Un groupe ami de
Moncton, au Nouveau-Brunswick (Canada), nous a
fait parvenir une
Lettre à Théophile,
écrite par un de leurs membres. Elle exprime les
souffrances, les désirs de renouveau, les
questionnements de nombreux croyants catholiques
aujourd'hui. Nous en reproduisons quelques
sections...
Mon cher Théophile,
Tu sais comment toi et moi aimons
notre Église, comment nous avons besoin d'elle, et
comment nous avons souvent échangé des propos à
son sujet. Nous avons souvent exprimé, comme
beaucoup d'autres catholiques, notre tristesse et
notre déception devant les églises qui se vident
ou qui ferment leurs portes, le nombre croissant
de catholiques qui lui tournent le dos, et devant
ce qui semble un manque d'initiative de !a part
des autorités de Rome pour faire face ou prendre
conscience des réalités de notre temps.
La nuit dernière, pour quelque
raison que ce soit, je ne pouvais pas dormir, et
dans mon éveil, je ne cessais de rêver d'Elle, la
grande Elle. Le matin même, malgré mes paupières
alourdies par le manque de sommeil, je me suis
assis à mon ordinateur parce que je ne pouvais pas
attendre pour partager avec toi ce qui m'était
passé par la tête.
Je songeais au problème du manque
de prêtres
Aujourd'hui, beaucoup de diocèses
essayent de réaménager les paroisses le mieux
possible, mais il n'en reste pas moins que, dans
beaucoup de cas, les prêtres sont débordés et
n'ont plus de temps pour se consacrer à
l'apostolat. À l’âge où, dans notre société, la
moyenne des hommes prennent une retraite
confortable, les prêtres eux reçoivent plus de
responsabilités que jamais. Dans certains cas leur
santé en est affectée, et cela même chez les plus
jeunes, et le moral est à la baisse comme on peut
souvent l'observer…
Pour remédier à ce problème, dans
certains diocèses, les catholiques sont
régulièrement invités à prier pour !es vocations
et des mini-congrès sur les vocations sont
organisés chaque année. Ces diocèses ont souvent
des prêtres maintenant mariés et certains seraient
prêts à répondre à l'appel de l'Église. Ils ont
aussi des femmes de plus en plus qualifiées qui,
comme les hommes, se sentent appelées à !a
prêtrise. Notre Église nous invite à reconnaître
les signes du Saint-Esprit là où on ne les prévoit
pas, mais est-ce qu'elle-même est capable de le
faire quand elle ferme les portes à ces deux
options, et refuse et même interdit tout débat à
ce sujet?
Au dernier mini-congrès sur les
vocations organisé par mon diocèse, on a parlé de
toutes les options possibles pour encourager les
vocations, mais lorsque quelqu’un a suggéré de
considérer la possibilité que les hommes mariés et
les femmes accèdent au sacerdoce ou du moins qu’on
permette le débat sur ces options, la proposition
fut mentionnée furtivement, du bout des lèvres. On
nous a demandé aussi ce que nous faisions pour
promouvoir le sacerdoce. Franchement, mon cher
Théophile, dans l'état actuel des choses, je ne
suis même pas certain que je favoriserais ce choix
de carrière pour qui que ce soit, et je refuse de
prier pour les vocations, comme on nous demande
souvent de le faire, aussi longtemps que notre
Église ne fera pas appel aux personnes qu'elle
rejette.
Pour justifier leur refus
d'admettre les femmes à la prêtrise, les autorités
de Rome se basent sur le fait que le Christ n'a
choisi que des hommes comme apôtres. Même s'il a
choisi Marie-Madeleine pour leur annoncer la
suprême nouvelle de sa résurrection, ces autorités
se réfèrent à la « Tradition » et proclament
qu’elles ne peuvent aller à son encontre. Toi qui
es un théologien accompli, peux-tu me dire où dans
l'Évangile le Christ a proclamé que seuls les
hommes pouvaient devenir apôtres?
D'autre part, il semble que dans
plusieurs facultés de théologie du Québec et de
l'Ontario, et probablement dans d'autres facultés
ailleurs, la majorité des étudiants sont des
femmes qui font leur bac, leur maîtrise, et qui
souvent vont au doctorat. Quel dommage de priver
nos paroisses de tout ce potentiel quand nos
diocèse ont tant besoin de personnes qualifiées,
et cela à cause d'une tradition qui semble avoir
été créée de toutes pièces par des hommes!
Même si, comme toi et bien d'autres
personnes, j'ai été élevé dans un milieu lié et
influencé par de nombreuses traditions, je
commence à croire, mon cher Théophile, que la
tradition, même si elle est une part intégrale et
nécessaire de notre vie, est aussi une épée à
double tranchant, si j'en juge par l'intolérance
et les injustices commises en son nom à travers le
monde. Je commence à me méfier de la tradition
quand elle n'est pas ou n'est plus capable de
s'adapter aux temps présents. Dans le cas de
l'accès de la femme au sacerdoce, plutôt que de se
cacher derrière une tradition discutable, ne
serait-il pas préférable de se demander ce que le
Christ ferait aujourd'hui s'il revenait sur terre?
