Culture et Foi > Dossiers > Cardinal Ouellet > Du repentir au dialogue

Lettre au cardinal Ouellet :
du repentir au dialogue
Réseau Culture et Foi

 

 


Monsieur le cardinal Marc Ouellet,
Archevêque de Québec
et primat de l’Église au Canada

Monsieur le Cardinal,

Il faut reconnaître que de nombreuses interventions dans le débat sur les accommodements raisonnables ont suscité chez les Québécois une prise de conscience de leur rattachement culturel au catholicisme. Bien qu’en majorité ils se soient éloignés de l’Église, ils conservent consciemment ou inconsciemment un intérêt pour la religion comme garante de leur présence et de leur histoire en terre d’Amérique depuis 400 ans. On ne s’explique pas autrement la référence qu’ils font aux valeurs qui sont les nôtres devant la commission Bouchard-Taylor si on ne fait pas appel à la langue, bien sûr, mais également à la religion. À ce titre, vos propos ont contribué à la manifestation de cet effet collatéral. Votre geste, qui n’était pas dénué de sincérité ni d’un certain courage, a eu ce mérite non négligeable.

Toutefois, lors de votre intervention à cette même commission, vous réclamiez un accommodement sur la base de cet héritage quasi sans héritier pour permettre l’enseignement religieux confessionnel à l’école, tout au moins dans l’horaire et les murs de l’école, assumé par les Églises ou religions elles-mêmes. Le pari était osé. Les réactions ont été partagées, selon vos dires, entre partisans et opposants à un tel accommodement. Ce qui ne surprend guère: tout régime de faveur en matière religieuse ne fera guère l’unanimité de nos jours. Ce qui étonne davantage, c’est votre écoute de l’opinion publique après plutôt qu’avant votre passage devant la Commission. Étiez-vous si sûr d’être appuyé par une majorité de catholiques dans cette démarche politique, voire même par vos collègues évêques dont les positions diffèrent des vôtres? Ce geste vous isole de votre base et s’inscrit dans une cause perdue d’avance. Même ouverte aux autres groupes religieux, cette proposition est irréaliste, étant donné la disparité religieuse des élèves fréquentant  nos écoles. Il faut le rappeler: l’islam est pluriel, comme le protestantisme et le judaïsme, et comme le catholicisme.

Le Québec s’est ouvert aux autres traditions religieuses; il baigne dans un univers interreligieux et interculturel auquel ses élites religieuses traditionnelles ont du mal à s’adapter. Voilà une perspective absente de votre plaidoyer et c’est dommage. Un fossé grandissant existe entre l’aile des croyants qui prennent fait et cause pour cette évolution et celle plus conservatrice qui s’agrippe aux structures officielles du passé. Le défi est grand pour l’Église: elle doit courageusement prendre la tête de ce changement devenu inéluctable avant que l’héritage religieux soit entièrement effacé de la mémoire des générations à venir.

Cet écart gagne en importance avec cet aveu de repentance publié dans votre Lettre aux catholiques du 21 novembre dernier. L’Église du Québec admet par la bouche de l’archevêque de Québec qu’elle a beaucoup péché: abus sexuels, antisémitisme, indifférence face au sort des autochtones, mépris de la femme, exclusion des homosexuels On s’étonne du caractère expéditif de cette confession générale officielle. Il n’est pas sûr que le pardon suivra, étant donné que là encore elle part d’un bon sentiment mais met en cause à la fois trop et trop peu de gens. Ce geste isolé et médiatique, posé “motu proprio” et inspiré par Jean-Paul II, manque d’appui et semble sans proportion avec la gravité des sujets évoqués.

Autre effet collatéral, cette reconnaissance des erreurs passées semble jeter un discrédit sur les générations précédentes, injustement mises en accusation alors que les coupables n’étaient pas légion. Religieux et laïcs ont été les plus nombreux, ici ou en d’autres contrées, à mener des vies inspirées par les valeurs évangéliques de renoncement et de service des pauvres, des malades et des enfants, sans compter les démunis. Fixé sur la repentance, votre regard a passé sous silence le principal titre de gloire de l’Église québécoise, celle d’une majorité solidaire de chrétiens vivant avec fierté du message du Christ. Notre dette à leur égard doit rétablir l’équilibre entre les fautes reprochées à l’Église et les bienfaits spirituels et humains dont elle fut à l’origine jusqu’à une époque encore récente.

