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Mon appartenance à la Communauté de base Les Chemins
Kristiane Gagnon

 

 



Sans notre ami Paul, le vieux Paul de Tarse qui est venu vers nous, depuis deux millénaires déjà, je ne serais pas avec vous, aujourd’hui, parce que je suis toujours une païenne.

Je suis une nomade. Et, toujours en clopinant, mes pieds ont flairé les traces de nos ancêtres, lesquels ont irrigué et nourri la terre de leurs larmes et leurs labeurs, de leurs erreurs et leurs regrets, de leurs cris de désespérance et leurs éclats de rire, pour que tous les pieds du monde se reposent, enfin, à l’ombre d’un brin d’herbe.

Je présenterai cinq embranchements de chemin qui ont déterminé le parcours de ma vie et  m’ont amenée, cinquante ans plus tard, à ma Communauté de base Les Chemins.

J’ai déjà fait un premier témoignage de mon appartenance à cette communauté dans le cahier Témoins d’un parcours, que nous avons publié en 2007, et dans lequel j’écrivais un article intitulé « Le saut dans le mystère ».

Aujourd’hui, je ferai mon témoignage avec ma boîte à lunch, parce qu’elle contient un bien très précieux : ce sont les pas engagés des membres de ma communauté et dont je parlerai au long de  ma présentation.

Ouverture de la boîte :

-   Épinglette « Du pain et des roses », chanson thème de Marie-Claire Séguin; à l’initiative de la Fédération des femmes du Québec en 1995, nous marchions sur le Parlement à Québec avec 20,000 personnes, pour dénoncer la pauvreté des femmes… pour changer les choses…et pour qu’on se repose.

-   Macaron « Eau secours »; c’est en répondant à l’appel de Ricardo Petrella que la communauté appuie les luttes  contre la privatisation de l’eau dans le monde. Mercredi dernier, le jour de la Terre, notre amie Berthe Marcotte, une militante de notre groupe, plantait des arbres sur le terrain de la Corporation des Habitations Jeanne Mance du Centre-Ville  avec les locataires des Habitations, où elle demeure. Demain, dimanche, une autre de nos compagnes, Jocelyne Leduc Gauvin,  interviendra à Cartier Ville pour sauver le Bois de Saraguay, dans un café rencontre près de chez elle.

 Pamphlet de l’organisme international Développement et paix; dans la communauté, nous avons l’habitude d’inviter, chaque année, des personnes venant d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’ailleurs, et qui combattent sur le terrain avec leurs populations pour défendre leurs droits, réclamer plus de justice sociale et de paix.

-   Épinglette « Vers un nouveau mode de scrutin »; nous sommes très impliquéEs dans la lutte pour changer notre mode de scrutin par une proportionnelle au Québec et ainsi faire avancer notre démocratie.


Lorsque j’ai accepté de participer à ce colloque, j’ai commencé par me demander comment ai-je pu atterrir dans une communauté chrétienne, moi qui ai toujours fui la religion comme un démon fuit l’eau bénite. Je ne suis plus un démon, mais je fuis toujours l’eau bénite. Ce qui ne m’empêche pas de partager avec ma communauté, des valeurs que nous avons en commun,  et un langage qui claironne joliment ce que nous sommes :

On ne voit bien qu’avec ses pieds;

Donnons des mains à  nos rêves;

Fleuris là où tu es plantée.

On parle aussi continuellement des autres : des disciples, des malades, des aveugles, puisque ces gens parlent uniquement de nous, tout en insistant beaucoup sur l’exemple de l’autre. Nous parlons souvent de Lui, et vous le connaissez sûrement, celui qui chemine avec les autres…ou, l’avez-vous déjà vu de dos? Cet autre dont nous entretient notre ami André Myre dans son opuscule, un petit chef d’œuvre « Voir Dieu de dos ». En passant, je souligne son dernier volume « Lui », publié au début de 2009, et qui se mange comme un petit pain chaud.

C’est donc dans cette tournure d’esprit, que je me suis finalement avisée que ma vie se résume à une histoire d’embranchements, de chemins mystérieux, pour ne pas dire invisibles, et pourtant bien réels, parce qu’ils se raccordent tous à une branche existante, ou encore, à des chemins de vie parcourus depuis que le monde est monde, et maintes fois retapés par les gens de ma communauté.

 Avant de commencer, je tiens à le rappeler : jamais je n’aurais réussi à poser ce regard neuf sur mon propre vécu, sans une compréhension réelle du sens de l’existence, « La voix des choses » dirait Marguerite Yourcenar, et que je continue d’approfondir avec ma communauté.

Premier embranchement : 
Ma première rencontre avec l’autre autour d’une boîte à lunch.

J’avais cinq ans je crois, car je n’allais pas encore à l’école, quand mon père que j’adorais et qui m’adorait, m’invite, un jour, à faire une visite dans la nouvelle maison qu’il faisait construire. Avec mes yeux d’enfant, cette demeure  ressemblait à un véritable petit château, dont la lumière, telle  une ballerine, dansait d’un étage à l’autre, et avec une grâce infinie, traversait toutes les pièces que nous visitions. En pénétrant dans celle qui allait être le salon, mon père me présenta aux ouvriers qui étaient en train de dîner avec leur boîte à lunch.

