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L’histoire de la direction des groupes chrétiens dans le
Nouveau Testament ne peut être tracée que dans
ses grandes lignes, car les données sont
fragmentaires. Nous en savons quand même assez
pour pouvoir prendre nos décisions en toute
clarté. Je m’appuie, en les réorganisant
autrement, sur les données rassemblées il y a
plus de vingt-cinq ans pour un article intitulé
« Nouveau Testament et ministères »
[1]. Les conclusions alors tirées valent
toujours. Je m’étonne de m’étonner d’avoir à
redire ce qui est clair depuis longtemps. La
marche à suivre est toute tracée, il ne manque
toujours que la volonté d’agir. Mouvement qui
doit évidemment émaner de la base, les
changements ne partant jamais d’en haut puisque
le Dieu vivant s’adresse toujours à son peuple
d’abord. Cependant, il faut bien voir que ni lui
ni le seigneur Jésus ne feront le Groupe à notre
place, tout comme ils n’empêcheront personne de
le faire sans eux ou même contre eux. Si nous
n’apprenons pas à nous diriger, d’autres le
feront à notre place.
La présentation qui suit est nécessairement schématique, j’y
fais le point sur la direction des Groupes
chrétiens dans le Nouveau Testament selon les
grandes périodes dans la vie du christianisme
primitif. Partout, je vais utiliser le mot
« Groupe » plutôt qu’« Église », ce dernier mot
étant piégé et faisant surgir des images et
concepts qui, souvent, n’ont rien à voir avec la
réalité dont parle le Nouveau Testament.
I. LE NAZARÉEN
Ce qui touche la vie de Jésus sort nécessairement des limites
de l’existence du christianisme primitif.
Allons-y cependant de quelques énoncés évidents,
qui méritent quand même d’être formulés.
1. Jésus n’était pas un chrétien.
La foi chrétienne porte sur deux réalités qui ne sont pas de
l’ordre de l’histoire et que Paul a jadis
formulées de façon définitive :
Si tu
proclames de ta bouche que Jésus est seigneur,
et si tu crois du fond de toi que Dieu l’a
ressuscité des morts,
tout ira bien (Rm 10,9).
Jésus n’avait évidemment pas foi en sa résurrection et sa
seigneurie avant que celles-ci deviennent
réalité.
2. Jésus n’a jamais eu l’intention de fonder un Groupe qui
lui survivrait.
Il se voyait vraisemblablement comme le dernier prophète de
son peuple, pour son peuple (« Je n’ai été
envoyé qu’aux brebis perdues de la maison
d’Israël » -- Mt 15,24), à devoir être actif au
cours des derniers jours de l’histoire, juste
avant le Règne de Dieu. On ne fonde rien quand
on attend une fin imminente de l’histoire, on
encourage les uns, on avertit les autres. Ce qui
s’en venait après lui, c’était le Dieu vivant
lui-même, et non pas un Groupe quelconque. On
peut certes faire remonter à lui l’existence des
Douze, le texte suivant est le témoin le plus
clair du rôle qu’il voyait pour lui : « Vous qui
m’avez suivi, … vous siégerez sur douze trônes
pour gouverner les douze tribus
d’Israël » (Mt 19,28). Dans cette parole, le
Nazaréen visait l’existence après l’instauration
du Régime de Dieu, alors que la royauté serait
abolie et qu’on serait retourné au système des
douze tribus d’Israël, à la tête desquels il
voyait douze hommes formés à écouter les besoins
du peuple. Ce texte allait donc trouver son
application dans l’au-delà de l’histoire, et non
dans la période située entre sa vie et l’entrée
en force du Régime de Dieu.
3. Il n’y a aucune fonction de Groupe qui remonte à lui,
aucun aspect d’une telle fonction qui ait donc
valeur permanente ou rite quelconque lui étant
attaché qui doive s’imposer.
Cette affirmation découle des deux précédentes. La seule
chose qu’on puisse et qu’on doive faire remonter
à Jésus, c’est la ligne et la radicalité de son
interpellation. Le Nazaréen n’a rien dit sur un
Groupe destiné à lui succéder, encore moins sur
les caractéristiques de la fonction de direction
à la tête de ce Groupe.
II. LES ANNÉES 30-35
Jésus est vraisemblablement mort le vendredi 7 avril 30. Une
quinzaine de jours plus tard, en plein lac de
Galilée, au cours d’une séance de pêche, Shimeôn
bar-Jônâ a été rencontré par le Nazaréen. C’est
le commencement absolu de la foi chrétienne. Il
en a parlé à ses copains, qui, sans avoir vu le
Nazaréen d’abord, en l’ayant vu ensuite, ont cru
celui qui allait à partir de là recevoir le nom
de Kêphâ, c’est-à-dire roc, d’où Pierre, en
français. Le Groupe était né. Ensuite, selon
Paul en 1 Co 15,3-8, sur une période de trois à
cinq ans, le Nazaréen a été vu de plus de cinq
cents frères à la fois, puis de Jacques et de
tous les envoyés, dont Paul lui-même, le
dernier.
