|
Sans notre ami Paul, le vieux Paul de Tarse qui est venu vers
nous, depuis deux millénaires déjà, je ne serais
pas avec vous, aujourd’hui, parce que je suis
toujours une païenne.
Je suis une nomade. Et, toujours en
clopinant, mes pieds ont flairé les traces de
nos ancêtres, lesquels ont irrigué et nourri la
terre de leurs larmes et leurs labeurs, de leurs
erreurs et leurs regrets, de leurs cris de
désespérance et leurs éclats de rire, pour que
tous les pieds du monde se reposent, enfin, à
l’ombre d’un brin d’herbe.
Je présenterai cinq embranchements de chemin qui
ont déterminé le parcours de ma vie et m’ont
amenée, cinquante ans plus tard, à ma
Communauté de base Les
Chemins.
J’ai déjà fait un premier témoignage de mon appartenance à
cette communauté dans le cahier
Témoins d’un parcours, que nous avons
publié en 2007, et dans lequel j’écrivais un
article intitulé « Le saut dans le
mystère ».
Aujourd’hui, je ferai mon témoignage avec ma boîte à
lunch, parce qu’elle contient un bien très
précieux : ce sont les pas engagés
des membres de ma communauté et dont je parlerai
au long de ma présentation.
Ouverture de la boîte :
- Épinglette « Du pain et
des roses », chanson thème de Marie-Claire
Séguin; à l’initiative de
la Fédération des femmes du Québec en 1995, nous marchions sur le Parlement à Québec
avec 20,000 personnes, pour dénoncer la pauvreté
des femmes… pour changer les choses…et pour
qu’on se repose.
- Macaron « Eau secours »;
c’est en répondant à l’appel de Ricardo Petrella
que la communauté appuie les luttes contre la
privatisation de l’eau dans le monde. Mercredi
dernier, le jour de
la Terre, notre amie Berthe Marcotte, une
militante de notre groupe, plantait des arbres
sur le terrain de la Corporation des Habitations Jeanne Mance du Centre-Ville avec les locataires des
Habitations, où elle demeure. Demain, dimanche,
une autre de nos compagnes, Jocelyne Leduc
Gauvin, interviendra à Cartier Ville pour
sauver le Bois de Saraguay, dans un café
rencontre près de chez elle.
- Pamphlet de l’organisme
international Développement et paix; dans la
communauté, nous avons l’habitude d’inviter,
chaque année, des personnes venant d’Afrique,
d’Amérique du Sud et d’ailleurs, et qui
combattent sur le terrain avec leurs populations
pour défendre leurs droits, réclamer plus de
justice sociale et de paix.
- Épinglette « Vers un
nouveau mode de scrutin »; nous sommes très
impliquéEs dans la lutte pour changer notre mode
de scrutin par une proportionnelle au Québec et
ainsi faire avancer notre démocratie.
Lorsque j’ai accepté de participer à ce colloque, j’ai
commencé par me demander comment ai-je pu
atterrir dans une communauté chrétienne, moi
qui ai toujours fui la religion comme un démon
fuit l’eau bénite. Je ne suis plus un démon,
mais je fuis toujours l’eau bénite. Ce qui ne
m’empêche pas de partager avec ma communauté,
des valeurs que nous avons en commun, et
un langage qui claironne joliment ce que
nous sommes :
On ne voit bien qu’avec ses pieds;
Donnons des mains à nos rêves;
Fleuris là où tu es plantée.
On parle aussi continuellement des autres : des
disciples, des malades, des aveugles, puisque
ces gens parlent uniquement de nous, tout en
insistant beaucoup sur l’exemple de l’autre.
Nous parlons souvent de Lui, et vous le
connaissez sûrement, celui qui chemine avec les
autres…ou, l’avez-vous déjà vu de dos?
Cet autre dont nous entretient notre ami André
Myre dans son opuscule, un petit chef d’œuvre «
Voir Dieu de dos ». En passant, je souligne son
dernier volume « Lui », publié au début de 2009,
et qui se mange comme un petit pain chaud.