Je fus éblouie : j’habiterais une maison qui sortait tout droit des mains de ces ouvriers et de leur boîte à lunch.

J’étais trop petite encore pour saisir la nuance entre une boîte à outils et une boîte à lunch, mais je me suis bien promise de me marier, quand je serais grande, avec un ouvrier à boîte à lunch. 

Il m’arrive de revivre ce moment d’éblouissement, « de frémissement de l’âme » comme on dit dans notre groupe, particulièrement, lorsque nous faisons la lecture de la Bible ensemble, car c’est bien là le lieu où l’on fait sans cesse des rencontres avec l’Autre. Et avec lui, on partage le pain, le vin et nos provisions avec les autres, soit sur le bord d’un lac, sur une montagne ou dans un champ. Avec l’autre, on se raccorde toujours à une branche existante. Ça donne du sens. Surtout quand on revit le moment de la Dernière Cène… Nous la célébrons chaque année…

Deuxième embranchement :
L’arrivée de la télévision à Gigonville

Petite, nous allions toujours avec ma famille passer nos vacances d’été au lac Clair, où mon père avait une superbe résidence d’été tout en bois rond et dont les poutres et les  madriers avaient voyagé depuis la Colombie britannique, un pays qui me semblait bien lointain.

Pour nous rendre au chalet, il fallait passer par un rang où la pauvreté et le délabrement des maisons hurlaient leurs cris de misère. Afin de ne pas les entendre, mon frère aîné et ma sœur, se mettaient à réciter, dans la voiture, leur chapelet de mépris et de dédain : les voilà les gigons de St-Honoré, se moquaient-ils, ces sans talent qui préfèrent vivre dans leur crasse au lieu d’aller travailler.

Puis un jour, la télévision arriva à Gigonville.

Je commençais à me remettre un peu le coeur en place, en me disant qu’au moins, ces familles meubleraient leur vie de quelques moments de répit.

Eh bien non! Les mots blessants ressortirent avec plus de hargne encore, et moi, j’étouffais à nouveau de peine et d’indignation dans cette voiture luxueuse, tout en me promettant qu’un jour…un jour…

Mais au fond, j’ai eu si mal, que mon cœur, il est tombé dans mes souliers. Heureusement, mes pieds l’ont ramassé pour le bercer, et dès qu’ils portèrent des chaussures plus grandes, ils  se mirent à marcher dans des manifs qui dénoncent la pauvreté, la faim et la violence partout dans le monde. C’est d’ailleurs dans ces manifs et dans des organismes communautaires qui viennent en aide aux personnes subissant quotidiennement ces situations injustes, que j’ai fait la rencontre des premières personnes de ma communauté.

Si je porte ce gilet, aujourd’hui, c’est pour nous rappeler que nous avons marché ensemble, pendant 10 jours, dans les rues  de Montréal, partout en région, et en nous tenant par la main, nous avons marché jusqu’à Ottawa. Puis, il a fallu changer nos espadrilles pour pousser nos pas jusqu'à l’ONU, lors de la Marche mondiale des femmes, en l’an 2000… et dénoncer, d’une seule voix, la pauvreté et la violence faite aux femmes…Solidarité avec les femmes du monde entier…

Troisième embranchement :
La maladie de Pie XII et le ballon rouge.

J’avais 10 ans, quand je suis rentrée pensionnaire à Québec, dans un couvent de religieuses. Le soir, avant de nous endormir, la surveillante du dortoir nous récitait une prière et nous mettait de la musique.

Un soir, après avoir éteint les lumières du dortoir, elle nous annonce que Pie X11 était très malade et qu’il pourrait mourir durant la nuit. Du même souffle et d’une voix chevrotante, elle nous explique que si le pape était pour mourir pendant notre sommeil, les communistes qui sont les ennemis du pape pourraient se retrouver, le lendemain matin, aux portes du couvent. Et que ces païens allaient mettre un crucifix par terre et exiger de nous de le piétiner. Si on refusait de piler sur le crucifix, les communistes nous coucheraient sur un lit de clous et nous marcheraient dessus. Et attention! si on osait mettre le pied sur la croix, ce serait bien pire car, là, on allait brûler dans le feu de l’enfer pour l’éternité.

Pour mieux nous faire réfléchir, elle choisit la cinquième symphonie de Beethoven…PAN! PAN! PAN! PAN!......PAN! PAN!... J’étais terrorisée!

J’aurais tellement voulu parler au bon Dieu! Mais ce personnage qui se cache derrière un gros nuage… Non! trop intimidant pour une petite fille morte de peur. Dans de telles circonstances, je prends l’initiative d’appeler l’enfant Jésus… Ah! Il  était ravi de voir que des enfants pensaient encore à lui.  Mais  le pauvre! Il désenchanta rapidement, tout en prenant place au pied de mon lit, quand il s’avisa de ma situation : je ne veux pas mourir, lui dis-je, pas plus demain matin, sur un lit de clous, ni à la fin de mes jours dans le feu de l’enfer pour l’éternité.