C’est au cours de ces années que l’événement à l’origine de
ces expériences a reçu le nom de résurrection et
d’exaltation. C’est la période clef de la
naissance du Groupe, sauf qu’à l’époque nul ne
sait encore qu’il y aura Groupe, car la réalité
du Nazaréen ressuscité et exalté est comprise
comme déterminante pour l’ensemble du peuple
d’Israël. Il faudra quelques années d’entreprise
missionnaire plus ou moins réussie pour que
naisse la conscience de l’existence d’un Groupe
distinct à l’intérieur d’Israël. La présence de
l’autre, distinct et différent de soi, est
nécessaire à la prise de conscience de soi. À
l’origine, il y a donc un certain nombre de
croyantes et croyants à l’intérieur d’Israël,
qui ressentent l’impérieux besoin de parler de
ce qu’ils vivent, sans savoir encore ce qu’il
adviendra de leur parole. Avec le temps, ils
prendront conscience de leur devenir Groupe, et
devront se donner des structure minimales comme
le fait tout groupe qui commence. Ce qu’il faut
voir clairement, cependant, c’est qu’eux-mêmes
ne voient clairement rien du tout, à part la
force de leur expérience et l’orientation
qu’elle veut donner à leur vie. Ils vont se
donner les éléments minimaux d’une structure,
sous les poussées de la vie, sans projet clair,
sans directives aucunes venant d’En haut, sans
aucune intention de jeter les bases d’une
structure permanente. Ce qui nous conduit à cet
autre énoncé qui s’impose :
4. Ce n’est pas parce qu’un élément de structure existe à
l’époque, qu’il doit être conçu comme liant le
devenir du Groupe.
Pierre. Le premier croyant, Pierre, joue alors un rôle
manifestement important. Mais c’est un rôle
intransmissible, que nul ne pourra jamais jouer
après lui, soit d’être le premier croyant, le
roc du Groupe. À partir de cette donnée
fondamentale, comme des silences significatifs
des textes, quelques conclusions s’imposent, qui
valent pour les périodes suivantes et qu’on
peut élargir à l’ensemble du Nouveau Testament :
5. Le Nouveau Testament ne dit jamais de Pierre qu’il a
été épiscope (évêque), ni à Rome ni ailleurs.
On ne lui attribue explicitement le leadership
d’aucun Groupe.
Le Nouveau Testament ne connaît pas la réalité
d’un leadership sur le Groupe universel, exercé
par un seul homme.
Le Nouveau Testament ne parle pas explicitement
d’une autorité de Pierre qui s’exercerait à
l’intérieur des Douze.
Le Nouveau Testament n’attribue jamais de
successeur à Pierre.
Les Douze.
De façon surprenante, le rôle historique des
Douze après la résurrection de Jésus est
difficile à préciser. À part Pierre et Jean,
dans les Actes, ils n’ont aucun rôle
missionnaire spécial. Pierre reste le seul
duquel il est dit qu’il est sorti du territoire
d’Israël : selon Ga 2,11, il est allé à
Antioche. Ils n’ont pas vraiment de rôle de
leaders. Selon Ac 6,2, ils s’occupent de la
parole de Dieu et ne veulent vraiment pas de la
fonction attribuée aux Sept. Historiquement
parlant, ils ont joué un rôle de transition
entre le Nazaréen et le Groupe naissant,
témoignant collectivement de l’identité du
Nazaréen et du Ressuscité (Ac 1,20-22). Et, tout
comme c’était le cas pour Pierre, nous savons
davantage ce qu’ils n’ont pas été que ce qu’ils
furent.
6. Le Nouveau Testament ne dit jamais des Douze qu’ils ont
été épiscopes (évêques), ni qu’ils ont été
ordonnés tels.
On ne leur attribue explicitement le leadership
d’aucun Groupe.
Le Nouveau Testament ne connaît pas la réalité
d’un leadership sur le Groupe universel, exercé
par les Douze.
Le Nouveau Testament n’attribue jamais de
successeurs aux Douze. Quand ils établissent
certains leaders dans un Groupe, il s’agit d’une
forme de direction dont eux-mêmes ne veulent
pas. À strictement parler, la spécificité de
leur témoignage exclut que d’autres puissent
leur succéder.
Les Douze ne jouent aucun rôle missionnaire
spécial dans le Groupe primitif.
Les Sept.
Le récit de Ac 6,1-6 parle de l’accession à la
direction d’un Groupe de sept leaders, chiffre
qui correspond à celui des administrateurs de
municipalités juives à l’époque. Il y avait,
dans les premières années, à Jérusalem, une
grande communauté chrétienne composée de deux
entités culturelles différentes : culture
araméenne et culture hellénistique. Les
tensions interculturelles ont conduit à
l’établissement d’un leadership différent pour
la branche hellénistique. « Choisissez-vous
sept hommes… », demande le texte des Actes,
révélant par là que c’est la communauté qui fait
le choix de ses dirigeants, en reconnaissant
leur sagesse et leur fidélité au souffle saint (Ac
6,3). Ce que les Actes, par la suite, disent de
deux de ces leaders, Étienne et Philippe, montre
qu’ils étaient beaucoup plus des serviteurs de
la parole que des préposés aux tables (diacres).
À partir de ce qui précède, les conclusions
suivantes s’imposent :
7. Les Sept ne sont pas des « diacres ».
Ils ne sont pas les successeurs des Douze, mais,
simplement, les premiers leaders locaux dont
nous parle le Nouveau Testament. Ils peuvent
avoir été, pour les Hellénistes, l’équivalent
des anciens à la tête des communautés
araméennes.
À ce qu’on sache, les Sept n’ont pas eu de
successeurs à Jérusalem ou ailleurs. Il s’est
agi d’une forme spéciale de leadership pour une
communauté particulière. Pour être authentique,
une forme de leadership n’a pas à traverser
l’histoire.
Les Sept ont été choisis par la communauté,
preuve que c’était faisable à l’époque.
