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Comment sera l'Église après Jean-Paul II ?
Mgr Rafael Sanus Abad
évêque émérite de l’archidiocèse de Valence (Espagne)


Nous sommes en train  de vivre l'étape finale du long pontificat de Jean-Paul II, un pape qui a dépensé sa vie au service de l'Église et qui a laissé sur elle l'empreinte de son extraordinaire personnalité.

Mais quelle est la situation de l'Église d'aujourd'hui, au début du troisième millénaire et face à son futur immédiat? Avec respect et affection pour notre pape, et tenant compte des signes que l'on peut percevoir, nous pouvons affirmer que celle-ci est plus problématique et obscure que lorsque Jean-Paul II fut élu évêque de Rome et nommé successeur de Pierre. Cette évolution négative n'est pas due seulement à son exercice du pouvoir, encore que celui-ci a eu son influence, mais aussi au changement énorme et rapide  qu'ont vécu les situations historiques et culturelles depuis  son élection, en octobre 1978, jusqu'à ce jour.

Je puis dire de même de mon propre sacerdoce, reçu en 1958. L'Église dans laquelle j'ai été ordonné, il y a 45 ans, et dans laquelle j’ai exercé mon ministère, avait plus de vitalité et beaucoup plus de dynamisme apostolique que l'actuelle. S'agit-il d'un échec personnel ou collectif? C'est possible; mais c'est insuffisant pour l'expliquer. On peut citer ici la phrase bien connue de Philippe II : « On ne peut pas lutter contre les éléments. »

Le même Jean-Paul II, dans sa lettre pleine d'ardeur Tertio millennio adveniente , augurait  de la venue d'un splendide printemps ecclésial avec le changement de millénaire. Pour l'instant on ne perçoit aucun signe de ce renouveau que le pape désirait ardemment.

Mais, quels sont ces symptômes de décadence de l'Église? Examinons-les brièvement. La sécularisation a poursuivi son avance inéluctable sous la forme d'une froide indifférence religieuse qui envahit toutes les strates et tous les âges de la société. La diminution du nombre de catholiques pratiquants (concrètement,  en Espagne, plus de deux millions durant ces quatre dernières années) et l'absence de ceux de moins de cinquante ans constituent une triste caractéristique de nos célébrations liturgiques. Nous nous trouvons donc avec une Église que devient progressivement plus minoritaire et plus âgée. Les vocations au sacerdoce et à la vie consacrée ont baissé drastiquement et stagnent sous le minimum.

Il est certain que ce phénomène touche principalement l'Europe mais en cela réside particulièrement sa gravité. C'est d'Europe que sont partis tous les missionnaires, hommes et femmes,  qui aujourd'hui évangélisent les pays où l'Église n'est pas suffisamment implantée.

Quand je fus ordonné, nous étions quarante, et de mon cours sont sortis plusieurs missionnaires qui sont toujours en Afrique ou en Amérique latine. Mais dans les promotions où sont ordonnés huit ou neuf séminaristes, combien peuvent partir aux Missions s'ils ne sont pas suffisamment nombreux pour couvrir les besoins les plus immédiats et les plus urgents de leur propre diocèse ?

Ajoutons que la moyenne d'âge du clergé tant diocésain que religieux approche les soixante-dix ans. Et ne parlons pas du vide alarmant qui se produit dans les monastères de vie contemplative et, surtout, dans les congrégations destinées à la formation chrétienne et au service du prochain le plus dans le besoin ; collèges, hôpitaux, résidences du troisième âge, marginaux de tout genre, etc. Par ailleurs, l'Europe reste le foyer le plus important de création et de pensée théologique nouvelle, mais, avec si peu de clercs tant séculiers que réguliers, il sera  bien difficile qu'apparaisse un Rahner, un de Lubac, un Congar, un Metz!

En Espagne, en outre, nous avons fait un saut qualitatif et la société espagnole n'a rien à envier à n'importe quelle société européenne fortement sécularisée. De fait, la démocratie s'est consolidée dans notre pays et il semble que nous nous y sentions très bien. La non confessionnalité de l'Etat a été acceptée naturellement et la législation s'est rendue progressivement cohérente avec ce principe : acceptation sans réserve de la législation sur le divorce, avec en conséquence,  nombre de femmes et d'hommes qui se sont remariés au civil parce que l'Église ne leur offrait pas d'autre solution. Ils souffrent, sans le comprendre, de l'interdiction par l'Église de pouvoir communier lors de la célébration de l'Eucharistie, ce qui les prive du principal aliment de leur foi personnelle et sincère.

