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M. le Cardinal Marc Ouellet
Archevêque de Québec.
Cher Mgr Ouellet,
J'ai 84 ans et, même retraitée dans un foyer
d'aîné(e)s, j'ai encore un pied sur le terrain,
toujours en contact et en communion avec des
groupes d'engagement et des personnes
marginalisées ou exclues de la société
religieusement aseptisée. Et j'ai mal à mon
Église! J'y vois un tel décalage entre le
message tout de fraîcheur et de liberté de
l'Évangile et le discours abstrait, lourd et
moralisateur d'une institution qui semble
agoniser! Tension interminable et
lutte entre le Temple et le Royaume. Le Temple
qui désire toujours maintenir le pouvoir, le
contrôle et s’imposer à tout prix. Le Royaume de
Dieu qui est fruit de l’Esprit et qui germine
librement là où l’Esprit le veut.
J'étais là, perchée au 3e jubé de
l'église St-Roch, derrière les colonnes, lors de
cette majestueuse fête de votre accession au
cardinalat, comme nouvel archevêque de Québec.
Un décorum qui faisait un peu folklore en 2003,
avec
ces panaches à plumes, cette foule
bigarrée décorée de mitres, de surplis, de
soutanes rouges, violettes ou noires… des gens
de la classe diplomatique et politique… mais
aussi, des gens ordinaires et des pauvres. Un
peuple disparate, sur lequel il faut souvent
jeter un « second regard » pour passer sur
l'autre rive du cœur et au-delà des
apparences...
Ce soir-là, la parole qui m'est restée est
celle-ci : « Repartir du Christ ». Cela laissait
présager un nouveau départ dans un effort
solidaire et un engagement concret et
contagieux. Mais les discours d'après et les
gestes posés depuis ont de quoi nous laisser
croire que l'Esprit-Saint est en panne autour du
Concile de Trente... Que fait-il là, lui qui est
censé nous donner la lumière pour comprendre et
vivre aujourd'hui, dans ce monde en constant
changement, ce que le Christ nous a dit, il y a
2000 ans ? Si l'Église n'est pas de notre temps,
c'est qu'elle n'a pas su s'incarner dans
l'histoire et s'ouvrir au Souffle de l'Esprit
qui passe autant dans la hiérarchie que dans le
peuple de Dieu.
Aujourd'hui, notre Église du Québec est en proie
à la souffrance et à la détresse. Oui, la foi
est en danger! Pourtant, sous les cendres de nos
tiédeurs et de nos écarts, couve encore et
toujours la braise d'un grand Amour. Mais ce
n'est pas en s'accrochant à des formulations
périmées ou à des structures inadaptées que l'on
rallumera le feu. Aussi, les tensions que nous
vivons de ce temps-ci ne sont pas une maladie
honteuse, mais un signe de santé, de vitalité,
une crise nécessaire à un changement authentique
de structures fossilisées.
On touche ici le mystère de l'Église. Le Christ
l'a voulue humaine, dirigée par l'Esprit-Saint,
mais comme institution, elle est appelée à
s'incarner dans l'histoire en marche. Le monde
de 2007 n'est plus celui de 1930. Le changement
est une attitude normale dans l'Église-institution
et même une attitude nécessaire pour que le
message intouchable de l'Évangile soit audible
dans le monde de ce temps.
Le Concile Vatican II avait mis en lumière le
rôle de l'Église comme servante dans le monde et
non comme puissance. Hélas, elle poursuit son
chemin, toujours aussi encombrée d'apparats, de
pouvoir et de prestige, sans manifester beaucoup
d'enthousiasme à s'en débarrasser. À part la
tiare, que d'oripeaux encore à donner!
Ici, j'aimerais retracer mon parcours qui est
celui de beaucoup de Québécoises et de Québécois
de ma génération et qui montre le chemin de foi
ardu que nous avons dû parcourir pour ne pas
perdre souffle dans cette Église. Oui, je suis
une vraie catholique de souche, issue de cette
génération qui a baigné dans une Église qui
gérait toute notre vie et qui avait même son mot
à dire dans le choix d'une vocation. Alors que
je voulais enseigner un peu avant d'entrer en
religion, mon curé m'a dit: « Non, t'es trop
belle, t'aime trop danser, tu vas perdre ta
vocation! » Comment alors ne pas aussitôt
« mourir au monde », à ce monde si méchant?...