Le personnage de Jacques, le frère de Jésus, aurait pu être
traité dans la présente section, car il a dû
commencer à exercer une fonction de direction
dès les premières années du christianisme. Mais
les textes en parlent plus tard, c’est le cas
pour le plus ancien, Ga 1,19, dans lequel Paul
déclare l’avoir rencontré à Jérusalem, au moins
« trois ans » après son expérience d’apparition,
mais sans spécifier le rôle qu’il jouait à
l’époque. Mieux vaut donc le présenter dans la
période suivante. Même chose pour les anciens,
dont la fonction doit dater des premiers temps
du christianisme, mais donc les textes du
Nouveau Testament font mention de l’activité
plus tard.
Ce qu’il faut retenir, pour l’instant, c’est surtout que,
dans les débuts du christianisme, il n’existe
aucune structure de Groupe qui ait été prévue,
aucune fonction de leadership dont on apprend
qu’elle avait été voulue par Jésus, ou imposée
par le Christ pour la suite des temps. On devine
déjà que ce sont les pressions de la vie qui
vont ouvrir la question du leadership, et le
discernement qui va en faire trouver les formes.
III. LES ANNÉES 35-50
Les années 35-50 en sont de bouillonnement intense. Les
Groupes se mettent en place, la tradition orale
est en pleine effervescence, Paul entreprend un
long processus pour se reconstruire
intérieurement.
La source Q,
seul texte dont nous disposons pour représenter
le mode de vie des partisans de Jésus en Galilée
et dont les traditions ont commencé à être
rassemblées à la fin de cette période, n’a pas
une seule parole portant sur le leadership de
ses communautés, pas un seul mot pour désigner
une fonction de gouvernement. Ce sont les
interpellations reçues de Jésus qu’elle veut
transmettre, la structure du Groupe n’en faisant
manifestement pas partie et ne l’intéressant
nullement. Il y a des silences qui parlent :
« Vivez comme Jésus », voilà ce que la Source
nous dit, « et organisez-vous donc comme vous le
désirez », voilà ce qu’elle laisse entendre.
Jacques et les anciens.
Cette période est le témoin de l’ascension de
Jacques, le frère de Jésus, au leadership du
Groupe de Jérusalem. Dans sa fameuse liste de 1
Co 15,3-8, Paul déclare que Jésus est apparu « à
Céphas, puis aux Douze », d’un côté, et « à
Jacques, puis à tous les envoyés », de l’autre.
Sa formulation pourrait témoigner du passage,
dans le Groupe de Jérusalem, dès les premières
années, d’une communauté centrée sur le
témoignage des Douze (un peu comme la communauté
johannique autour du « partisan bien-aimé »), à
une communauté structurée sur le modèle de la
synagogue. Quand Paul se rend à Jérusalem, en
49, il y rencontre ceux qu’il appelle « les
trois colonnes », soit Jacques, Céphas et Jean.
Il est notable que Jacques soit nommé le premier
et, qu’avec les deux autres, il ait exigé de
Paul d’avoir la responsabilité des
judéo-chrétiens de la Dispersion (Ga 2,9). Son
autorité est alors manifeste. Pendant cette
fameuse rencontre, Jacques apparaît comme un
acteur influent (Ac 15,13-21), mais Luc fait
surtout intervenir ceux qu’il appelle « les
Apôtres et les anciens ». Quand il parle des
Apôtres, de façon caractéristique, il désigne
les Douze. Les « anciens » (presbuteros,
en grec, a donné presbyter en vieux
français, puis prestre) sont le décalque
chrétien des collèges de leaders qui dirigeaient
la synagogue juive. Luc assure leur présence en
Judée (Ac 11,29-30), et en particulier à
Jérusalem (Ac 15,2.4.6.22.23). Plus tard, il
mentionnera leur présence à Éphèse (Ac 20,17).
En 14,23, il déclare que Paul et Barnabé en
établissaient dans chaque Groupe de Syrie. Mais
comme Paul n’en parle jamais dans ses propres
lettres, il est permis de penser que ce sont les
envoyés de Jérusalem, dont Jacques semble avoir
été le responsable, qui ont répandu cette
structure dans les Groupes judéo-chrétiens de la
Dispersion.
Le portrait n’est pas des plus clairs, mais les conclusions
suivantes pourraient leur rendre justice :
8. Jacques a été un leader local, à la tête d’une sorte de
conseil d’anciens qui dirigeait la communauté
judéo-chrétienne de Jérusalem, conseil parallèle
aux Sept qui dirigeaient la branche
hellénistique.
Il n’était ni envoyé, ni évêque (aucune
ordination n’est mentionnée à son sujet), et
n’est jamais présenté comme le successeur de
Pierre ou des Douze, qui n’ont jamais exercé
d’autorité semblable à la sienne avant lui.
La communauté s’est manifestement inspirée d’un
modèle de gouvernement fréquent à l’époque, et
aucune référence n’est faite à Jésus ou à une
intervention des Douze, ou encore à celle du
souffle saint pour l’expliquer. Quand Luc mentionne ensemble Apôtres et anciens,
c’est pour indiquer l’accord qui existait entre
les premiers témoins et le leadership du temps.
Envoyés, prophètes et enseignants.
La triade envoyé - prophète - enseignant est
très ancienne, elle est peut-être née à Antioche
pour se propager rapidement dans les Groupes
pauliniens. Pour notre propos, elle est très
importante. Aussi, faut-il citer au complet le
texte suivant de Paul. Même si sa rédaction
date du milieu des années 50, il permet
d’éclairer la situation du leadership
communautaire à Antioche.