Pour moi la réponse est sans équivoque.
Dans Galates 3,28 il est dit très
clairement : «Il n'y a donc pas de différence
entre les Juifs et les non-Juifs, entre les
esclaves et les hommes libres, entre les hommes et
les femmes; vous êtes tous un dans l'union avec
Jésus-Christ. » Comment se fait-il que notre
Église fait encore une distinction en ce qui
concerne le sacerdoce des femmes? Quelle est donc,
d'après toi, le vrai sens de cette parole? Je dois
t'avouer que je suis confus et déconcerté. Ce qui
me dérange aussi beaucoup, c'est que l'Autorité de
Rome qui est supposée transmettre l'esprit du
Christ sur la terre, en prenant cette position, se
fait la complice de discrimination. Et comme
employeur, est-ce qu'elle ne bafoue pas !es lois
sur l'emploi dans beaucoup de pays? À mon avis,
cette question serait intéressante à débattre.
Quel était le dessein du Christ et quelle attitude
reflète vraiment l'Esprit du Christ?
Permettrait-II cela aujourd'hui? Une fois encore,
pour moi la réponse est claire.
Quand on prend conscience de
l'attitude de notre Église envers les femmes à
travers son histoire, selon le livre très bien
documenté de Guy Bechtel, Les quatre femmes de
Dieu, il en ressort que notre Église a souvent
fait preuve de misogynie. Ne penses-tu pas, mon
cher Théophile, que c'est encore le cas
aujourd'hui?
D'autre part, saint Pierre,
l'apôtre, n'était-il pas marié, est-ce que les
prêtres n'étaient pas mariés jusqu'au 11e
siècle? Si oui, comment se fait-il que notre
Église refuse le sacerdoce aux hommes mariés? N'y
a-t-il pas là une contradiction dans son
interprétation de la « Tradition »? Le matin même
où j'écris cela, je lis l'histoire de saint
Hilaire de Poitiers dans le Prions en Église qui
rapporte qu'il était un évêque marié, père d'une
fille unique nommée Abra. Quelle ironie!
Ne pense pas que je crois que, si
le sacerdoce était accessible aux hommes mariés et
aux femmes, cela réglerait tous les problèmes.
Mais je pense que cela aiderait face aux problèmes
causés par le manque de prêtre. En démontrant aux
catholiques et au monde chrétien l'ouverture de
notre Église aux réalités de notre temps plus de
catholiques contempleraient le sacerdoce comme une
alternative possible. Une amie, une religieuse,
m'a dit qu'il y a quelques années lors d'un
colloque sur les Femmes et le Ministère qui s'est
tenu au Québec, trois femmes catholiques, très
qualifiées, ont déclaré qu'elles s'étaient
tournées vers l'Église anglicane pour être
capables de répondre à leur propre appel à la
prêtrise. Notre diocèse aurait certainement été
capable de profiter de leurs services si la porte
leur avait été ouverte. Et oui, même les femmes
reçoivent cet appel, ce n'est plus le domaine
exclusif des hommes! Les temps changent, et je ne
pense pas que !e Christ veuille que les êtres
humains restent statiques et passifs dans leurs
cheminements.
Je rêvais de l'universalité de
l'Église
Je crois comprendre, à tort ou à
raison, que l'une des raisons pour Rome de refuser
le sacerdoce aux femmes et aux hommes mariés,
c'est que si demain elle revenait sur sa décision,
beaucoup de pays catholiques ne seraient pas prêts
à l'accepter, et que cela affecterait l'unité et
l'universalité de notre Église. Est-ce vrai
Théophile? Si oui, je pense qu'il n'est pas juste
d'imposer la même vision à des pays qui sont à des
degrés différent d'évolution. Je crois fermement
en une Église aussi unie et aussi universelle que
possible mais en tenant compte de la différence
des cultures des pays qui lui sont fidèles.
Vatican II n'a pas attendu que tous les
catholiques soient prêts pour introduire des
réformes qui de nos jours sont encore contestées
par une minorité de catholiques de tendance plus
conservatrice. Mais comme l'a dit une fois un
évêque pour qui j'ai beaucoup d'estime, et qui
malheureusement, n'est plus, « si l'on attend que
tout le monde soit prêt pour faire quelque chose,
on ne fera jamais rien ».
Un autre sujet qui revenait dans
mon rêve, c’était le gouvernement de l'Église
Dans
les conditions présentes, le Pape nomme les
évêques et les cardinaux de son choix, qui, à leur
tour, après sa mort, nomment le futur Pape dans le
plus grand secret. Est-ce que ce système fermé et
exclusif ne va pas à
l'encontre de tous les principes
démocratiques qui nous sont chers et pour lesquels
nos aïeux ont tant lutté, et pour lesquels nous
luttons toujours. Maintenant que l'Église commence
à ne plus prendre les catholiques strictement pour
des spectateurs, elle nous dit qu'en tant que
baptisé(e)s nous sommes l'Église.