C’est donc dans cette tournure d’esprit, que je me suis
finalement avisée que ma vie se résume à une
histoire d’embranchements, de chemins
mystérieux, pour ne pas dire invisibles, et
pourtant bien réels, parce qu’ils se raccordent
tous à une branche existante, ou encore,
à des chemins de vie parcourus depuis que
le monde est monde, et maintes fois retapés
par les gens de ma communauté.
Avant de commencer, je tiens à le rappeler : jamais je
n’aurais réussi à poser ce regard neuf
sur mon propre vécu, sans une compréhension
réelle du sens de l’existence, « La voix
des choses » dirait Marguerite Yourcenar, et que
je continue d’approfondir avec ma communauté.
Premier embranchement :
Ma première rencontre avec l’autre autour
d’une boîte à lunch.
J’avais cinq ans je crois, car je n’allais pas
encore à l’école, quand mon père que j’adorais
et qui m’adorait, m’invite, un jour, à faire une
visite dans la nouvelle maison qu’il faisait
construire. Avec mes yeux d’enfant, cette
demeure ressemblait à un véritable petit
château, dont la lumière, telle une ballerine,
dansait d’un étage à l’autre, et avec une grâce
infinie, traversait toutes les pièces que nous
visitions. En pénétrant dans celle qui allait
être le salon, mon père me présenta aux ouvriers
qui étaient en train de dîner avec leur boîte à
lunch.
Je fus éblouie :
j’habiterais une maison qui sortait tout droit
des mains de ces ouvriers et de leur boîte à
lunch.
J’étais trop petite encore pour saisir la nuance entre une
boîte à outils et une boîte à lunch, mais je me
suis bien promise de me marier, quand je serais
grande, avec un ouvrier à boîte à lunch.
Il m’arrive de revivre ce moment d’éblouissement, « de
frémissement de l’âme » comme on dit dans notre
groupe, particulièrement, lorsque nous faisons
la lecture de
la Bible
ensemble, car c’est bien là le lieu où
l’on fait sans cesse des rencontres avec
l’Autre. Et avec lui, on partage le pain, le vin
et nos provisions avec les autres, soit sur le
bord d’un lac, sur une montagne ou dans un
champ. Avec l’autre, on se raccorde toujours à
une branche existante. Ça donne du sens.
Surtout quand on revit le moment de la Dernière
Cène… Nous la célébrons chaque année…
Deuxième embranchement :
L’arrivée de la télévision à Gigonville
Petite, nous allions toujours avec ma famille
passer nos vacances d’été au lac Clair, où mon
père avait une superbe résidence d’été tout en
bois rond et dont les poutres et les madriers
avaient voyagé depuis
la Colombie
britannique, un pays qui me semblait bien
lointain.
Pour nous rendre au chalet, il fallait passer par un rang où
la pauvreté et le délabrement des maisons
hurlaient leurs cris de misère. Afin de
ne pas les entendre, mon frère aîné et ma sœur,
se mettaient à réciter, dans la voiture, leur
chapelet de mépris et de dédain : les voilà les
gigons de St-Honoré, se moquaient-ils, ces sans
talent qui préfèrent vivre dans leur crasse au
lieu d’aller travailler.
Puis un jour, la télévision arriva à Gigonville.
Je commençais à me remettre un peu le coeur en
place, en me disant qu’au moins, ces familles
meubleraient leur vie de quelques
moments de répit.
Eh bien non! Les mots blessants ressortirent
avec plus de hargne encore, et moi, j’étouffais
à nouveau de peine et d’indignation dans cette
voiture luxueuse, tout en me promettant qu’un
jour…un jour…
Mais au fond, j’ai eu si mal, que mon cœur, il est
tombé dans mes souliers. Heureusement, mes pieds
l’ont ramassé pour le bercer, et dès qu’ils
portèrent des chaussures plus grandes, ils se
mirent à marcher dans des manifs qui dénoncent
la pauvreté, la faim et la violence partout dans
le monde. C’est d’ailleurs dans ces manifs et
dans des organismes communautaires qui viennent
en aide aux personnes subissant quotidiennement
ces situations injustes, que j’ai fait la
rencontre des premières personnes de ma
communauté.