Évoquons la dépénalisation de l'avortement, avec la perspective que, à tout moment, l'objet de cette loi peut s'élargir ; élargissement souhaité et promis par les partis de gauche. Nous pouvons dire, en toute objectivité, que l'Église a perdu la bataille du divorce et malheureusement aussi  celle de l'avortement. Il semble que l'Église se voit obligée de battre en retraite sur de nombreux fronts qu'elle orientait et dirigeait jusqu'il y a peu. Et l'on ne peut marcher contre le sens de l'histoire. Nous sommes en train de constater l'inefficacité des lois pénales canoniques, depuis la plus grave, qui est l'excommunication, jusqu'à la plus douloureuse, l'interdiction d'une participation entière à l'Eucharistie.

La seule chose qui peut et qui doit se faire est d'affronter la situation dans le dialogue et de travailler à  modifier ces lois. Mais cela est une manière de faire que l'Église n'a jamais su pratiquer concrètement, du moins jusqu'à aujourd'hui.

Et, tant que rien ne changera,  tout ne sera que des emplâtres sur ces graves problèmes qui se posent constamment. Que faire face à cette situation? Changer d'orientation et de style. Faire du visage de l'Église une offre permanente de dialogue et un retour plein de joie à  l'humanité de l'Evangile et  à la figure et l'oeuvre si attractive de Jésus-Christ.

Pour tenir ce cap, il est nécessaire de prendre en compte deux exigences très importantes pour l'évangélisation : se tenir, avec rigueur, à la hiérarchie des vérités dont parle le Concile Vatican II et respecter scrupuleusement la liberté personnelle de pensée, d'expression et de conscience. Pour ce qui est du premier point, le Concile rappelle que toutes les  vérités n'ont pas la même importance. Sur cette question saint Augustin disait qu'il faut maintenir l'unité dans ce qui est essentiel ; dans le discutable, la liberté, et toujours, la charité. Mais l'Église n'a cessé de réduire toujours plus le champ du discutable et il est bien difficile, en conséquence,  de ne pas en arriver à mettre sur le même plan les vérités fondamentales et les secondaires. Au contraire, l'Église devrait alléger son bagage intellectuel et historique en se détachant de beaucoup de traditions, normes, fausses sécurités, théologies caduques, bureaucratisation excessive de ses structures, etc. Pour ce qui est de la liberté, tenons compte de ce sur quoi tous les analystes sont d'accord : la valeur la plus appréciée par les hommes et les femmes d'aujourd'hui est la liberté. Face aux vérités directement révélées par Dieu et fidèlement gardées et transmises par l'Église, il n'y a pas place pour une quelconque liberté : seule est possible l'adhésion pleine, raisonnable, amoureuse et confiante en sa parole. Mais pour le reste, spécialement dans le domaine moral, l'exercice de la liberté personnelle est possible.

Il ne s'agit pas de relâchement de la tradition mais de rationalité. Tenons compte de ce que quand la raison et la foi s'opposent, c'est soit parce que la raison dépasse ses limites ou parce que nous exerçons le magistère avec une importante myopie et un manque de confiance dans l'Esprit.

Si nous ne soutenons pas cette liberté qui appartient aux fidèles, nous sommes en train de les maintenir dans un perpétuel infantilisme religieux et moral. Et, en ce qui nous concerne, nous abusons de notre propre magistère. Je suis convaincu, parce que j'ai la foi, que l'Église dépassera cette crise comme tant d'autres, même si celle-ci est sans doute la plus grave qu'elle ait vécue au cours de son histoire. En effet, il ne s'agit pas d'évangéliser des peuples païens, mais des sociétés chrétiennes depuis bien des siècles pour lesquelles le christianisme n'est pas une nouveauté historique mais, jusqu'à un certain point, ce dont elles viennent. Il ne s'agit pas d'hérésies précises, mais de la question à la base de toute vérité de foi : l'existence et le sens de Dieu pour l'homme.

C'est pourquoi je crois que cette crise est un moment de purification vers une Église beaucoup plus pauvre de pouvoir et de splendeur,  sensible et proche des hommes et de ses origines évangéliques. C'est pour cela que l'espérance est possible.

 

EL PAIS,  21-12-03, Tribune
(envoi de www.proconcil.org )

 

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