Comment penses-tu, mon cher
Théophile, que nous puissions sentir que nous
sommes l'Église, si nous n'avons pas une petite
part à jouer dans l'élection de ses chefs? Combien
de catholiques accepteraient un gouvernement pour
leur pays qui ne serait pas élu démocratiquement?
Comment se fait-il que ces mêmes catholiques
acceptent le système ecclésial actuel? Comment se
fait-il que notre Église qui a tant contribué,
sous la mouvance de Jean-Paul II, à l'effondrement
du mur de Berlin et à la restauration de la
démocratie dans les anciens pays de l'Est,
continue à maintenir pour elle-même un régime
aussi fermé, aussi pyramidal?
N'est-il pas triste que l'Église se
croit au-dessus de tout débat sur ce sujet,
qu'elle ne se fasse pas elle-même la championne
des principes démocratiques en montrant l'exemple,
et en permettant aux diocésains d'élire leurs
évêques, qui éliraient le pape pour des termes
limités mais renouvelables. Ambroise n'a-t-il pas
été nommé évêque par acclamation par les membres
de son Église?
Deux fois, dans le passé, j'ai
abordé le sujet de la démocratie dans l'Église
avec des membres du clergé, et deux fois je me
suis fait dire avec colère que l'Église n'a pas
besoin de maintenir un système démocratique.
Dis-moi, mon cher Théophile, comment notre Église,
représentante du Christ sur la terre, peut
soutenir ce principe?
Je rêvais de l'Église face à la
conscience individuelle
Aussi loin que je puisse me
rappeler, l'Église semble toujours avoir voulu
imposer ses valeurs morales.
Et nos
parents, souvent influencés par elle, ont fait la
même chose sans tenir compte de la personne que
nous étions et des temps dans lesquels nous
vivions. On nous disait tout ce qu'il ne fallait
pas faire et les punitions auxquelles il fallait
nous attendre si nous enfreignions les règlements,
mais puis-je me souvenir d'une personne qui m'ait
jamais montré les bonnes choses que je pouvais et
que j'étais capable d'accomplir, et les bénéfices
moraux et spirituels que moi et les individus
auxquels j'avais à faire pouvions en tirer?
Combien d'entre nous vivaient – et vivent toujours
– dans le négativisme, la peur, la culpabilité?
Je crois fermement, mon cher
Théophile, que tu peux avoir le meilleur livre de
règlements, mais vu le caractère unique de la
personne, les expériences uniques que chacun vit,
les situations uniques auxquelles chacun est
confronté, les temps qui changent, les règlements
tels qu'imposés ne peuvent pas toujours être
appliqués. Seule la conscience individuelle peut
résoudre le dilemme, aider à faire un choix
éclairé. Dans ces cas, la conscience individuelle
doit prévaloir sur le règlement.
Plus je lis les Évangiles et plus
je commence à en comprendre leur sens, plus je
pense qu'il est inconcevable que, pour le Christ,
le bon chrétien soit celui qui observe à la lettre
le petit livre rouge des règlements sans utiliser
ce que Dieu lui a donné de plus précieux, son
intelligence et sa conscience. Je ne pense pas non
plus que Dieu veuille que les êtres humains,
conçus à son image, restent toujours statiques. Au
contraire, ils doivent évoluer. Inévitablement
l'évolution amène des éléments et des dilemmes
nouveaux qui causent des remises en question et
forcent les personnes que nous sommes à faire des
choix qui ne sont pas toujours conformes aux
règlements. Ceci étant dit, ne crois pas que je
préconise qu'une société puisse bien fonctionner
sans règlements, mais parfois quand le règlement
est inflexible, il devient un outil de contrôle,
d'asservissement, et de dépersonnalisation de
l'individu, alors que la conscience individuelle
serait son outil libérateur.
De plus en plus, mon cher
Théophile, je crois que le Christ n'a pas cherché
à imposer ses convictions ni ses valeurs
contrairement à ce l'on nous a toujours enseigné.
Mais plutôt il a montré les chemins de la vie.
Il nous
a invités à les choisir, à les utiliser si nous le
voulons, à faire du mieux que nous pouvons selon
ce que nous sommes. J'aurais été tellement heureux
si j'avais été capable, à l'époque, de dire à mes
enfants : «Je vous montre la voie, cherchez
vous-mêmes ce que vous êtes capables de faire avec
les immenses capacités qui sont en vous et
auxquelles je crois. Je vous fais confiance, et
même si les résultats ne sont pas aussi bons que
prévus, je vous aime quand même parce que vous
avez au moins essayé en toute bonne foi.»
L'Église s'est prise, et se prend
toujours, pour la gardienne de la conscience
universelle. N'est-il pas temps pour elle de
montrer les voies de la vie sans étouffer les
consciences sous le poids des valeurs qu'elle leur
impose?
Bien à toi,
mon cher Théophile,
j'attends
tes réactions
qui me sont toujours
bien précieuses.
Jean-Loup
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