C'était l'époque où nous chantions tous : « Rome
a parlé, je crois, je crois. »
Dans mon enfance, j'ai été catéchisée à plein :
j'ai mémorisé avec succès les quelque 300
réponses du petit catéchisme de la province de
Québec. J'ai aussi été sacramentalisée à plein :
la première communion, la communion solennelle,
la confirmation, la confession mensuelle, à
l'école (avec le catalogue de péchés pour nous
donner des idées à dire au confessionnal...) et
la confession obligatoire, si on faisait le
« péché mortel » d'aller danser... la messe
obligatoire du dimanche, sans compter les vêpres
en latin, le mois de Marie, le mois du rosaire,
le mois des morts, les neuvaines à saint Joseph,
à la bonne sainte Anne et, bien sûr, le chapelet
en famille. Il n'y avait pas de choix ! C'était
la manière de dresser un chrétien. Une religion
de peur, de culpabilisation, de dolorisme et
d'obligation. À mille lieues d'un Évangile de
joie, de liberté, de compassion et d'amour!
Devenue adulte, pendant des années, j'ai tâché,
comme enseignante, de transmettre les valeurs
qui m'avaient été léguées, jusqu'à ce qu'enfin,
on ouvre dans l'Église l'accès à la Parole de
Dieu. Dans les années '40, alors que j'étais
religieuse, j'ai dû obtenir une permission
spéciale pour avoir accès à la Bible.
Puis sont arrivées les années de préparation à
Vatican II, les études à l'Université, la
découverte de l'exégèse et des genres
littéraires, etc. C'est comme si on déposait une
chape de plomb pour retrouver un grand souffle
de liberté et de confiance en la vie. C'est
comme si on arrêtait de se regarder le nombril
et de sculpter sa statue et qu'on fixait les
yeux sur un Dieu amoureux des hommes et des
femmes et qui veut devenir « la respiration
de notre vie, notre ciel intérieur, notre soleil
caché », comme nous le dit Maurice Zundel.
Devenir des chrétiens habités, des chrétiens au
visage de l'Amour.
Un grand vent d'espérance soufflait alors sur
l'Église. En 1971, j'écrivais: « La tâche de
la communauté n'est pas d'embrigader, de
chercher à convertir les âmes, mais de
s'engager avec les hommes et les femmes au plan
de l'existence profane, dans une conscience
responsable, au service des valeurs humaines et
des tâches collectives : la lutte contre
l'injustice, la faim dans le monde, la guerre,
l'aliénation de l'homme, etc. »(1)
Les adultes d'aujourd'hui ont vécu une époque où
toutes les questions avaient réponse, où la
vérité était d'emblée du côté du curé et de
l'Église. Ce modèle a changé nettement, tant du
côté des humains en évolution que du côté de la
doctrine. Le renouveau biblique, catéchétique et
liturgique a remis au centre de la foi
l'essentiel du mystère chrétien. Nous sommes
donc en face de catholiques sur-catéchisés, « eucharistiés »,
mais souvent non évangélisés. Il s'agit
d'inventer de nouvelles formes d'incarnation de
la Parole qui pourront ressusciter cette
dormance endémique.
Et touchons maintenant la question brûlante qui
est débattue avec tant d'acuité à l'heure
actuelle : la catéchèse scolaire. Il y a 36 ans,
j'écrivais : « L'école doit-elle être
confessionnelle ou non? Nous n'entrerons pas
ici au cœur de la question, mais nous
soulignerons que les règlements, les structures,
les interdictions ne sont sans doute pas ce qui
conditionne l'éveil et l'éducation de la foi
dans le milieu scolaire. C'est bien plutôt la
mentalité et le climat qui témoignent d'un
esprit chrétien. »(2)
La catéchèse ne dépend pas strictement de
l'école, ni des structures scolaires, mais elle
est d'abord et avant tout la responsabilité de
la communauté des croyants, qui doit prendre en
charge l'éducation de la foi de ses propres
membres. La foi prend racine et s'éduque dans et
par la communauté chrétienne.
Dès 1969, le sociologue Raymond Lemieux posait
déjà le vrai problème: « La communauté
chrétienne, en autant qu'elle existera, aura de
plus en plus besoin d'hommes et de femmes bien
structurés intellectuellement, vivant de la foi
de la communauté, pour transmettre cette foi à
ses enfants (élevés dans un milieu scolaire qui,
confessionnel ou non, leur posera de plus en
plus de questions) et aussi aux adultes qui
auront de plus en plus besoin d'une éducation
permanente dans leur foi. »(3)
Depuis 40 ans, hélas, l'euphorie du Concile est
tombée peu à peu et l'attente de nombreux laïcs
s'est transformée en amertume et en
découragement devant l'immobilisme et même le
retour en arrière. Où en sommes-nous en 2007? À
une rencontre récente à l'Université Laval,
j'entendais M. André Mignault dire: « L'Église a
perdu l'Évangile. » Son discours institutionnel
n'est pas attentif aux besoins de la communauté
chrétienne. Il cherche avant tout
à ne pas faire de vagues avec Rome, l'Empire.
Tout le contraire d'une parole prononcée dans la
liberté de l'Évangile. Pas étonnant que la
pratique religieuse soit en chute libre, que les
jeunes s'éclatent en d'autres temples et que les
chrétiens frileux se crispent sur le passé et
rêvent d'une Église qui resserre les boulons.
