|
Rome, il y a un an, a eu Ratzinger. Quelque deux
ans auparavant, Québec avait eu Marc Ouellet. Dans
les deux cas, la nouvelle a créé une commotion
pour de semblables raisons.
Personne, dans l'univers catholique, ne conteste
aux deux hommes leur total engagement envers Dieu
et l'Église, de même que leurs grandes compétences
théologiques. Plusieurs, toutefois, craignent leur
rigidité dogmatique et leur réputation
d'inconditionnel de l'orientation actuelle de
l'Église institutionnelle. À Québec, Mgr Maurice
Couture incarnait le visage souriant et conciliant
de Vatican II. Marc Ouellet, le petit gars de
l'Abitibi devenu l'homme de Rome, avait-il reçu la
mission de mettre au pas une Église québécoise
trop tentée par le modernisme ?
Le journaliste Pierre Maisonneuve, qui s'intéresse
depuis longtemps à la dynamique du catholicisme
québécois, a voulu mieux connaître le parcours et
les idées de Marc Ouellet pour tenter de faire le
point sur ces enjeux. Dans un éclairant recueil
d'entretiens intitulé Le Journaliste et le
cardinal (Montréal, Novalis, 2006), il talonne
respectueusement le nouvel archevêque de Québec
afin que ce dernier dévoile l'essentiel de sa
pensée et de ses positions. Pour les tenants du
courant moderniste dans l'Église, le résultat
n'est pas très réjouissant.
Dans un passage introductif, Maisonneuve explique
bien que deux grands courants théologiques
dominent l'Église post-Vatican II. Le premier,
d'inspiration anthropologique, cherche «à
comprendre le dessein de Dieu à partir de la
condition humaine» et a notamment mené à la
théologie de la libération. Le deuxième, quant à
lui, part de la révélation et laisse peu de place
à l'interprétation : «La révélation, on y croit,
on y adhère librement, après quoi, on obéit.» Le
cardinal Ouellet, spécialiste de la théologie
fondamentale, adhère presque sans réserve au
second courant. Pour lui, dit-il, tout part de
cette question centrale : «Qu'est-ce que la
révélation chrétienne dit de l'être humain ?»
Il s'agit bien sûr, pour un chrétien, d'une
question essentielle. Le problème, en fait, surgit
quand les réponses qu'on y apporte ne distinguent
plus ce qui relève de la révélation elle-même de
ce qui relève de la tradition de l'Église, qui
reste de part en part humaine, même si elle aime
bien se présenter comme sainte et inspirée.
Aux pertinentes questions de Pierre Maisonneuve au
sujet de la théologie de la libération, dont les
tenants ont souvent eu maille à partir avec le
Vatican, le cardinal offre des réponses prudentes.
Il reconnaît ainsi la valeur de ce courant, mais
il rejette sa tendance «à une sorte
d'horizontalisme» qui risque «de réduire
Jésus-Christ à une figure de libérateur
politique». Il exprime donc des réserves sans
clore le débat. C'est de bonne guerre.
Cette ouverture à la discussion, toutefois,
atteint vite ses limites, surtout dans les
dossiers qui tiennent particulièrement à coeur aux
catholiques progressistes du Québec. Pour
justifier son interdiction (eh oui !) de
l'absolution collective, une pratique qui avait
réconcilié plusieurs croyants avec le sacrement de
la pénitence, Marc Ouellet se fonde sur la
tradition et sur la nécessité de la dimension
personnelle de la démarche. Va, peut-être, pour le
second élément, mais comment peut-on croire que
ceux qui prenaient la peine de se rendre à une
célébration d'absolution collective ne se
reconnaissaient pas, en leur âme et conscience,
pécheurs ? Lorsque le cardinal ajoute que «nous
devons assurer que les gens puissent rencontrer
individuellement un prêtre pour recevoir
l'absolution», il enfonce une porte ouverte.
Personne, en effet, n'est contre cela. C'est
l'obligation de cette démarche unique qui dérange
et sert mal l'Église.
