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Quand
nous abordons le sujet vital de la préparation
au ministère des prêtres, nous devrions pouvoir
aboutir à de courageuses conclusions pastorales,
fussent-elles douloureuses à conduire à leur
terme. Qu’il me soit permis, dans ce sens,
d’énoncer brièvement, quatre éléments de
réflexion personnelle, dans l’espoir de les voir
compris sinon partagés. Nous devons constater
que pour un nombre grandissant de prêtres une
certaine manière de vivre le ministère est
aujourd’hui dépréciée. Il faut que nous sachions
entendre ces prêtres le dire avec une sincérité
grave : leurs fonctions n’ont plus de sens pour
eux, leur rôle social leur paraît très éloigné
de l’Évangile, l’idéal du prêtre selon lequel
ils avaient vécu leur semble anachronique. S’il
nous restait quelque hésitation à entendre leur
voix, l’évolution socioculturelle viendrait nous
éclairer. Nulle fonction sociale (fut-elle
ecclésiale) ne saurait subsister lorsque la
société pour laquelle elle fut conçue n’existe
plus. Or nous savons combien la forme actuelle
du ministère était adaptée à une société stable
qui a volé en éclats. Vouloir maintenir les
formes actuelles du ministère, n’est-ce pas nous
fermer les yeux délibérément sur le monde dans
lequel nous vivons?
Une
forme de vie semblable à celle des religieux, un
modèle social proche de celui des notables
caractérisaient la vie du prêtre. Le
« sacerdoce » faisait l’objet d’un attachement
affectif intense : après une longue préparation
spéciale, il mobilisait toutes les activités
pour toute la vie, il représentait la plus haute
fidélité à l’Évangile et ne faisait qu’un avec
l’attachement du prêtre à Jésus-Christ : il
définissait son identité personnelle et sociale.
Une telle vision a été contestée depuis des
années par des laïcs et des prêtres. Certes des
évolutions se sont déjà produites dans le style
des rapports laïcs-prêtres, des fonctions
nouvelles sont apparues (participation à la vie
des groupes chrétiens, prêtres au travail...).
Mais ces efforts sont encore trop modestes aux
yeux d’un certain nombre (prêtres et laïcs)
tandis que pour d’autres ils ne correspondent
pas à l’ancienne conception du sacerdoce ni à la
formation reçue.
Une voie sans issue
Crise
des fonctions, fin d’un état d’esprit, très
grandes difficultés pour créer de nouveaux
modèles de ministère dans le cadre pastoral
actuel, tout cela permet de comprendre que les
jeunes prêtres quittent la fonction presbytérale
sur ce simple constat : la voie est sans issue.
Chez d’autres, moins spontanément lucides
peut-être, un sérieux ébranlement affectif, la
découverte de la valeur de l’amour, de la lutte
politique, d’une activité professionnelle,
entraînent le même résultat.
Face
à ces réalités, il semble qu’il n’y ait plus
grand-chose qui pèse sur l’autre plateau de la
balance. Les accusations de manque de
générosité, de solidité, de foi, ne sont-elles
pas souvent gratuites et en tout cas trop
courtes? Sans doute connaissons-nous des prêtres
qui parviennent dans cette même situation à
inventer des formes nouvelles de service et de
rayonnement. Mais combien sont-ils ? Quelle
personnalité et quelle créativité vigoureuse
cela ne requiert-il pas ? Pourraient-ils
résister à des conditions devenues plus
défavorables dans leur vie personnelle et dans
l’Église ? Nous connaissons aussi bien sûr de
nombreux prêtres qui, en raison de leur âge, de
leur tempérament, de leur foi, semblent bien
s’accommoder de l’état actuel des choses. Mais
même chez certains d’entre eux, on perçoit
parfois une insécurité inavouée. On constate en
tout cas que la jeune génération, celle
précisément qui se prépare au ministère,
manifeste clairement qu’elle ne peut plus y
vivre. Il est donc grand temps d’envisager de
nouvelles manières d’exercer le ministère sans
les bloquer avec une forme de vie déterminée, et
même avec un idéal de « perfection évangélique »
qui est en fait le propre de tout chrétien.