Voici ceux que Dieu a posés dans le Groupe :
d’abord, les
envoyés,
deuxièmement, les prophètes,
troisièmement, les enseignants,
ensuite, les gestes de puissance,
ensuite, les dons de guérison, d’aide, de
gouvernement,
et les sortes de langues. (1 Co 12,28)
Un texte capital. Paul énumère plusieurs fonctions par ordre
d’importance. Les trois premières, selon lui,
l’emportent sur les autres, et même celles-là
suivent un ordre. D’abord l’envoyé : c’est le
fondateur des Groupes, sorte de révélateur qui
permet à celles et ceux qu’il rencontre de
prendre conscience de l’appel qui monte du plus
profond d’eux-mêmes. Ensuite, le prophète,
personnalité ajustée à celle de Dieu ou du
Christ, capable de tracer la voie à suivre, si
dérangeante soit-elle. Ensuite l’enseignant, qui
situe la parole du prophète sur la ligne de
l’Écriture. Trois serviteurs de
la Parole, qui ouvrent l’avenir, indiquent le
chemin, décrivent la tâche. Sans eux, il n’y a
pas de Groupe, pas de vie. Paul parle ensuite de
gestes puissants, sans les décrire. Suivent une
série de trois charismes : dons de celles et
ceux qui savent soigner les malades, celles et
ceux qui sont toujours prêts à aider, celles
(peut-être) et ceux qui sont à la tête de la
communauté, puis, en dernière place, une réalité
bien prisée des Corinthiens, mais dont Paul se
méfie, les manifestations d’exaltation. Il faut
noter ici, bien sûr, l’endroit où Paul place
ceux qui font l’objet même de cet exposé, soit
les dirigeants des Groupes chrétiens : à
l’avant-dernière place de sa liste, et à la
dernière de sa triade sur celles et ceux qui
viennent en aide aux membres du Groupe. Il faut
noter aussi que le don du gouvernement est
complètement séparé des trois fonctions de
la Parole, lesquelles sont, pour Paul, les plus importantes. Je
serais porté à suggérer qu’il faudrait
longuement réfléchir sur ce texte de Paul,
peut-être a-t-il beaucoup de choses à nous dire,
et ce n’est pas parce que l’histoire a pris un
autre chemin qu’il est devenu désuet. En
quittant la fameuse triade des débuts, les
conclusions suivantes s’imposent :
9. Dans les communautés primitives hors Palestine, il y
avait des leaders locaux, dont les fonctions
étaient différentes de celles des envoyés, des
prophètes et des enseignants.
Dans sa liste de 1 Co 12,28, Paul ne fait aucune
mention de la présence à Corinthe d’une
fonction sacerdotale, cultuelle ou rituelle.
Les leaders locaux ne semblent pas avoir le
contrôle des trois principales fonctions, ni des
autres charismes de la communauté.
IV. LES ANNÉES 50-70
Les années 50-70 sont la grande période dans la vie du
Groupe primitif, celle de l’épopée missionnaire.
Une fonction domine, celle de l’apostolos,
l’envoyé. Le Groupe se répand, de multiples
Groupes locaux sont fondés un peu partout dans
le monde méditerranéen. On sait malheureusement
peu de choses de la situation des Groupes de
Judée et de Galilée. On peut dire qu’en règle
générale, en dehors des lettres pauliniennes et
des Actes, le Nouveau Testament ne s’intéresse
pas à la question du leadership communautaire.
Dans le cas précis de Paul, ce dernier était
essentiellement un fondateur de Groupes et
n’était pas le leader des Groupes qu’il fondait.
Les communautés pauliniennes sont des organismes
décisionnels et autonomes, les véritables
vis-à-vis de Paul. Ce dernier ne leur passe
jamais par-dessus la tête. Cet état de fait
relativise beaucoup l’importance du gouvernement
communautaire et pourrait expliquer le peu de
choses que Paul en dit.
Certes, il y a des leaders dans les communautés pauliniennes.
Nous vous
demandons, frères et sœurs, d’apprécier ceux qui
peinent pour vous, qui ont été placés à votre
tête par le seigneur et vous conseillent.
Ayez-les en très haute estime, avec amour, à
cause de leur travail. (1 Th 5,12-13)
Nous avons
des charismes différent, selon la grâce qui nous
a été donnée : prophétie, en proportion de la
foi; service, dans le service; enseignant, dans
l’enseignement; exhortant, dans l’exhortation;
généreux, dans le don; à votre tête, avec
dévouement; plein de compassion, avec joie. (Rm
12,6-8)
Paul… à tous
les saints de Philippes par le Christ Jésus,
avec surveillants et serviteurs.
(Ph 1,1)
À Thessalonique, il y a des leaders qui travaillent fort mais
ne semblent pas tenus en très haute estime. Le
rôle du Christ dans leur choix est affirmé, mais
on ignore quel titre leur était attribué, s’ils
en avaient. Le cas de Corinthe a déjà été
traité. Le Groupe de Rome, qui n’a pas été fondé
par Paul, est un cas spécial. Les dons
spectaculaires de Corinthe (puissances,
guérisons, parlers en langues) y semblent
absents. Contrairement à la liste de Corinthe,
prophétie et enseignement font partie des
charismes. Mais, tout comme à Corinthe, la
fonction du leadership communautaire est noyée
dans l’énumération et située en avant-dernière
place. Chez Paul, les questions de structure ou
d’organisation ne sont pas considérées comme
importantes. En Ph 1,1, pour la seule et unique
fois dans les lettres qu’il a lui-même rédigées,
Paul nomme deux catégories de dirigeants : les
épiscopes (« veillant sur ») et les
diaconoi (serviteurs). Le contexte ne
permet pas de dire quoi que ce soit sur leur
fonction, seul le sens des mots conduit à leur
attribuer les rôles de veiller sur le Groupe et
d’être au service des autres. Nous ignorons si
ces surveillants et serviteurs correspondaient
aux gouvernants de Corinthe ou de ceux qui
étaient à la tête du Groupe de Thessalonique.
