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Mon itinéraire dans l’Église
J’ai été formé par la JEC et j’y ai milité dans
les années 1958-66. La « formation à la
militance » comprenait : observer la vie comme
point de départ, un accès direct à la parole,
une méthode d’analyse (voir – juger – agir), des
liens avec la vie et les questions sociales,
esprit critique et responsabilisation, vie
d’équipe. Les bases étaient en place pour le
reste de ma vie. Les aumôniers étaient
fraternels avec nous et nos célébrations étaient
joyeuses, simples et significatives. On avait
une vraie place. Puis, pendant plusieurs années,
les études et la vie familiale m’ont tenu à
distance des engagements en Église. Le virage
qui m’a rapproché s’est pris lors de l’opération
Chantier (72). Comme si le feu intérieur se
rallumait pour Jésus et son Évangile. Ce qui m’a
conduit, dès 1973, à offrir mes services à
Bernard Hubert au diocèse de St-Jérôme, après
avoir démissionné d’un emploi en politique. J’y
ai travaillé en pastorale une bonne vingtaine
d’années dont 14 dans les cégeps. J’ai travaillé
avec deux évêques à St-Jérôme, Bernard Hubert et
Charles Valois. Nos rapports se vivaient dans la
cordialité, la confiance et l’amitié. Ainsi,
j’ai toujours eu « carte blanche » pour mes
activités pastorales durant mes années aux
cégeps de St-Jérôme et Lionel-Groulx à
Ste-Thérèse. Dans les nombreux projets et
service (pastorale sociale) où j’ai été impliqué
au diocèse, les rapports avec les clercs étaient
amicaux. Voir le numéro de Prêtre et Pasteur
sur cette expérience de rapports avec les
prêtres. Puis à l’ACAT, à la JEC nationale et à
la paroisse St-Pierre-Apôtre à Montréal avec les
Oblats de Marie Immaculée où je suis impliqué
depuis dix ans.
Mon expérience d’engagement et de ressourcement
comme baptisé s’est surtout vécu dans des
formats différents de la paroisse : communauté
de base (Béthanie et au Chêne de Mambré) avec
vie communautaire pendant 6 ans; de nombreuses
années de militance et de vie d’équipe avec
Développement et Paix et la révision de vie en
prime avec le MTC. Depuis une dizaine d’années,
je vis la communauté à St-Pierre-Apôtre, avec
les Chrétiens Chrétiennes Dans la Cité (CCDC) et
les associés aux Recluses Missionnaires. Sauf
avec St-Pierre-Apôtre, c’est dans ces groupes en
dehors de la paroisse que j’ai pu davantage
prendre une vraie place d’adulte, avoir une
parole libre, assumer des responsabilités et
participer pleinement à la mission de faire
connaître Jésus et son Évangile et de contribuer
à la transformation du monde. Ce furent aussi
des lieux de créativité liturgique, lors des
célébrations eucharistiques, lors des temps
forts que sont le jeudi saint (reprise du
lavement des pieds entre nous en petit groupe),
le vendredi saint et Pâques. Au CCDC nous
partageons entre nous la vie, la Parole, le Pain
et le, et Jésus y est présent, dans le pain
comme avec nous.
Dans tous ces groupes, y a toujours un leader
avec une « âme de pasteur », homme ou femme, qui
porte la petite communauté : souci des
personnes, de leur bien-être, de leur
contribution comme adulte baptisé à la mission,
du ressourcement, de la formation, des rapports
entre membres. C’est aussi vrai dans les groupes
populaires et les petites communautés où je
connais plusieurs femmes qui sont de vraies
pasteures [1].