Si je porte ce gilet, aujourd’hui, c’est pour nous rappeler
que nous avons marché ensemble, pendant 10
jours, dans les rues de Montréal, partout en
région, et en nous tenant par la main, nous
avons marché jusqu’à Ottawa. Puis, il a fallu
changer nos espadrilles pour pousser nos pas
jusqu'à l’ONU, lors de
la Marche mondiale des femmes, en l’an 2000… et
dénoncer, d’une seule voix, la pauvreté et la
violence faite aux femmes…Solidarité avec les
femmes du monde entier…
Troisième embranchement :
La maladie de Pie XII et le ballon rouge.
J’avais 10 ans, quand je suis rentrée
pensionnaire à Québec, dans un couvent de
religieuses. Le soir, avant de nous endormir, la
surveillante du dortoir nous récitait une prière
et nous mettait de la musique.
Un soir, après avoir éteint les lumières du
dortoir, elle nous annonce que Pie X11 était
très malade et qu’il pourrait mourir durant la
nuit. Du même souffle et d’une voix chevrotante,
elle nous explique que si le pape était pour
mourir pendant notre sommeil, les communistes
qui sont les ennemis du pape pourraient se
retrouver, le lendemain matin, aux portes du
couvent. Et que ces païens allaient mettre un
crucifix par terre et exiger de nous de le
piétiner. Si on refusait de piler sur le
crucifix, les communistes nous coucheraient sur
un lit de clous et nous marcheraient dessus. Et
attention! si on osait mettre le pied sur la
croix, ce serait bien pire car, là, on allait
brûler dans le feu de l’enfer pour l’éternité.
Pour mieux nous faire réfléchir, elle choisit la
cinquième symphonie de Beethoven…PAN! PAN! PAN!
PAN!......PAN! PAN!... J’étais terrorisée!
J’aurais tellement voulu parler au bon Dieu!
Mais ce personnage qui se cache derrière un gros
nuage… Non! trop intimidant pour une petite
fille morte de peur. Dans de telles
circonstances, je prends l’initiative d’appeler
l’enfant Jésus… Ah! Il était ravi de
voir que des enfants pensaient encore à lui.
Mais le pauvre! Il désenchanta rapidement, tout
en prenant place au pied de mon lit, quand il
s’avisa de ma situation : je ne veux pas
mourir, lui dis-je, pas plus demain
matin, sur un lit de clous, ni à la fin de mes
jours dans le feu de l’enfer pour l’éternité.
L’enfant Jésus était aussi terrorisé que moi...
Malgré tout, il commence d’abord, par me
rassurer en me disant que le feu de l’enfer,
non, non! ça n’existe pas.
Mais le lit de clous? Je lui demande…
Ouf !!! S’exclame Jésus… en se farfouillant la
tête…Écoute, me répond-il…demain matin, je te
promets que je serai avec toi.
Dans la salle, aujourd’hui, vous ne me croirez
pas! Mais moi, je l’ai cru.
À bien y penser, dans ma communauté, on appellerait
probablement cette expérience un acte de
foi, mais encore là, s’agit-il de cela?
Toujours est-il que quelque temps plus tard, Pie
X11 est mort…et moi, j’ai continué à jouer au
ballon dans la cour de l’école.
Un bon matin, mon ballon rouge se mit à voler et moi je
m’accrochais à mon ballon parce que je ne
voulais pas le perdre. Mais il continua à voler
encore plus haut, et encore plus haut, et ça a
durée des années, à flotter dans l’atmosphère,
comme une montgolfière, jusqu’au jour où je
suis retombée sur terre…les deux pieds au beau
milieu de la construction de l’Unité
populaire d’Allende et du socialisme au Chili.
