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Lettre à Théophile
Jean-Loup Guérin



Un groupe ami de Moncton, au Nouveau-Brunswick (Canada), nous a fait parvenir une
Lettre à Théophile, écrite par un de leurs membres. Elle exprime les souffrances, les désirs de renouveau, les questionnements de nombreux croyants catholiques aujourd'hui. Nous en reproduisons quelques sections...

Mon cher Théophile,

Tu sais comment toi et moi aimons notre Église, comment nous avons besoin d'elle, et comment nous avons souvent échangé des propos à son sujet. Nous avons souvent exprimé, comme beaucoup d'autres catholiques, notre tristesse et notre déception devant les églises qui se vident ou qui ferment leurs portes, le nombre croissant de catholiques qui lui tournent le dos, et devant ce qui semble un manque d'initiative de !a part des autorités de Rome pour faire face ou prendre conscience des réalités de notre temps.

La nuit dernière, pour quelque raison que ce soit, je ne pouvais pas dormir, et dans mon éveil, je ne cessais de rêver d'Elle, la grande Elle. Le matin même, malgré mes paupières alourdies par le manque de sommeil, je me suis assis à mon ordinateur parce que je ne pouvais pas attendre pour partager avec toi ce qui m'était passé par la tête.

Je songeais au problème du manque de prêtres

Aujourd'hui, beaucoup de diocèses essayent de réaménager les paroisses le mieux possible, mais il n'en reste pas moins que, dans beaucoup de cas, les prêtres sont débordés et n'ont plus de temps pour se consacrer à l'apostolat. À l’âge où, dans notre société, la moyenne des hommes prennent une retraite confortable, les prêtres eux reçoivent plus de responsabilités que jamais. Dans certains cas leur santé en est affectée, et cela même chez les plus jeunes, et le moral est à la baisse comme on peut souvent l'observer…

Pour remédier à ce problème, dans certains diocèses, les catholiques sont régulièrement invités à prier pour !es vocations et des mini-congrès sur les vocations sont organisés chaque année. Ces diocèses ont souvent des prêtres maintenant mariés et certains seraient prêts à répondre à l'appel de l'Église. Ils ont aussi des femmes de plus en plus qualifiées qui, comme les hommes, se sentent appelées à !a prêtrise. Notre Église nous invite à reconnaître les signes du Saint-Esprit là où on ne les prévoit pas, mais est-ce qu'elle-même est capable de le faire quand elle ferme les portes à ces deux options, et refuse et même interdit tout débat à ce sujet?

Au dernier mini-congrès sur les vocations organisé par mon diocèse, on a parlé de toutes les options possibles pour encourager les vocations, mais lorsque quelqu’un a suggéré  de considérer la possibilité que les hommes mariés et les femmes accèdent au sacerdoce ou du moins qu’on permette le débat sur ces options, la proposition fut mentionnée furtivement, du bout des lèvres. On nous a demandé aussi ce que nous faisions pour promouvoir le sacerdoce. Franchement, mon cher Théophile, dans l'état actuel des choses, je ne suis même pas certain que je favoriserais ce choix de carrière pour qui que ce soit, et je refuse de prier pour les vocations, comme on nous demande souvent de le faire, aussi longtemps que notre Église ne fera pas appel aux personnes qu'elle rejette.

Pour justifier leur refus d'admettre les femmes à la prêtrise, les autorités de Rome se basent sur le fait que le Christ n'a choisi que des hommes comme apôtres. Même s'il a choisi Marie-Madeleine pour leur annoncer la suprême nouvelle de sa résurrection, ces autorités se réfèrent à la « Tradition » et proclament qu’elles ne peuvent aller à son encontre. Toi qui es un théologien accompli, peux-tu me dire où dans l'Évangile le Christ a proclamé que seuls les hommes pouvaient devenir apôtres?

D'autre part, il semble que dans plusieurs facultés de théologie du Québec et de l'Ontario, et probablement dans d'autres facultés ailleurs, la majorité des étudiants sont des femmes qui font leur bac, leur maîtrise, et qui souvent vont au doctorat. Quel dommage de priver nos paroisses de tout ce potentiel quand nos diocèse ont tant besoin de personnes qualifiées, et cela à cause d'une tradition qui semble avoir été créée de toutes pièces par des hommes!

Même si, comme toi et bien d'autres personnes, j'ai été élevé dans un milieu lié et influencé par de nombreuses traditions, je commence à croire, mon cher Théophile, que la tradition, même si elle est une part intégrale et nécessaire de notre vie, est aussi une épée à double tranchant, si j'en juge par  l'intolérance et les injustices commises en son nom à travers le monde. Je commence à me méfier de la tradition quand elle n'est pas ou n'est plus capable de s'adapter aux temps présents. Dans le cas de l'accès de la femme au sacerdoce, plutôt que de se cacher derrière une tradition discutable, ne serait-il pas préférable de se demander ce que le Christ ferait aujourd'hui s'il revenait sur terre? Pour moi la réponse est sans équivoque.