Toute vocation est don de Dieu et exige d’être
vécue dans la fidélité. La mission du prêtre est
pour lui un appel constant à la conversion et à
la perfection. Cette mission, nous ne pouvons en
douter, la communauté chrétienne ne cessera
jamais de l’exiger. Celle-ci a besoin de vivre
la communion (en elle-même et avec l’Église de
partout et de toujours) : elle a besoin
d’être présidée en particulier quand elle
célèbre l’Eucharistie ; elle a besoin d’un
service pastoral d’accueil, d’aide fraternelle,
de souci de la responsabilité chrétienne
commune : le ministère presbytéral répond à ces
besoins.
Mais
pourquoi ce ministère ne serait-il pas exercé
par un membre de la communauté, choisi par elle,
préparé à cette tâche, appelé, ordonné, envoyé
par l’évêque, accomplissant cette fonction sans
nécessairement l’exercer à temps complet, et
cela tant que cette communauté ou une autre, le
demanderait ? Ce ministère presbytéral se
situerait nécessairement dans la diversité des
dons et ne monopoliserait pas les fonctions dans
la communauté. Évidemment, et j’insiste sur ce
point, cela suppose un immense effort pour
susciter et animer des communautés chrétiennes
dans l’Église en misant à fond sur la naissance
et le soutien d’un laïcat dans sa responsabilité
propre, et en évitant le risque de
cloisonnements multiples. L’avenir de l’Église
en dépend, et il vaut mieux donner à cette tâche
toute l’énergie dont on dispose que de l’épuiser
dans le jeu de structures trop souvent
impuissantes et vides.
Laissez-les vivre des ministères nouveaux !
J’énonce en terminant une interrogation
pressante : à quelles conditions pouvons-nous
engager des jeunes dans le ministère si nous
voulons être honnêtes avec eux ? Créons
résolument des centres de recherche et de
formation théologiques, ouverts à tous les laïcs
qui le désirent et orientés vers de nouveaux
styles de ministère. Il ne s’agit pas pour les
laïcs de remplacer prêtres et religieuses moins
nombreux : ils ne sont pas des auxiliaires du
clergé. Laissons-les vivre des « ministères »
nouveaux dans l’Église, d’un autre type que le
ministère sacerdotal. Ne définissons pas trop
vite entre nous, évêques et prêtres, ces
nouveaux ministères. Si la recherche se fait en
lien étroit avec l’évêque, ces ministères
naîtront peu à peu de la vie même des
communautés et seront une richesse pour l’Église
de demain. N’y a-t-il pas déjà des
responsabilités diverses assumées par des laïcs
et qui sont dès aujourd’hui pleines
d’espérance ? Du même coup, on redécouvrira le
sens profond de la fonction sacerdotale par une
tout autre démarche que celle qui fut la nôtre
dans le passé. Des vocations sacerdotales
d’adultes donneront une nouvelle stabilité au
ministère presbytéral, sous une forme différente
de ce qui a été suscité par les vocations
d’enfants ou d’adolescents. Sans nul doute,
certains seront alors amenés à choisir dans des
conditions devenues plus saines, de vivre le
ministère dans le célibat, en y consacrant toute
leur activité.
En
conclusion, pour moi, la question essentielle
reste encore à poser. La défense désespérée ou
la difficile liquidation de structures passées
ne dissimule-t-elle pas aujourd’hui à l’Église
l’essentiel de sa tâche et de sa responsabilité
? Y aura-t-il demain des hommes et des femmes,
mariés ou non, ministres ou non, religieux ou
non, pour risquer toute leur vie sur l’Évangile
? Pour le vivre, mais aussi pour parier qu’il
est encore une Nouvelle, et une bonne Nouvelle,
qu’on peut annoncer – au cœur d’une existence
qui témoigne de sa vitalité – à tous ceux qui ne
l’ont pas vraiment entendu. Ceux-là seuls
sauront prendre en charge les responsabilités
nécessaires à la vie de l’Église. Il nous reste
à prier le « Maître de l’impossible » et à nous
laisser guider dans la lumière de son Esprit, en
fidélité au concile Vatican II, dont depuis dix
ans on multiplie les analyses, mais qu’il nous
reste encore à vivre.
Mgr
Guy-Marie Riobé fut l’évêque prophétique
d’Orléans de 1963 à 1978. Il prononça cette
allocution à l’Assemblée plénière de
l’épiscopat français à Lourdes au mois de
septembre 1972. Il communiqua son texte au
journal
Le
Monde, qui le publia le 11 novembre
suivant. William Guérin de Golias vient
de le ressusciter...
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