On vient tout juste de faire le saut sur le
Quatrième embranchement :
La lanterne au bout du rêve.
C’est au creuset du rêve chilien que j’ai vécu
personnellement ma deuxième naissance et qu’en
même temps, je mettais au monde mon fils
Sebastian.
Pays producteur de vin et de cuivre, « le pain des
Chiliens », comme disait Allende, dieu sait
avec quelle persévérance et combien de courage
ce peuple a mis à construire sa
démocratie, pour qu’il y ait du pain
sur toutes les tables, et du vin versé
pour tout le monde dans une coupe de cuivre,
tout en réussissant le passage du
capitalisme au socialisme, sans verser le
sang des innocents.
Puis, se produisit le 11 septembre 1973,
coup d’état au Chili… Un autre Vendredi Saint,
comme tant d’autres!!!
On entendit, encore une fois de trop, le cri de désespérance
et d’avertissement troublant de Nietzsche » Dieu
est mort! ». Car c’était bien là,
tout le sens de la phrase du philosophe
allemand.
Vu de ma très modeste fenêtre, il est impensable de
vivre avec quelqu’un qu’on n’arrête pas de faire
mourir tous les jours.
Mais alors, si on arrêtait de répandre partout le sang des
innocents qui éclabousse régulièrement nos
écrans de télévision, comme en Afrique et
ailleurs, sans parler de
la Palestine où résonne effroyablement le cri de Nietzsche, parce qu’on n’arrête pas
de faire mourir des innocents… dîtes-moi,
sérieusement, Dieu existerait-il ? Et du
coup, ne pourrions-nous pas semer un peu
d’espoir en nous, en l’avenir de l’humanité, en
sortant de notre culture de guerre, et ensemble,
réinventer une culture de paix? J’ai
besoin de vous pour répondre à cette question,
comme j’ai eu besoin de ma communauté pour
retrouver du sens à tant de luttes qui
semblent perdues…ou qui pourraient se perdre, si
on ne les raccorde pas à une branche existante.
Cinquième embranchement :
La solidarité est la tendresse des peuples
Phrase du poète nicaraguayen Thomas Borge.
À nos rencontres mensuelles, où circulent confitures et
confidences, taquineries et opinions sur
l’actualité autour d’un repas communautaire,
nous apportons une contribution afin de soutenir
des enfants du Guatemala à poursuivre leurs
études au primaire.
J’ajouterai qu’à force de marcher ensemble, on parvient tout
le temps à trouver un puits où se reposer et à
nous laver les pieds entre nous. Le 4
avril dernier, à la salle Pierre Mercure,
plusieurs membres de ma communauté reprenaient
leur souffle en compagnie des personnes en
situation d’itinérance ou à risque de l’être, au
concert du grand ténor Gino Quilico, dont les
bénéfices reviendront à leur organisme
communautaire « Le sac à dos ».
Le 11 septembre prochain, des membres de notre communauté
participeront, avec la communauté chilienne
montréalaise et
la Ville de Montréal, à l’inauguration d’une
œuvre d’art, au parc Jean Drapeau, en mémoire
d’un grand défenseur des droits humains…De
toutes mes fibres, je viens de nommer…Salvador
Allende… Nous nous souviendrons.
Conclusion
Une sonorité d’espoir
Partout où il y a des pousses d’arbres, des brins d’herbe qui
percent l’asphalte au printemps, toutes ces
petites pousses d’espoir qui nous
chatouillent les pieds, sont à la fois des
symboles de solidarité, porteurs d’un monde
à la hauteur de nos rêves qui fleurissent déjà
dans nos jardins intérieurs. Donnons leur
maintenant un environnement sain et humain, pour
qu’ils produisent leurs fruits de justice
sociale et de paix durable.
Un prophète moderne, porteur lui aussi de cet espoir, je le
nomme avec toute notre tendresse : Frédéric
Bach, « L’homme qui plantait des arbres ».
Voilà pourquoi il faut prendre soin de la « pacha-mama »,
notre terre-mère.
[
RETOUR ] |