Elles sont là sous nos yeux mais
certains ne les voient pas, peut-être parce
qu’ils sont trop loin de la vie. Les nombreux
prêtres que j’ai connus ces dernières années
avaient pour la plupart une âme de pasteur,
savaient écouter et laisser de la place au
travail d’équipe. Ils étaient capables d’amitié
et avaient d’ailleurs des ami-e-s proches. Ces
rapports sont moins évidents en paroisse, la
structure leur donnant tous les pouvoirs; cela
dépendait beaucoup de leur maturité humaine et
de leur personnalité, surtout l’ampleur de leur
égo. Je suis convaincu pour ma part que le
fardeau du célibat est un facteur important de
déséquilibre affectif et relationnel, plusieurs
prêtres ne l’ayant pas vraiment choisi; la
relation amoureuse engagée, avec ou sans la
sexualité, la vie de couple et familiale
m’apparaît un facteur d’épanouissement humain
majeur. Là on n’a pas vraiment le choix de
coller à la vie, les deux mains dedans. J’ai
connu un curé avec une grande incapacité
d’écoute et de travail d’équipe et qui portait
une lourde blessure d’enfance. Il n’était
vraiment pas à sa place et ce fut désastreux
comme climat de travail et de vie communautaire.
C’est aussi vrai pour les rapports dans les
communautés religieuses et les groupes sociaux,
mais une structure plus souple et plus
démocratique aide à contrer les dérives
autoritaires qui s’infiltrent partout comme les
punaises. Il faut des adultes qui se tiennent
debout en toute liberté pour susciter des
rapports de respect et d’égalité, au risque
d’être éjecté du système.
Autorité et soumission en Église
La structuration très hiérarchique de l’Église
et le contrôle serré de l’orthodoxie des
enseignements ecclésiaux empêchent bien des
« pasteurs » d’être eux-mêmes en toute liberté,
les rendant davantage administrateurs, cadres
intermédiaires d’une entreprise, les curés comme
les évêques. C’est, entre autres, ce qui rend
les rapports problématiques avec les évêques,
ceux-ci ayant les mains liées par un serment
d’allégeance contraignant et leurs paroles
publiques faisant l’objet d’une surveillance
continuelle d’en haut. Ce climat de « rectitude
politique » se répercute même sur les agents et
agentes de pastorale. Ainsi, lors d’une
rencontre pastorale de secteur, sur les
questions de la contraception, de l’avortement
et de l’ordination des femmes, les agentes
présentes n’ont pas osé dire ce qu’elles en
pensaient vraiment sous prétexte qu’on ne mord
pas la main qui nous nourrit. Je me suis déjà
fait dire dans un échange avec une personne en
autorité pourtant très ouverte: «Si t’es pas
d’accord avec l’enseignement moral de l’Église
(entendre le Magistère), t’as juste à t’en
aller». Vive la liberté de penser et de parole!
Ça m’a plutôt incité à rester… Dans une
rencontre d’un conseil pastoral de paroisse,
trois membres demandent au curé de leur dire ce
qu’il « faut penser » d’une question sociale
controversée : « Dites-nous le vous mon père! »
Ce sont pourtant des gens instruits, cadres dans
de grandes compagnies, dans la cinquantaine et
la soixantaine, qui ont trempé longtemps dans
l’ancien régime, qui suspendent ainsi leur
jugement d’adulte pour se soumettre à l’autorité
qui elle seule a la réponse définitive. Le
prêtre en question, esquissant un léger sourire
en me regardant n’a pas proclamé de réponse
finale sur le sujet. Et j’ai ajouté qu’il
n’avait pas le monopole du Saint-Esprit, que ce
dernier était en nous aussi pour nous éclairer.
Il y aura toujours des croyants cherchant
refuge, sécurité affective et morale et des
réponses à leurs questions auprès d’une autorité
au lieu de travailler communautairement au
discernement sur les enjeux sociaux et les
questions difficiles. Pourtant, dans l’Évangile,
Jésus nous invite à « juger de tout par
nous-mêmes » (Lc 12, 57). Heureusement il y a
pas mal de curés et de laïcs qui se fient à leur
propre jugement pour établir leurs opinions et
prendre des initiatives pastorales opportunes :
la célébration collective du sacrement du
pardon, l’accueil inconditionnel des personnes
séparées-divorcées vivant en couple ou les
homosexuels, en couple ou non, la promotion
d’une vraie place pour les femmes jusqu’à
l’ordination sacerdotale.