L’ensemble de ces données ne permet pas de tirer
beaucoup de conclusions sur la fonction de
gouvernement dans les Groupes pauliniens.
10. Nous ignorons si les leaders des Groupes pauliniens
avaient les mêmes titres et la même fonction.
Nous ignorons qui les nommait, comment, et même
si Paul jouait un rôle dans leur choix.
Paul ne parle jamais de la présence de
presbuteroi (anciens) dans ses Groupes.
Peut-être cette fonction était-elle trop liée à
Jérusalem et voulait-il que ses communautés s’en
distinguent en ayant à leur tête des leaders qui
correspondaient à leur culture.
La figure particulière de ses Groupes manifeste
clairement que Paul n’a jamais entendu parler ou
rien voulu savoir d’une structure de Groupe qui
remonterait à Jésus Christ, aurait été mise en
place par les Douze pour être ensuite étendue à
l’ensemble du Groupe, tant d’origine juive que
païenne.
Nous ignorons si Paul s’est jamais posé la
question de la continuité du leadership qui se
mettait en place dans ses Groupes. L’avenir
d’une structure n’a jamais semblé le
préoccuper.
Il n’y a rien chez lui d’un rite d’imposition
des mains, d’un sacerdoce, de rites ou actes
cultuels réservés à certains, de pouvoirs qu’on
pourrait se transmettre, etc.
V. LES ANNÉES 70-100
La période des années 70-100 est marquée par la chute de
Jérusalem, la quasi-disparition du
judéo-christianisme, l’inculturation du
christianisme dans l’empire romain et
l’établissement d’un leadership de Groupe qui
tend rapidement à s’uniformiser. Les grandes
personnalités s’estompent au profit des
fonctions. Une triade domine le paysage, celle
des presbuteroi (anciens) - episcopoi
(surveillants) - diaconoi
(serviteurs).
Prophètes et enseignants.
Certes, dans les Groupes, il se trouve encore
des prophètes et des enseignants. Un texte de
la lettre aux Éphésiens est éclairant à cet
égard :
C’est lui
(le Christ) qui a fait don des envoyés, des
prophètes, des évangélistes, des pasteurs
et des enseignants, pour qu’ils forment les
saints à pratiquer le service et pour qu’ils
construisent le corps du Christ. (Éph 4,11-12)
Nous rencontrons à nouveau la fameuse triade paulinienne des
envoyés - prophètes - enseignants. Mais deux
fonctions y sont insérées, celle des
évangélistes, dont nous ignorons quelle tâche
ils exerçaient, et celle des pasteurs, seul
endroit du Nouveau Testament qui attribue ce
titre à des dirigeants de Groupe plutôt qu’au
Christ. Nous ne savons pas si ces pasteurs
avaient un autre titre qui les désignait. Mais,
ce qui est significatif dans ce texte, c’est la
promotion des dirigeants au niveau du service de
la Parole. Pour Paul, les dirigeants d’Église
étaient de simples administrateurs. La lettre
aux Éphésiens témoigne de leurs efforts pour
prendre du galon. Le temps de la fondation de
Groupes est passé, le temps des surprises du
souffle signifiées par les prophètes l’est
également, l’époque est aux pasteurs, maintenant
désireux d’enseigner leur communauté. Il s’est
passé quarante ans depuis la première lettre aux
Corinthiens. Les temps changent.
La triade des anciens - surveillants - serviteurs, à
l’avant-plan de la fin du premier siècle, est
surtout présente dans les lettres dites
Pastorales. On peut dire que ces lettres veulent
promouvoir le changement dans la continuité. La
continuité, c’est Paul qui l’exprime, le Paul
des années 40-60, censé s’exprimer dans ces
lettres. La charnière, c’est la génération des
vieux compagnons de Paul, qui ont pris sa relève
dans les années 60-80 et passent maintenant la
main à une nouvelle sorte de leaders. Le
changement, c’est la nouvelle génération des
années 80-100 qui l’incarne. Des temps nouveaux,
à la fois excitants et dangereux. C’est dans ce
cadre de pensée que s’expriment les Pastorales,
qui, comme le reste du Nouveau Testament, n’ont
aucunement en vue l’établissement d’une
structure destinée à traverser les siècles.
C’est le système déjà en place qu’il faut
consolider là où il existe, ou établir là où il
n’est pas encore. Il n’est jamais question d’une
structure remontant à Jésus Christ, qu’il
faudrait établir sur son ordre.
Les anciens.
Luc témoigne de la présence d’anciens à Éphèse (Ac
20,17) on peut penser que telle est la situation
au moment de la rédaction des Actes. À
l’intérieur d’un discours attribué à Paul, il a
cette phrase significative :
Prenez soin
de vous-mêmes et de tout le troupeau sur
lequel le souffle saint vous a posés comme
surveillants pour faire paître le
Groupe de Dieu. (Ac 20,28)
Dans le même discours, on retrouve les concepts d’anciens, de
surveillants et de pasteurs. C’est affaire de
gouvernement de la communauté.
