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Le choix d’un nouveau pape sera-t-il le début
d’un temps nouveau pour l’Église?

Réjean Plamondon


 

Rien n’annonce un conclave dans un avenir rapproché, mais on en parle beaucoup aux plus hauts niveaux de l’Église et dans certains milieux catholiques influents. Un livre publié récemment en Italie par un Centre catholique libéral de Bologne fait état d’une liste de souhaits formulés pour le pape qui succédera à Jean-Paul II. Ce livre, intitulé Le Groupe de travail de Bologne 1953-2003(1), est consacré aux 50 années du Centre de documentation, devenu l’Institut pour les sciences religieuses, qui a été fondé à Bologne par le P. Giuseppe Dossetti, et il présente une série de documents rédigés,  sur une période de 50 ans, par le P. Dossetti. Ce dernier est un théologien libéral réputé qui s’est surtout fait connaître comme expert au Concile œcuménique Vatican II, où il a été le théologien et le conseiller personnel du cardinal Lercaro, et qui est considéré comme l’un  des protagonistes majeurs de la pensée catholique italienne de la deuxième moitié du XXe siècle.

Un des documents les plus importants de ce livre est le long mémo envoyé, en août 1978, aux cardinaux qui se préparaient à entrer en conclave et à choisir le successeur de Paul VI.  Il a été rédigé par quelques membres de l’Institut et est intitulé Pour la rénovation du service du pape à l’Église, à la fin du XXe siècle. Ce document soumettait au prochain pape des propositions détaillées. Le cardinal Albini Luciano fut élu pape par le Conclave et choisit le nom de Jean-Paul I. Quand il mourut subitement un mois plus tard, un second conclave choisit le cardinal polonais Karol Wojtyla, qui prit le nom de Jean-Paul II.

Ce document n’avait jamais été rendu public et sa publication dans le livre Le Groupe de travail de Bologne permet de découvrir un agenda qui, pour les catholiques de gauche, est aussi valable aujourd’hui qu’il y a 26 ans.

Le document comprend sept chapitres. Dans la partie du document que les commentateurs jugent la plus importante, il y est dit que le nouveau Pape doit apporter des changements à la papauté et qu’il doit le faire dans les 100 premiers jours de son pontificat, alors que la routine n’a pas encore embouti son prestige. Toutes les recommandations de cette partie du document parlent de la nécessité d’accroître le rôle du collège des évêques dans le gouvernement central de l’Église et de faire du Pape le premier parmi ses pairs et non le chef suprême.

Le changement décisif proposé est la création d’un corps collégial au plus haut niveau de l’Église «avec le pape comme son Président». Cet organisme tiendrait des réunions aux deux semaines; il étudierait les problèmes auxquels l’Église fait face et prendrait des décisions. En adoptant cette nouvelle structure, l’Église indiquerait clairement que la façon collégiale d’exercer la responsabilité suprême dans l’Église est la norme et que l’exercice personnel de la responsabilité par le Pape est l’exception. Le document invite le Pape à réduire les pouvoirs et la taille de la Curie romaine qui a été, au cours de l’histoire, le gouvernement central de l’Église. Son rôle principal devrait être de donner suite aux décisions prises par le corps collégial.

Le nouveau Pape est aussi invité à étudier de nouvelles façons de nommer les évêques dans tout le monde catholique. Dans le système actuel, la Conférence épiscopale locale soumet trois noms au Pape  après avoir habituellement demandé l’avis du nonce papal, qui est le représentant diplomatique du Vatican,  et le Pape prend la décision finale, mais il n’est pas obligé de choisir un des noms de la liste proposée. Il peut nommer – et il le fait régulièrement – des évêques dont le nom n’apparaît pas sur la liste. Le document de Bologne pense qu’on doit trouver une formule pour confier à l’Église nationale le soin de choisir le nouvel évêque et d’obtenir  ensuite l’accord du Pape.

Une autre recommandation controversée est que le Pape ferme le réseau mondial des nonciatures ou ambassades du Vatican,  et qu’il abolisse éventuellement le service diplomatique du Saint-Siège. La responsabilité des relations entre les pays et Rome devrait être remise aux conférences épiscopales nationales. Le Saint-Siège a des relations diplomatiques avec de nombreux pays, par exemple les États-Unis, la Russie, l’Arabie Saoudite et le Japon. Si cette mesure était adoptée, un grand nombre de diplomates et hommes d’Église de grande valeur seraient mis au chômage. Le document soutient que l’activité diplomatique du Vatican est un des vestiges les plus dérangeants d’une Église vue comme une puissance parmi les puissances, et d’une papauté conçue comme une «monarchie». 

Le nouveau Pape est instamment invité à raviver l’effort œcuménique  lancé par le concile œcuménique Vatican II et, en termes plus généraux, à adopter une volonté de service (à l’endroit de l’Église) suffisamment forte pour débarrasser l’Église de toutes ces traditions papales qui, pendant des siècles, ont formé sur l’institution une épaisse croûte  qui l’écrase. Si la papauté a survécu, c’est vraiment parce qu’elle a fait preuve de sa capacité de renouvellement et de sa fidélité, et non en raison de son refus du changement.

Les réformes proposées ne sont pas les seules. D’autres chapitres du livre demandent que l’Église se rapproche des pauvres et devienne elle-même plus pauvre. Ailleurs on prie le pape de se libérer de la peur du communisme et de la révolution sexuelle. Le communisme, lit-on dans le mémo, en tant qu’idéologie ouverte comme un carrefour aux désirs de l’homme divisé et déchiré, exige que l’Église se pose la question de sa propre fidélité  à la proclamation de la parole de Dieu et à la pauvreté évangélique. L’Église ne peut pas se réfugier dans une condamnation hautaine ou dans la recherche d’une voie qui, par exemple, épargnerait l’Ouest de la barbarie de l’Est. Ces attitudes, on doit le déplorer, sont largement répandues.

Pour ce qui est de la révolution sexuelle, «elle est un rappel, d’une part, de la fragilité de mos modèles culturels dans lesquels le désir est tenu en laisse et, d’autre part, de la nécessité de redécouvrir et d’annoncer de nouveau, avec humilité et dans une fidélité toute sereine, la bonne nouvelle de l’amour de Dieu». Dans ce contexte, peut-être faut-il plus que jamais proclamer l’Évangile et son originalité par rapport à la moralité dominante.

À cause de la date choisie pour la publication des recommandations de 1978, il est difficile de ne pas y voir une critique à peine voilée du pontificat de Jean-Paul II. C’est d’autant plus naturel que l’éditeur du livre, M. Giuseppe Alberigo, qui a fait le choix des textes présentés, souligne que le pape actuel n’a pas adopté une seule des recommandations du Groupe de travail de Bologne.

Au bout du compte, la majorité des cardinaux-électeurs du conclave de 1978 ont choisi un pape qui avait son propre agenda, dépourvu d’un programme de changements aussi radicaux. Doit-on attendre un comportement différent d’un prochain conclave formé très largement de cardinaux nommés par Jean-Paul II? Les esprits progressistes peuvent s’en remettre à la maxime qui veut qu’un homme qui entre au conclave cardinal et en sort pape, a reçu plus qu’un titre. Il a pu acquérir une vision tout à fait nouvelle.

 

(1) A cura di Giuseppe Alberigo, L’officina bolognese [The Bologna Workshop] 1953-2003, EDB, Bologna, 2004, pp. 252.


 

 

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