Pourtant, l'Esprit souffle encore sur notre
monde. C’est peut-être nous qui oublions de
hisser nos voiles à son grand vent du large, ou
qui ne savons pas ouvrir les yeux sur les
braises qui s’éveillent sous la cendre.
« Il y a peu de sociétés qui soient passées
aussi tranquillement et aussi rapidement de
l’état de ‘’ société chrétienne’’, pour ne pas
dire ‘’cléricale’’, à celui de ‘’société
laïque’’. »(4)
La sécularisation est
établie pour y rester, en dépit des
accommodements raisonnables qu'on est en train
de débattre, mais elle est loin de signifier
l'abandon de la foi. Ce grand virage veut-il
dire que Dieu n'habite pas le profane, le
séculier? Les cœurs de tous les humains, même
sécularisés, même athées… ne sont-ils pas dans
la main du Père? On souhaite parfois voir
s'écrouler la culture séculière et profane :
apparaîtrait donc alors le règne de Dieu? Mais
on ne régresse pas dans le passé. Les siècles de
chrétienté ne sont pas à renier, mais l'histoire
et le Royaume de Dieu ne marchent pas à
reculons. Dieu n'est pas bloqué dans les années
'30 où nous avons grandi. Il continue de marcher
avec nous aujourd'hui, dans ce monde de 2007,
tel qu'il est.
Si les églises se vident, si
les prêtres sont rares et s'il n'y a plus de
relève, est-ce vraiment la foi qui s'évanouit?
Ce qui est en crise dans l’Église, c’est finalement la
capacité de faire retentir l’Évangile, mais
reste la question centrale : quel
Dieu présente-t-on? Il
y a des manières d'en parler qui ne passent plus
dans notre culture moderne. Cela ne veut pas
dire qu'il faille rejeter le passé, mais
aujourd'hui, le champ est différent. La semence,
elle, reste toujours aussi bonne, mais il
faudrait réapprendre à semer !
Non, tout n'est pas perdu! Le feu brûle encore
sous la cendre. Les églises sont peut-être
vides, mais les sous-sols et les petits lieux de
rassemblement, tout comme des catacombes,
débordent de chrétiens qui partagent leur foi
autour de la Parole et qui prient et qui
s'engagent auprès des plus petits.
Toutes ces forces vives, je les découvre au ras
du sol, au hasard des rencontres, et souvent,
dans les marges de l'Église officielle… Je pense
à la Fraternité de l'Épi, à Foi et Partage, aux
Missionnaires de la rue, aux groupes des « Amis
de Maurice Zundel » (AMZ), au Foyer de Charité,
aux Heures bénédictines, qui sont pour moi des
lieux de ressourcement. Ces personnes ont une
qualité de prière et de charité qui m'est un
enseignement et un défi. Elles partagent leur
foi dans la simplicité, portent attention aux
plus démunis et, pratiquants ou non, travaillent
côte à côte, dans une amitié à saveur
d'Évangile.
Mais cela n'est pas spectaculaire, un peu comme
le ferment dans la pâte. Il y a aussi la
merveille de l'internet qui rassemble les gens
dans une communion qui ne connaît pas de
frontières. Que ce soit pour Noël ou pour
Pâques, il y a des milliers de personnes, du
Japon à l'Afrique, du Chili au Canada, de l'Inde
à la Californie, et jusqu'en Chine, qui ont les
yeux tournés dans la même direction : celle du
mystère de Jésus.
Si nous regardions notre monde avec un regard
positif, par tous les hublots possibles : les
jeunes, les familles, les femmes, les pauvres,
les malades, les prisonniers, nous découvririons
mille signes d'espérance, indiquant que le
Royaume de Dieu est en chantier et que notre
monde est loin d'être perdu!
Je termine ici, cher Mgr Ouellet, en pensant que vous faites
vôtre cette pensée de saint Augustin, en dépit
de la bourrasque dont vous faites l'objet :
« Quand
je suis effrayé par ce que je suis pour vous, je
suis consolé par ce que je suis avec vous. Pour
vous, je suis l’évêque; avec vous, je suis un
chrétien. Le premier est
une fonction, le second est une grâce; le premier, un danger; le second
est le salut. »
Avec une espérance tourmentée, mais indomptable,
Laurette Lepage
Québec, 7 novembre 2007
1)
Laurette Lepage, Les
communautés, sectes ou ferments?
Fleurus/Novalis, p. 121.
2)
Op. cit., p. 124.
3)
Raymond Lemieux,
« L'enseignement religieux en
mutation », revue Maintenant,
avril 1969, p. 111, Montréal.
4)
Jean-Paul Desbiens –
Les Conférences Notre-Dame de Québec –
16 mars 2003.
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