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Les questionnements portés par les groupes communautaires
Guy Paiement, s.j.

 

 


 

Un court rappel historique

Je débuterai mon intervention en affirmant que les disciples de Jésus, le Christ, n’ont pas de lieu propre. Ce n’est ni le Temple, ni la synagogue qui est leur lieu propre mais bien le chemin qu’ils partagent avec les autres humains. Sans doute sentent-ils le besoin de se rencontrer de temps en temps pour s’entraider, faire le point, entendre la réflexion des uns, les analyses des autres et refaire les gestes de Jésus lors de la Cène. Mais ces rencontres ont lieu dans une maison assez grande pour les réunir et qui n’est nullement une chapelle. D’où une diversité de « fraternités » que l’on retrouvera  le long des chemins empruntés par les marchands et les voyageurs. Ces communautés se savent responsables de la présence du ressuscité au cœur de la ville où ils résident et leurs difficultés varient selon leur enracinement. Les premiers chapitres de l’Apocalypse en donnent de bons exemples. 

Il en résulte que la diversité est au rendez-vous et que celle-ci n’exprime pas seulement des enracinements sociaux et religieux différents. Elle constitue  le rappel permanent que le Seigneur est toujours plus grand que notre cœur et que nous avons besoin d’être à plusieurs pour en découvrir la longueur, la largeur et la profondeur, qui pourtant, défie toute connaissance. (Paul)

Avec l’arrivée de Constantin, toute la ville devient officiellement chrétienne et les chrétiens, plus nombreux, peuvent récupérer les temples païens. C’est alors que certains s’en allèrent au désert, pour contester cette prétention et attester que le Seigneur n’a pas plus de demeure fixe que lorsqu’il cheminait sur les routes de Galilée.

Tout au long de l’histoire chrétienne, nous verrons cette dynamique à l’œuvre et il est éclairant de s’en nourrir. La pauvreté actuelle de nos paroisses, la surabondance de lieux de culte ne sont donc pas seulement le signe d’un affadissement du sens chrétien. Elles sont aussi une chance de mieux comprendre l’intuition de nos ancêtres et de retrouver notre état de nomades. 

L’ouverture de Vatican II

Plusieurs catholiques ont pris au sérieux la rupture que provoqua le concile Vatican II, Le besoin de renouveau couvait depuis un certain temps et il n’est donc pas surprenant que les autorités crurent nécessaires de confier à Fernand Dumont la tâche  d’une large Commission sur la crise de l’Action catholique et l’avenir de l’Église. Dans le cadre de cette Commission, une étude montra que 66% des personnes interrogées souhaitaient des petits groupes pour exprimer leur foi au cœur du bouillonnement d’initiatives qui se mettaient alors en place. Dès les années 1970, sans mot d’ordre des autorités, de multiples initiatives apparurent, qu’il s’agisse des groupes de prières charismatiques, des groupes de rencontres liturgiques, ou des communautés de base. Le phénomène fut jugé assez important à un groupe d’universitaires pour tenter de cerner le phénomène du renouveau communautaire (1974). L’an d’après, l’Assemblée des évêques du Canada crut nécessaire de se pencher sur « Le renouveau spirituel au Canada » et les groupes mentionnés furent mieux connus des autorités. En 1980, le diocèse de Longueuil publia une en- quête sur « Les petits groupes et le projet communautaire dans l’Église ». Vingt ans après, la revue diocésaine de Montréal publiera tout un numéro sur « Des Églises invisibles? »

Il est malheureux que l’effort pour comprendre  ce qui se dessinait se concentra majoritairement autour d’une opposition possible entre la paroisse et des groupes qui se voulaient plus ou moins en marge de celle-ci. L’interpellation proprement évangélique ne semble pas avoir eu lieu. La pauvreté des investissements dans la mission de l’Église dans le monde de ce temps y est sans doute pour quelque chose. Les efforts de restauration de Rome firent le reste, si bien que plusieurs s’en allèrent sur la pointe des pieds, plus ou moins orphelins d’une « fraternité » capable de les nourrir et de les dilater pour résister au monde de la consommation qui s’installait comme un raz-de-marée, emportant tout sur son passage. 