L’enfant Jésus était aussi terrorisé que moi... Malgré tout, il commence d’abord, par me rassurer en me disant que le feu de l’enfer, non, non! ça n’existe pas.

Mais le lit de clous? Je lui demande…

Ouf !!! S’exclame Jésus… en se farfouillant la tête…Écoute, me répond-il…demain matin, je te promets que je serai avec toi.

Dans la salle, aujourd’hui, vous ne me croirez pas! Mais moi, je l’ai cru.

À bien y penser, dans ma communauté, on appellerait probablement cette expérience  un acte de foi, mais encore là, s’agit-il de cela?

Toujours est-il que quelque temps plus tard, Pie X11 est mort…et moi, j’ai continué à jouer au ballon dans la cour de l’école.

Un bon matin, mon ballon rouge se mit à voler et moi je m’accrochais à mon ballon parce que je ne voulais pas le perdre. Mais il continua à voler encore plus haut, et encore plus haut, et ça a durée des années, à flotter dans l’atmosphère, comme une montgolfière,  jusqu’au jour où je suis retombée sur terre…les deux pieds au beau milieu de la construction de l’Unité populaire d’Allende et du socialisme au Chili.

On vient tout juste de faire le saut sur le

Quatrième embranchement :
La lanterne au bout du rêve.

C’est au creuset du rêve chilien que j’ai vécu personnellement ma deuxième naissance et qu’en même temps, je mettais au monde mon fils Sebastian.

Pays producteur de vin et de cuivre, «  le pain des Chiliens »,  comme disait Allende, dieu sait avec quelle persévérance et combien de courage ce peuple a mis à construire sa démocratie, pour qu’il y ait du pain sur toutes les tables, et du vin versé pour tout le monde dans une coupe de cuivre, tout en réussissant le passage du capitalisme au socialisme, sans verser le sang des innocents.

Puis, se produisit le 11 septembre 1973, coup d’état au Chili… Un autre Vendredi Saint, comme tant d’autres!!!

On entendit, encore une fois de trop, le cri de désespérance et d’avertissement troublant de Nietzsche » Dieu est mort! ». Car c’était bien là, tout le sens  de la phrase du philosophe allemand.

Vu de ma très modeste fenêtre, il est impensable de vivre avec quelqu’un qu’on n’arrête pas de faire mourir tous les jours.

Mais alors, si on arrêtait de répandre partout le sang des innocents qui éclabousse régulièrement nos écrans de télévision, comme en Afrique et ailleurs, sans parler de la Palestine où résonne effroyablement le cri de Nietzsche, parce qu’on n’arrête pas de faire mourir des innocents… dîtes-moi, sérieusement,  Dieu existerait-il ? Et du coup, ne pourrions-nous pas semer un peu d’espoir en nous, en l’avenir de l’humanité, en sortant de notre culture de guerre, et ensemble, réinventer une culture de paix? J’ai besoin de vous pour répondre à cette question, comme j’ai eu besoin de ma communauté pour retrouver du sens à tant de luttes qui semblent perdues…ou qui pourraient se perdre, si on ne les raccorde pas à une branche existante.

Cinquième embranchement :
La solidarité est la tendresse des peuples
Phrase du poète nicaraguayen Thomas Borge.

À nos rencontres mensuelles, où circulent confitures et confidences, taquineries et opinions sur l’actualité autour d’un repas communautaire, nous apportons une contribution afin de soutenir des enfants du Guatemala à poursuivre leurs études au primaire.

J’ajouterai qu’à force de marcher ensemble, on parvient tout le temps à  trouver un puits où  se reposer et à nous laver les pieds entre nous. Le 4 avril dernier, à la salle Pierre Mercure, plusieurs membres de ma communauté reprenaient leur souffle en compagnie des personnes en situation d’itinérance ou à risque de l’être, au concert du grand ténor Gino Quilico, dont les bénéfices reviendront à leur organisme communautaire « Le sac à dos ».

Le 11 septembre prochain, des membres de notre communauté participeront, avec la communauté chilienne montréalaise et la Ville de Montréal, à l’inauguration d’une œuvre d’art, au parc Jean Drapeau, en mémoire d’un grand défenseur des droits humains…De toutes mes fibres, je viens de nommer…Salvador Allende… Nous nous souviendrons.

Conclusion
Une sonorité d’espoir

Partout où il y a des pousses d’arbres, des brins d’herbe qui percent l’asphalte au printemps, toutes ces petites pousses d’espoir qui nous chatouillent les pieds, sont à la fois des symboles de solidarité, porteurs d’un monde à la hauteur de nos rêves qui fleurissent déjà dans nos jardins intérieurs. Donnons leur maintenant un environnement sain et humain, pour qu’ils produisent leurs fruits de justice sociale et de paix durable.

Un prophète moderne, porteur lui aussi  de cet espoir, je le nomme avec toute notre tendresse : Frédéric Bach, « L’homme qui plantait des arbres ».

Voilà pourquoi il faut prendre soin de la « pacha-mama », notre terre-mère.

 

 

 

 

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