Mais c’est sans doute le caractère trop officiel de ses aveux qui retient l’attention. Car aux yeux des croyants anciens ou actuels, la structure hiérarchique de l’Église pèche par autoritarisme et immobilisme. La  ségrégation qu’elle pratique encore à l’égard des femmes, en perpétuant des schèmes de pensée qui heurtent le sens moral et la conscience des hommes et des femmes d’aujourd’hui, ne s’explique pas autrement. La charte des droits de la personne ne semble pas avoir prise sur l’institution romaine. Le cléricalisme s’y perpétue, orchestré par les officines romaines et ses représentants nationaux, condamnant les mœurs du temps et les théologiens qui osent penser différemment de la théologie officielle vaticane. Voilà un sujet de repentance qui ne semble pas s’immiscer dans la conscience des dirigeants ecclésiastiques. Et c’est pourtant devenu un obstacle majeur à la crédibilité de l’Église à notre époque. Serait-il irréaliste d’espérer que cet obstacle soit levé un jour et que l’institution Église montre un visage moins autoritaire et, sans jeu de mot, un agir pastoral un peu plus « conciliant »? Un jour, avant qu’il ne soit trop tard peut-être.

Dans l’intérêt épisodique pour l’Église que manifestent les Québécois, on retrouvera un fort ressentiment à l’égard du joug imposé par la hiérarchie traditionnelle sur la conscience des croyants. Leur liberté de conscience a longtemps été tenue en échec en ces temps de suprématie romaine sur les croyants. Le dialogue que vous souhaitez et la main tendue aux instances politiques s’inscrivent dans ce contentieux historique qu’un simple aveu improvisé ne saurait faire disparaître. L’organisation d’événements comme le Congrès eucharistique de Québec en 2008 et la possible visite du Pape ne changeront rien à l’affaire.

Beaucoup d’énergie a déjà été dépensée pour la réalisation de ces projets. Répondent-ils aux vœux de vos fidèles? On peut en douter. Interrogez ceux qui partagent avec vous la foi dans le message de Jésus et qui adhèrent encore à la mission de l’Église: vous constaterez leur désarroi. Au lieu d’événements inspirés par l’esprit du concile Vatican II, vous leur offrez un événement cultuel d’un autre âge et une visite protocolaire d’un pontife dont les médias feront une vedette.  Événement d’un autre âge en effet, celui de la Contre-Réforme avec son accent sur la dévotion à l’Eucharistie, mise à mal par les protestants. En marche vers le passé, on nous ramène au Concile de Trente et à sa mentalité d’assiégés. Cette époque réactionnaire est pleine d’enseignements bien différents de ceux qu’un Congrès eucharistique peut mettre en lumière. L’œcuménisme est aujourd’hui une valeur davantage rassembleuse. Et c’est dans ce contexte qu’il faut situer nos croyances et nos pratiques chrétiennes dans une perspective d’ouverture aux autres chrétiens.

Vous déplorez le vide spirituel des Québécois. Pour aider à le combler, le Québec encore sensible à la valeur religieuse et à la présence de l’Église a besoin de pasteurs qui sachent parler en leur nom et non du haut de la pyramide ecclésiale. La vérité est aujourd’hui partagée par tous sur la base du sacerdoce baptismal. Les fidèles attendent avec ardeur ce changement d’horizon spirituel. Ce renouveau espéré ne tient pas tant aux structures scolaires et aux privilèges changeants avec les époques qu’aux prophètes qui comme le Christ savent remettre en cause les principes de la Loi et de l’ordre ancien: «Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours». Cette attitude courageuse est à la base du renouveau chrétien d’aujourd’hui où État et Église ne peuvent compter l’un sur l’autre pour assurer leur survie. L’Évangile a rassemblé dès l’origine des gens sans voix et sans pouvoir mais qui ont su répandre grâce à l’Esprit la Bonne Nouvelle du Christ par le témoignage de leur vie et moins par des actions d’éclat sans lendemain. C’est une leçon à méditer.

 

Raymond Légaré
Pour le Réseau Culture et Fo
i

 

 

 

 

[ RETOUR ]

 


 

 

© 2000-2001 - Le réseau Culture et Foi - culture_et_foi@videotron.ca