Certains apports des communautés de base

 C’est dans ce contexte difficile qu’il me paraît opportun de pointer certaines redécouvertes effectuées par les communautés de base. La première me paraît la redécouverte de la fraternité comme du lieu où peut grandir la démarche chrétienne. Il y a ici plus qu’un besoin de lutter contre l’anomie dans un monde religieux qui s’est transformé en immense bric-à-brac. La fraternité chrétienne demeure, en effet, l’humus qui permet de faire grandir la conviction de constituer, malgré les différences, les multiples dimensions de l’itinéraire chrétien.

Qu’on me permette d’évoquer ici l’expérience d’une communauté qui connut, à un moment de son histoire, une crise décisive, c’est-à-dire un temps de discernement majeur qui ouvrit de nouveaux chemins. Un malaise flottait entre les membres assis en rond. Certains  avouaient ne pas trouver, dans le groupe, beaucoup de fraternité : on ne se connaissait qu’en surface, trop de non-dits restaient cachés. Fallait-il s’orienter vers un groupe de rencontre ou de thérapie? D’autres critiquèrent le peu d’intérêt pour creuser les sources de la foi, car elles vont beaucoup plus loin que d’ajouter une pointe de gâteau dite évangélique sur ce qui nous arrive dans le quotidien. Pourquoi ne pas se muer en groupe de lecture biblique libre? Certaines trouvèrent que notre expérience de prière était bien mince et que les eucharisties n’épuisaient pas nos possibilités. Fallait-il s’en aller dans un groupe de prière plus ou moins  charismatique  pour aller plus loin? Enfin, d’autres, plus engagés dans des actions syndicales et sociales trouvaient qu’il y avait beaucoup de « nombrilisme » dans nos échanges et qu’il faudrait sans doute s’orienter, comme Jésus, vers des engagements avec les gens appauvris de notre quartier.  Ouf!

La seule décision qui fut prise ce soir-là, fut de réfléchir à tout ce qui avait été dit et de se retrouver la semaine d’après. Quel ne fut pas l’étonnement de constater que chacun et chacune avait fait un bout de chemin et qu’ils désiraient plus qu’un groupe spécialisé. Ils ne voulaient pas lâcher les diverses façons de vivre l’expérience chrétienne qu’ils avaient entendues, même s’ils ne pouvaient les faire leurs en ce moment. Cette acceptation mutuelle fut déterminante. Elle permet à la communauté d’exister et permet à chacun d’accepter d’être interpellé par les autres, moins comme s’il s’agissait d’expériences étrangères que  comme des dimensions non encore développées de sa propre expérience de foi. La fraternité chrétienne et sa capacité d’être interpellée par les autres venait d’unir la diversité des membres. 

Retour à aujourd’hui 

Si je me permets de revenir à notre histoire présente, il me semble que les efforts déployés pour sauver des églises sont sans doute nécessaires mais ils risquent d’aboutir à des efforts de restauration qui ne répondent pas aux multiples besoins des hommes et des femmes de ce temps. C’est pourquoi, je trouve plus prometteurs les multiples efforts pour recréer un peu de fraternité  dans les assemblées. Ou encore ces Maisons de la Parole où l’on peut échanger sur des questions de fonds qui se posent dans notre milieu. Ou encore ces rencontre où l’on cherche à discerner les « signes des temps » dans notre société et à participer avec d’autres à maintenir ouverte l’espérance qu’on peut vivre autrement, que nous sommes responsables des enfants  qui ne sont pas encore au monde et du monde qu’on va leur laisser. Comment créer  et tisser des réseaux de proximité qui peuvent témoigner de cette fraternité universelle qui nous habite? L’unité de notre Église n’est pas l’uniformité. Elle est une tâche à plusieurs visages.

Lors du récit dit de la « multiplication des pains », les gens rassemblées pour entendre Jésus, le virent prendre quelques pains et deux poissons, les partager et les offrir à ses disciples. Ce geste fut si fort, il débloqua tellement de forces enfouies dans le cœur de chacun que l’un se tourna vers son voisin pour lui offrir quelques dates qu’il avait conservées dans sa besace. L’autre prit un chignon de pain et le tendit à la femme d’à côté. Ce faisant, ils venaient d’entrer dans cette certitude qu’un don sans limites nous est toujours offert et qu’on peut y entrer en donnant le peu que l’on a. Il en resta, nous souligne-t-on, plein de corbeilles, à  distribuer, signe que la tâche n’est pas terminée, et que nous avons à partager ce que nous avons découvert et, plus fondamentalement, ce que nous sommes. Grâce au Souffle qui est toujours plus jeune que nous.

 

 

 

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