Parlant des femmes, depuis plusieurs années,
deux femmes ont mis en place, dans le diocèse de
Chicoutimi, une expérience de formation au
« coaching » de groupe (SDF vol. 6 no 1) et de
suivi des pasteurs responsables de paroisses.
Leur écoute attentive touche aussi la vie
affective, la capacité d’exprimer ses émotions,
ses doutes, ses angoisses; et il semble qu’il
n’y ait pas d’absences à ces rencontres, au
contraire. Elles forment des « coach » d’équipe,
pas des boss. Une autre expérience dans la même
ville, cette fois-ci pour rejoindre les jeunes
familles, concerne la manière de célébrer
l’eucharistie de la communauté : L’Alter-Native
(SDF vol. 3 no 14) animée par un laïc, animateur
de pastorale à l’UQAC, depuis plus de 20 ans.
Que dire des initiatives audacieuses de la
collective L’Autre Parole sinon que le Souffle
de l’Esprit y est très présent.
L’expérience de St-Pierre-Apôtre
À la paroisse St-Pierre-Apôtre (SDF vol. 3 no
11) où je suis impliqué depuis 10 ans, le
conseil de pastorale est devenu progressivement
un comité décisionnel. C’est bien dans l’esprit
oblat de laisser beaucoup de place aux baptisés
et de promouvoir réellement la coresponsabilité.
Mais tous les oblats n’y sont pas rendus… Nous
nous retrouvons donc six personnes avec un
nouveau curé tout neuf, Rémi Lepage, un jeune
oblat avec seulement trois ans d’usure… Nous
sommes trois à avoir assumé des rôles de
leadership et de direction d’organismes dans
notre histoire personnelle. Deux jeunes adultes
dont une jeune femme d’origine libanaise
complètent l’équipe. La coordonnatrice du comité
est une ancienne directrice d’école qui a été
formée en leadership et qui en a fait profiter
les équipes des autres paroisses oblates lors
d’une rencontre nationale. Les dossiers ne
traînent pas. Finalement, pour ajouter de la
couleur, quatre sont d’orientation homosexuelle,
deux hétéros et eh un curé…
Les rapports entre nous sont dans une dynamique
toujours en mouvement. Rien n’est acquis une
fois pour toutes. Notre jeune curé qui est en
même temps au doctorat en liturgie à
l’université St-Paul, peut se fier à notre
expérience pastorale tout en portant en lui-même
le leadership de la communauté, leadership que
nous lui reconnaissons. Nous avons chacun nos
couleurs, nos options pastorales et notre franc
parler, surtout l’animateur de pastorale, Yves
Côté, ce qui nous permet d’éviter la langue de
bois et de régler à mesure les situations
conflictuelles. Une franche amitié nous lie les
uns aux autres. D’ailleurs, depuis longtemps,
nous prenons le temps de manger ensemble à la
table des oblats avant chaque rencontre du
comité pour fraterniser, rire aux éclats et
s’indigner, se taquiner et s’encourager.
Finalement nous portons ensemble la communauté
et la mise en œuvre de la mission. Dieu ne
s’est-il pas acquis un « peuple de prêtres »?
Nous veillons à la formation des membres, à la
variété des styles d’homélies avec quatre
prêtres animateurs aux rassemblements dominicaux
et des laïcs à l’accueil et parfois pour
l’homélie. Nous favorisons aussi leur autonomie
de pensée autant que leur implication dans des
services à la communauté (brunch mensuel, garde
de l’église qui est ouverte à la semaine longue
l’après-midi, lectures, formation biblique,
etc.). Nous les consultons sur nos grandes
orientations.