Dans les lettres Pastorales, les anciens sont mentionnés dans
deux textes dont voici les passages clefs :
Les
anciens qui sont de bons dirigeants, qu’ils
soient jugés dignes d’un double salaire, surtout
ceux qui peinent à la Parole et à
l’enseignement… Ceux qui sont mal orientés,
reprends-les devant tout le monde… N’impose
hâtivement les mains à personne… (1 Tm
5,17.20.22)
Si te t’ai
laissé en Crête, c’est pour que… tu établisses
des anciens dans chaque ville, comme je
te l’ai prescrit. Quelqu’un qui soit sans
reproche, mari d’une seule femme, ayant des
enfants croyants… Oui, il faut que le
surveillant soit sans reproche en tant
qu’intendant de Dieu, …hospitalier, …attaché à
la parole de foi selon l’instruction, pour être
capable d’exhorter par l’enseignement… (Tt
1,5-9)
Ce second texte, dans la lettre de Tite, sur le surveillant,
a un parallèle dans la première lettre à
Timothée :
Si
quelqu’un aspire à la surveillance, il
désire un beau travail. Il faut donc que le
surveillant soit inattaquable, mari d’une
seule femme, …hospitalier, capable d’enseigner,
…dirigeant bien sa maison, …car si quelqu’un
n’est pas capable de diriger sa propre maison,
comment prendra-t-il soin du Groupe de Dieu ?...
Il faut que ceux d’en dehors lui rendent un bon
témoignage… (1 Tm 3, 1.2.4.5.7)
Un ancien est un dirigeant chargé de « veiller sur » son
Groupe. Mais il y a plus. L’utilisation des deux
vocables témoigne de l’histoire. Les anciens
sont une institution née en monde palestinien.
Les surveillants et les serviteurs (Ph 1,1) sont
des titres hellénistiques donnés à des
dirigeants. Ceux-ci ont donc deux noms qui
témoignent de l’histoire du christianisme.
Celui-ci s’est tout naturellement formé en se
laissant influencer par les modèles culturels
qu’il avait sous les yeux.
Autre chose à noter. Les anciens, comme le dit la première
lettre à Timothée, « peinent à
la Parole et à l’enseignement ». On s’éloigne
donc notablement du modèle qui existait dans le
Groupe de Corinthe. Une étape a été franchie
depuis Éph 4,12 : les anciens sont des
dirigeants qui se sont appropriés la fonction
des enseignants (1 Tm 6,17). Celui qui aspire à
devenir ancien ou surveillant doit démontrer
qu’il a été un bon père de famille, sinon il
serait hasardeux de le mettre à la tête d’un
Groupe (1 Tm 3,4-5).
En Crête, les Groupes, établis dans chaque ville, semblent
moins structurés qu’à Éphèse, aussi Tite doit-il
y voir. Chaque Groupe doit être dirigé par un
groupe d’anciens. Là aussi l’ancien a le titre
de surveillant, et l’auteur dit de ce dernier
qu’il doit être « attaché à la parole de foi
selon l’instruction, pour être capable
d’exhorter par l’enseignement » (Tt 1,9). Le
vocabulaire dit beaucoup. Dans la première
lettre aux Corinthiens, en 14,3, Paul dit du
prophète que son rôle est « la construction (du
Groupe), l’exhortation et
l’encouragement ». En unissant exhortation et
enseignement, l’auteur de la lettre à Tite fait
de l’ancien et surveillant un dirigeant qui joue
le rôle du prophète et de l’enseignant. À noter
qu’il va de soi, pour l’auteur de la première
lettre à Timothée (3,2) et de celle à Tite (1,6)
que les anciens sont mariés, et que le fait
d’avoir des enfants croyants, qui savent se
conduire, ne semble pas aller de soi (Tt 1,6;
voir 1 Tm 3,4).
Une autre donnée significative est la pratique, pour
l’établissement des anciens, d’imposer les
mains : « N’impose hâtivement les mains à
personne… » (1 Tm 5,22). La pratique vient du
monde juif. Le geste manifeste publiquement la
présence d’un don de leadership chez quelqu’un.
Selon la première lettre à Timothée, c’est ce
dernier qui fait le choix des dirigeants et leur
impose les mains. Nous ignorons, toutefois,
comment ce choix s’est fait par la suite, et par
qui. Autre signe du fait que, dans le Nouveau
Testament, on ne réfléchit pas à partir d’une
structure préétablie qu’il faut mettre en place,
et dont il faut prévoir les mécanismes pour
qu’elle se reproduise telle quelle dans
l’histoire. On répond aux problèmes de l’époque,
en s’inspirant de la culture du temps pour
choisir le mode de gouvernement approprié. Le
Nouveau Testament ne manifeste aucune
préoccupation pour établir un leadership qui
traverse les âges.
Ailleurs que dans le monde paulinien ou les Actes, il y a
présence d’anciens dans la lettre de Jacques,
adressée « aux douze tribus de
la Dispersion »
(Jc 1,1). Le contexte est celui d’une maladie
grave : « L’un de vous est malade ? Qu’il fasse
venir les anciens du Groupe. Ils prieront sur
lui après l’avoir enduit d’huile au nom du
seigneur » (Jc 5,14). La communauté, d’origine
judéo-chrétienne, manifeste sa compassion pour
ses malades par l’entremise de ses dirigeants.
Il s’agit d’un contexte largement humain et non
pas proprement liturgique. L’auteur de la
première lettre de Pierre, adressée elle aussi à
la Dispersion (1 P 1,1), exhorte ainsi les anciens des Groupes auxquels il écrit :
Les
anciens parmi vous, je les exhorte, moi, co-ancien… :
faites paître le troupeau de Dieu chez vous, le
surveillant, …pas en dominant ceux dont
vous êtes responsables mais en devenant les
modèles du troupeau… De même vous, les
jeunes, soumettez-vous aux anciens. (1 P
5,1-3.5)
Le langage est typique de la période : anciens - pasteurs et
surveillants. S’y expriment clairement la
tentation de transformer la tâche de veiller sur
les autres en pouvoir à exercer, de même que
l’inévitable rébellion des jeunes.
Les surveillants.