Divorce et contraception
Le divorce ? Jésus l'a exclu, répond-il pour clore
le débat, en renvoyant à un passage de Matthieu.
Ce dernier, pourtant, fait dire à Jésus : «Si un
homme renvoie sa femme, alors qu'elle n'a pas été
infidèle, et en épouse une autre, il commet un
adultère.» Nuance, donc, puisque l'infidélité
pourrait justifier le renvoi. Qui, alors, exclut
en interdisant la communion aux divorcés
remariés ? Jésus ou l'Église ?
Et en ce qui concerne la contraception, comment,
de même, ne pas se désoler de ce patinage
intellectuel qui consiste à avaliser certaines
méthodes dites naturelles, c'est-à-dire
compliquées et incertaines, pour mieux condamner
les autres ? Il s'agit de «protéger l'amour»,
affirme le cardinal, qui ne convaincra personne,
tant il est vrai que ce noble sentiment mérite
mieux comme protection.
Le mariage homosexuel ? Voilà que c'est la raison,
cette fois, qui nous intimerait de nous y opposer.
L'explication, pourtant, relève plutôt de l'appel
à la tradition et à la majorité :
«Universellement, dans toutes les cultures, le
mariage est compris comme étant l'union d'un homme
et d'une femme.» Pour ajouter à cette faible
argumentation, Marc Ouellet se fait utilitariste :
les gens mariés, par leurs enfants, rendent
service à la société et ont droit, pour cela, à la
reconnaissance de l'État. On est loin de la
révélation.
Le sacerdoce des femmes ? Le «dépôt de la foi» a
tranché : c'est non. À Maisonneuve qui, tenace,
lui demande : «Où Dieu a-t-il, par Jésus, écrit
que les femmes ne pouvaient pas être prêtres ?»,
le cardinal répond par une pirouette qui révèle
que sa pensée est à géométrie variable : «Dieu ne
l'a pas dit parce que le problème ne se posait pas
dans ces termes-là. On ne peut pas faire
l'anachronisme de poser exactement nos questions
et retourner dans les Écritures pour tenter de
trouver où la réponse est écrite.» On a pourtant
l'impression que c'est à cet anachronisme que
s'adonne le théologien quand cela lui convient.
Pour le divorce, c'est le pied de la lettre
(encore que ce ne soit pas, comme on l'a vu, tout
à fait exact). Pour les femmes prêtres, le pied de
la lettre, c'est-à-dire son silence à ce sujet, ne
vaut plus, et c'est alors le «dépôt de la foi» qui
tient lieu de vérité absolue. L'idéologie à la
rescousse du dogme, quoi. «Vous parlez d'un
dialogue, constate Maisonneuve, mais un dialogue
pour que les gens vous comprennent et acceptent
votre vision !» Réponse du cardinal : «Oui,
effectivement.» Cela a le mérite d'être clair :
hors de l'Église et de ses vérités actuelles
(parce qu'elle en a changé au cours de son
histoire), point de salut.
Clair, mais, je le répète, désolant. Parce que
l'Église ne parviendra pas à contrer le
subjectivisme et le relativisme, qui menacent
réellement notre sens moral, en leur opposant
l'absolu d'une tradition. Maisonneuve a raison de
citer Fernand Dumont, selon lequel «la crise de
religion au Québec n'est pas une crise de vérité,
elle est une crise de pertinence». Proposer sans
imposer, comme prétend le faire Marc Ouellet dans
un élan de retenue, ne suffira pas à faire
resurgir cette pertinence du message évangélique
et de la foi, si ce qu'on propose reste aveugle et
sourd aux signes des temps modernes. Sans audace
et générosité, la fidélité se dessèche. Le sabbat
pour l'homme, oui; pas l'homme pour le sabbat.
Le Journaliste et le cardinal. Entretiens du
cardinal Marc Ouellet et de Pierre Maisonneuve.
Novalis, Montréal, 2006, 208 pages
Le Devoir,
Édition
du samedi 15 et du dimanche 16 avril 2006
|