Dans le contexte de notre approche inclusive de
toute personne, j’ai pu constater depuis des
années l’importance centrale de l’accueil, d’une
écoute attentive et sans jugement. Et c’est
l’agent de pastorale laïc… homosexuel qui en est
le principal artisan. À 58 ans, avec son
expérience de vie, son humour et son franc
parler, Yves Côté (SDF vol. 6 no 5) est depuis
seize ans déjà, pour une multitude de personnes
homosexuelles blessées, le visage compatissant
et libérant du Christ. Dans les larmes et les
rires, il se vit alors des démarches de vérité,
des mises debout, des redressements, des
transfigurations, des guérisons intérieures, des
réconciliations, parfois même avec l’Église.
« Lève-toi et marche, rentre chez toi en toute
confiance! Tes péchés sont pardonnés! » Ces
paroles sont de moi pour illustrer les enjeux de
fond. J’en suis le témoin privilégié car on s’en
parle régulièrement. Plusieurs lui ont demandé
en entrant dans son bureau s’il était prêtre. À
sa réponse négative ils ajoutaient :
« Heureusement, je vais pouvoir parler plus
librement ». Yves, tout rayonnant de la grâce de
son baptême, me fait penser à cette pierre
précieuse qu’ont rejetée les « bâtisseurs
officiels » dont parle Jésus. Mais Dieu se sert
abondamment de ces pierres que sont toutes ses
filles et ses fils. La moisson est si abondante.
***
En terminant je veux retenir quelques pistes
pour renouveler les rapports en Église. D’abord,
osons être nous-mêmes, comme fils et fille de
Dieu remplis de sa grâce, allons au bout de
nous-mêmes en toute vérité et confiance, comme
Abram en reçu l’invitation pressante. « Si je ne
suis pas moi-même qui le sera » rappelait Henry
David Thoreau. Deuxièmement, faisons équipe dans
la mission, en toute fraternité et
reconnaissance mutuelle. Partageons
intelligemment les responsabilités selon nos
dons et nos forces. Mangeons et fêtons ensemble
(Le repas aujourd’hui en mémoire de Lui
de Georges Convert). Accueillons-nous et
supportons-nous. Réglons à mesure nos conflits.
Attention à nos égos trop sensibles et à nos
blessures relationnelles. Connaissons-nous bien
nous-mêmes. Troisièmement, que les programmes de
formation (et critères de sélection) des
pasteurs abordent en priorité les dimensions
affectives, sexuelles et relationnelles de la
vie humaine et le travail pastoral en équipe.
Mettre trop l’accent sur les connaissances
théoriques, les rapports d’autorité en
conformité avec la structure et la culture non
collégiale de l’institution, comme cela semble
se faire encore, conduit directement à
déresponsabiliser et à infantiliser les baptisés
pour en faire exécutants serviles. J’ai peine à
espérer vraiment ces changements… Cette approche
frappe de front des valeurs profondes de la
culture citoyenne de notre époque qui n’est pas
que consommation et individualisme, soit le
respect des personnes, de leur dignité, de leur
conscience, de leur participation et de leur
unicité/originalité. L’Esprit du ressuscité est
à l’œuvre en chacun et chacune, baptisés vivants
et citoyens à la conscience allumée, femmes et
hommes. Un monde nouveau émerge de toutes parts,
il fleurit jusqu’en Galilée et les vieilles
structures de pouvoir en craquent. Ne le
voyez-vous pas disait Guy Paiement? Autre signe
des temps, c’est une femme, Lucille Plourde, qui
a pris la relève de Guy dans la Communauté des
Chemins…
[1] Voir les itinéraires de plusieurs
« femmes pasteures » racontés dans des numéros
de Sentiersdefoi.info : Jeannelle Bouffard du
Cap St-Barnabé (SDF vol. 3 no 5), Laurette
Lepage des Fraternités de l’Épi (vol. 5 no 2),
Hélène Palin de la Maison de répit Claire de
Lune (Vol. 5 no 6), Jocelyne Hudon (vol. 4 no
10), Vivianne Barbeau à Écoute-Secours (vol. 4
no 8), Yvonne Chrétien (Vol. 5 no 4) et tant
d’autres à rencontrer. Voir aussi Femmes et
Ministères (vol. 6 no 9), et « Paroles d’ados,
Parole de Dieu » (SDF vol. 4 no 11).
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