Nous avons déjà rencontré quelques-uns des
textes qui parlent des surveillants. Il reste à
présenter Tt 1,7-9. Il faut dire, d’abord, que
ce texte suit immédiatement le passage dans
lequel l’auteur déclare à Tite qu’il l’a laissé
en Crête pour y établir des anciens, hommes sans
reproche, maris d’une seule femme, ayant des
enfants bien élevés. Sur ce le texte ajoute :
Il faut, en
effet, que le surveillant soit sans
reproche en tant qu’intendant de Dieu, …
hospitalier, … tenant fermement à la parole de
foi, telle qu’elle est enseignée, pour être
capable d’exhorter par un enseignement correct
et de réfuter les contradicteurs. (Tt 1,7-9)
De même qu’en 1 Tm 3,4-5, le surveillant a explicitement la
tâche de diriger le Groupe, le v. 7 lui attribue
le même rôle en le désignant comme « intendant
de Dieu » (theou oikonomos). Mais il
remplit également les fonctions des enseignants
et prophètes des Groupes pauliniens. Il enseigne
comme les premiers, et exhorte comme les
seconds. Cela ne faisait pas partie de la tâche
des anciens des Groupes judéo-chrétiens, ni de
celle des leaders des Groupes pauliniens. La
fameuse triade paulinienne est à toutes fins
utiles disparue. Les nouveaux dirigeants
occupent tout le terrain. Ils reçoivent le nom
d’anciens (terme la plupart du temps au
pluriel), conformément à leur origine juive, ou
de surveillants (mot utilisé la plupart du temps
au singulier), conformément à la terminologie
hellénistique postérieure. Ce n’est pas un
hasard si le Nouveau Testament ne parle jamais
de la présence de surveillants dans les Groupes
palestiniens des débuts, le mot vient d’une
autre culture. Dans les textes, l’usage du
singulier est générique et ne désigne pas une
catégorie de leaders supérieure à celle des
anciens. Il n’y a pas de leadership à trois
étages dans le Nouveau Testament. Le leadership
des Groupes, établi à la fin du premier siècle,
en est un à deux étages : anciens ou
surveillants d’un côté, et serviteurs de
l’autre.
Les serviteurs.
Les textes sur les serviteurs, en tant que leaders des
Groupes chrétiens, sont relativement rares. Paul
ne fait que mentionner leur présence dans le
Groupe de Philippes (Ph 1,1). Il recommande
aussi au Groupe de Rome « Phoebé, notre sœur,
qui est servante du Groupe de Kenchrées »
(Rm 16,1). Le troisième et dernier texte est en
1 Tm 3,8.10-13, tout de suite après le passage
sur l’épiscope (3,1-7) :
Que les
serviteurs aussi soient dignes; … qu’ils
servent s’ils sont sans reproche. Que les femmes
aussi soient dignes Que les serviteurs
soient les maris d’une seule femme et dirigent
bien leurs enfants et leur propre maison. Car
ceux qui servent bien gagnent un bon statut…
Il y a donc des serviteurs à Éphèse (1 Tm 1,3), Philippes et
Rome. Leur présence n’est jamais mentionnée dans
les Groupes primitifs de Palestine. Il s’agit
donc vraisemblablement d’une fonction inspirée
du monde hellénistique. À l’origine, il y avait
des anciens en Judée, puis il y eut des
surveillants et des serviteurs ailleurs (Ph 1,1;
1 Tm 3,1-13). Les textes ne précisent pas le
rôle des serviteurs; 1 Tm 3,12-13 laisse
entendre qu’il s’agit bien d’une fonction de
direction (faut savoir bien diriger sa maison,
question de statut), mais sans plus. C’est la
seule fonction à propos de laquelle il est dit
qu’elle était accessible aux femmes, mais elle
semble avoir été d’un niveau inférieur à celui
des anciens ou surveillants. On n’en sait
malheureusement pas plus.
Que retenir de cette masse plus ou moins éclatée de données?
Les conclusions suivantes semblent leur rendre
justice :
11. On ne peut tirer du Nouveau Testament, et des lettres
Pastorales en particulier, la notion d’un plan
préétabli, remontant à Jésus Christ, qui aurait
conduit à l’établissement d’anciens -
surveillants et de serviteurs. L’organisation
des Groupes s’établit en fonction des besoins,
en s’inspirant des modèles culturels ambiants.
Il n’est jamais dit qu’on est à mettre sur pied
une structure destinée à traverser les âges.
Bien plus, les auteurs du Nouveau Testament
n’ont jamais manifesté la moindre préoccupation
de fonder en Jésus Christ la fameuse triade
anciens - surveillants - serviteurs.
Les lettres Pastorales sont les témoins d’une
certaine tendance à l’uniformisation au profit
des anciens ou surveillants, lesquels, tout en
ayant un rôle de direction, absorbent les
fonctions des prophètes et des enseignants très
actifs aux origines.
Le Nouveau Testament ne connaît pas de
hiérarchie à trois degrés, avec un surveillant
unique au sommet, qui serait le supérieur d’un
groupe d’anciens, lesquels jouiraient de l’aide
d’un groupe de serviteurs.
Le Nouveau Testament ne connaît pas de processus
régulier d’ordination. Chez lui, le geste ne
donne pas les qualités requises ou le pouvoir
pour exercer les fonctions, il a un sens de
reconnaissance publique et d’authentification.
Le Nouveau Testament ne connaît pas de
succession apostolique dans la gestion des
Groupes. Historiquement parlant, Pierre, les
Douze, Jacques, les Sept, ou les envoyés à la
suite d’une apparition de Jésus n’ont pas eu de
successeurs. Si on peut dire que Paul a eu une
relève en Timothée et Tite, ces derniers
n’étaient pas ses successeurs, et personne n’a
pris leur relève en jouant le même rôle qu’eux.