Dans Galates 3,28 il est dit très clairement : «Il n'y a donc pas de différence entre les Juifs et les non-Juifs, entre les esclaves et les hommes libres, entre les hommes et les femmes; vous êtes tous un dans l'union avec Jésus-Christ. » Comment se fait-il que notre Église fait encore une distinction en ce qui concerne le sacerdoce des femmes? Quelle est donc, d'après toi, le vrai sens de cette parole? Je dois t'avouer que je suis confus et déconcerté. Ce qui me dérange aussi beaucoup, c'est que l'Autorité de Rome qui est supposée transmettre l'esprit du Christ sur la terre, en prenant cette position, se fait la complice de discrimination. Et comme employeur, est-ce qu'elle ne bafoue pas !es lois sur l'emploi dans beaucoup de pays? À mon avis, cette question serait intéressante à débattre. Quel était le dessein du Christ et quelle attitude reflète vraiment l'Esprit du Christ? Permettrait-II cela aujourd'hui? Une fois encore, pour moi la réponse est claire.

Quand on prend conscience de l'attitude de notre Église envers les femmes à travers son histoire, selon le livre très bien documenté de Guy Bechtel, Les quatre femmes de Dieu, il en ressort que notre Église a souvent fait preuve de misogynie. Ne penses-tu pas, mon cher Théophile, que c'est encore le cas aujourd'hui?

D'autre part, saint Pierre, l'apôtre, n'était-il pas marié, est-ce que les prêtres n'étaient pas mariés jusqu'au 11e siècle? Si oui, comment se fait-il que notre Église refuse le sacerdoce aux hommes mariés? N'y a-t-il pas là une contradiction dans son interprétation de la « Tradition »? Le matin même où j'écris cela, je lis l'histoire de saint Hilaire de Poitiers dans le Prions en Église qui rapporte qu'il était un évêque marié, père d'une fille unique nommée Abra. Quelle ironie!

Ne pense pas que je crois que, si le sacerdoce était accessible aux hommes mariés et aux femmes, cela réglerait tous les problèmes. Mais je pense que cela aiderait face aux problèmes causés par le manque de prêtre. En démontrant aux catholiques et au monde chrétien l'ouverture de notre Église aux réalités de notre temps plus de catholiques contempleraient le sacerdoce comme une alternative possible. Une amie, une religieuse, m'a dit qu'il y a quelques années lors d'un colloque sur les Femmes et le Ministère qui s'est tenu au Québec, trois femmes catholiques, très qualifiées, ont déclaré qu'elles s'étaient tournées vers l'Église anglicane pour être capables de répondre à leur propre appel à la prêtrise. Notre diocèse aurait certainement été capable de profiter de leurs services si la porte leur avait été ouverte. Et oui, même les femmes reçoivent cet appel, ce n'est plus le domaine exclusif des hommes! Les temps changent, et je ne pense pas que !e Christ veuille que les êtres humains restent statiques et passifs dans leurs cheminements.

Je rêvais de l'universalité de l'Église

Je crois comprendre, à tort ou à raison, que l'une des raisons pour Rome de refuser le sacerdoce aux femmes et aux hommes mariés, c'est que si demain elle revenait sur sa décision, beaucoup de pays catholiques ne seraient pas prêts à l'accepter, et que cela affecterait l'unité et l'universalité de notre Église. Est-ce vrai Théophile? Si oui, je pense qu'il n'est pas juste d'imposer la même vision à des pays qui sont à des degrés différent d'évolution. Je crois fermement en une Église aussi unie et aussi universelle que possible mais en tenant compte de la différence des cultures des pays qui lui sont fidèles. Vatican II n'a pas attendu que tous les catholiques soient prêts pour introduire des réformes qui de nos jours sont encore contestées par une minorité de catholiques de tendance plus conservatrice. Mais comme l'a dit une fois un évêque pour qui j'ai beaucoup d'estime, et qui malheureusement, n'est plus, « si l'on attend que tout le monde soit prêt pour faire quelque chose, on ne fera jamais rien ».

Un autre sujet qui revenait dans mon rêve, c’était le gouvernement de l'Église

Dans les conditions présentes, le Pape nomme les évêques et les cardinaux de son choix, qui, à leur tour, après sa mort, nomment le futur Pape dans le plus grand secret. Est-ce que ce système fermé et exclusif ne va pas à l'encontre de tous les principes démocratiques qui nous sont chers et pour lesquels nos aïeux ont tant lutté, et pour lesquels nous luttons toujours. Maintenant que l'Église commence à ne plus prendre les catholiques strictement pour des spectateurs, elle nous dit qu'en tant que baptisé(e)s nous sommes l'Église.