Les anciens - surveillants ainsi que les
serviteurs des Pastorales ne se voient jamais
attribuer de rôle cultuel ou liturgique. Dans le
Nouveau Testament, le sacerdoce n’est jamais
mentionné à propos d’aucun des dirigeants. es
leaders des Groupes se conduisent sur le modèle
des enseignants juifs, qui n’étaient pas prêtres
et de qui le culte ne relevait pas.
La présidence de l’eucharistie n’est jamais
attribuée ni réservée à quiconque. La théorie de
l’existence d’un pouvoir sur l’eucharistie,
remontant à Jésus, confié aux Douze, pouvoir
transmissible, réservé à certains dirigeants
autorisés, cette théorie n’a aucun fondement
dans le Nouveau Testament.
Le Nouveau Testament ne connaît pas de mécanisme
de passation de pouvoirs, il ne connaît que
l’appel à discerner ceux qui possèdent les
qualités requises pour bien diriger leur Groupe.
Il va de soi, pour l’auteur des lettres
Pastorales, que les dirigeants soient mariés, et
que des femmes puissent exercer une fonction de
direction.
CONCLUSION
Les conclusions à tirer de cette étude sont à la fois simples
et lourdes de conséquence. Les premiers
chrétiens n’avaient pas de plan d’avenir à leur
disposition. Ils se devaient de discerner des
décisions à prendre au fur et à mesure du
déroulement de l’histoire. Rien n’assure qu’ils
ont pris les meilleures décisions possibles, et
nous ne sommes pas liés par elles, d’ailleurs la
suite de l’histoire montre que leur héritage a
été profondément transformé. Ils seraient ahuris
de voir l’organisation qu’on a créée en leur
nom. C’est leur attitude face à la vie qu’il
nous faut répéter, et non nécessairement les
modalités de gouvernement qu’eux ou ceux qui
sont venus après eux se sont données. La foi
n’est pas dans une structure mais dans l’agir
continuel du Christ, lequel veut déterminer le
présent et le futur de son Groupe. Le Nouveau
Testament est un livre ouvert qui n’impose rien.
Il n’y a pas grand-chose de notre organisation de Groupe qui
remonte au Nouveau Testament, lequel ne connaît
ni succession apostolique, ni sacerdoce, ni
ordination remontant à Jésus le jeudi avant sa
mort, ni processus régulier d’ordination, ni
pape, ni évêque, ni prêtre, ni diacre au sens du
premier échelon du sacerdoce, ni droit canon, ni
code liturgique, ni sacrements, ni rites
réservés à certains, etc. Je ne veux pas dire
que tout cela est illégitime puisque non fondé
dans le Nouveau Testament. Je dis simplement que
l’histoire de notre Groupe témoigne de sa
liberté de se façonner à sa guise, après
discernement de la volonté du Christ. Notre
organisation de Groupe est le fruit d’une large
inculturation, qui diffère radicalement de
celles dont témoigne le Nouveau Testament. Cela
prouve que le Groupe d’aujourd’hui n’est pas de
soi lié par l’organisation issue du passé. Ce
n’est tout simplement pas vrai que ce que Jésus
Christ a voulu une fois, il le veut pour
toujours. Le rôle de Pierre n’existe plus, le
rôle des Douze n’existe plus, le rôle de Jacques
n’existe plus, le rôle des trois colonnes de
Jérusalem n’existe plus, le rôle des Sept
n’existe plus, le rôle de Paul n’existe plus, le
rôle des envoyés n’existe plus, le rôle des
prophètes n’existe plus, le rôle des enseignants
n’existe plus, le rôle des anciens -
surveillants n’existe plus, le rôle des
serviteurs n’existe plus. Je parle de ces rôles
tels qu’ils étaient exercés à l’époque. Tout a
changé.
Si tout a changé, tout est possible. Ceci dit, il y a une
chose de sûre : c’est que si nous attendons
d’avoir la permission du leadership actuel du
Groupe pour changer, nous ne changerons jamais.
Certes, le Christ rend libre, mais c’est
justement parce qu’il rend libre qu’il ne va
jamais agir à la place de celles et de ceux
qu’il a libérés. Tout est affaire de foi, de
discernement et d’initiative. Je reprends une
phrase écrite plus haut en l’élargissant :
« Vivez comme Jésus », voilà ce que le Nouveau
Testament nous dit, « et organisez-vous donc
comme vous le désirez ». Si nous trouvons que
rien ne bouge, nous n’avons qu’à nous en prendre
à nous. Les dirigeants actuels sont fidèles à
leur système, en vertu duquel si rien ne bouge
ils auront toujours le pouvoir. Et pour le
garder, ils sont prêts, en pratique, à nier la
seigneurie de Jésus, en enfermant ce dernier
dans le passé et en le rendant prisonnier des
décisions qu’il a jadis prises. Notre tâche est
de libérer le pouvoir d’action du Christ. Ce qui
ne peut se faire qu’en Groupe, ce qui suppose
que le Groupe existe, ce qui suppose qu’une
envoyée l’a réuni, qu’une prophétesse lui a
tracé le chemin, qu’un enseignant l’a situé sur
la lignée qui traverse le temps, et qu’une
dirigeante l’ait informé par courriel du
prochain lieu de rencontre…
[1]
Dans Y. BERGERON, et al., Des
ministères nouveaux ? Une question qui se pose,
Montréal, Paulines/Médiaspaul, 1985, pp. 95-162.
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