Comment penses-tu, mon cher Théophile, que nous puissions sentir que nous sommes l'Église, si nous n'avons pas une petite part à jouer dans l'élection de ses chefs? Combien de catholiques accepteraient un gouvernement pour leur pays qui ne serait pas  élu démocratiquement? Comment se fait-il que ces mêmes catholiques acceptent le système ecclésial actuel? Comment se fait-il que notre Église qui a tant contribué, sous la mouvance de Jean-Paul II, à l'effondrement du mur de Berlin et à la restauration de la démocratie dans les anciens pays de l'Est, continue à maintenir pour elle-même un régime aussi fermé, aussi pyramidal?

N'est-il pas triste que l'Église se croit au-dessus de tout débat sur ce sujet, qu'elle ne se fasse pas elle-même la championne des principes démocratiques en montrant l'exemple, et en permettant aux diocésains d'élire leurs évêques, qui éliraient le pape pour des termes limités mais renouvelables. Ambroise n'a-t-il pas été nommé évêque par acclamation par les membres de son Église?

Deux fois, dans le passé, j'ai abordé le sujet de la démocratie dans l'Église avec des membres du clergé, et deux fois je me suis fait dire avec colère que l'Église n'a pas besoin de maintenir un système démocratique. Dis-moi, mon cher Théophile, comment notre Église, représentante du Christ sur la terre, peut soutenir ce principe?

Je rêvais de l'Église face à la conscience individuelle

Aussi loin que je puisse me rappeler, l'Église semble toujours avoir voulu imposer ses valeurs morales. Et nos parents, souvent influencés par elle, ont fait la même chose sans tenir compte de la personne que nous étions et des temps dans lesquels nous vivions. On nous disait tout ce qu'il ne fallait pas faire et les punitions auxquelles il fallait nous attendre si nous enfreignions les règlements, mais puis-je me souvenir d'une personne qui m'ait jamais montré les bonnes choses que je pouvais et que j'étais capable d'accomplir, et les bénéfices moraux et spirituels que moi et les individus auxquels j'avais à faire pouvions en tirer? Combien d'entre nous vivaient – et vivent toujours – dans le négativisme, la peur, la culpabilité?

Je crois fermement, mon cher Théophile, que tu peux avoir le meilleur livre de règlements, mais vu le caractère unique de la personne, les expériences uniques que chacun vit, les situations uniques auxquelles chacun est confronté, les temps qui changent, les règlements tels qu'imposés ne peuvent pas toujours être appliqués. Seule la conscience individuelle peut résoudre le dilemme, aider à faire un choix éclairé. Dans ces cas, la conscience individuelle doit prévaloir sur le règlement.

Plus je lis les Évangiles et plus je commence à en comprendre leur sens, plus je pense qu'il est inconcevable que, pour le Christ, le bon chrétien soit celui qui observe à la lettre le petit livre rouge des règlements sans utiliser ce que Dieu lui a donné de plus précieux, son intelligence et sa conscience. Je ne pense pas non plus que Dieu veuille que les êtres humains, conçus à son image, restent toujours statiques. Au contraire, ils doivent évoluer. Inévitablement l'évolution amène des éléments et des dilemmes nouveaux qui causent des remises en question et forcent les personnes que nous sommes à faire des choix qui ne sont pas toujours conformes aux règlements. Ceci étant dit, ne crois pas que je préconise qu'une société puisse bien fonctionner sans règlements, mais parfois quand le règlement est inflexible, il devient un outil de contrôle, d'asservissement, et de dépersonnalisation de l'individu, alors que la conscience individuelle serait son outil libérateur.

De plus en plus, mon cher Théophile, je crois que le Christ n'a pas cherché à imposer ses convictions ni ses valeurs contrairement à ce l'on nous a toujours enseigné. Mais plutôt  il a montré les chemins de la vie. Il nous a invités à les choisir, à les utiliser si nous le voulons, à faire du mieux que nous pouvons selon ce que nous sommes. J'aurais été tellement heureux si j'avais été capable, à l'époque, de dire à mes enfants : «Je vous montre la voie, cherchez vous-mêmes ce que vous êtes capables de faire avec les immenses capacités qui sont en vous et auxquelles je crois. Je vous fais confiance, et même si les résultats ne sont pas aussi bons que prévus, je vous aime quand même parce que vous avez au moins essayé en toute bonne foi.»

L'Église s'est prise, et se prend toujours, pour la gardienne de la conscience universelle. N'est-il pas temps pour elle de montrer les voies de la vie sans étouffer les consciences sous le poids des valeurs qu'elle leur impose?

Bien à toi, mon cher Théophile,  j'attends tes réactions qui me sont toujours bien précieuses.

 

                                                                                                                                   Jean-Loup


 

 

 

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