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Lucien LEMIEUX a été professeur adjoint, puis
agrégé à la Faculté de théologie et de sciences
des religions de l'Université de Montréal.
Docteur en histoire, il est l'auteur de deux
ouvrages d'histoire du catholicisme au Canada et
de plus d'une soixantaine d'articles sur le
sujet. Il travaille à la rédaction d'une
histoire religieuse du Québec. Il est le
modérateur de l’unité pastorale de
Saint-Lambert.
L’étymologie grecque du mot paroisse comporte
deux mots : παρα et oικoσ, c’est-à-dire à côté
de la maison. On séjourne en voisinage, comme un
groupe n’appartenant pas à la majorité de la
population, par exemple comme une petite colonie
juive à Rome ou à Athènes. Être chrétiennement
paroissial, veut dire être habitant de la maison
de Dieu, tout en vivant sur terre! « Vous êtes
des étrangers et des voyageurs », selon la
première épître, attribuée à Pierre (I P 2, 11).
La paroisse s’oppose étymologiquement à l’idée
d’une installation sur un territoire; c’est
plutôt un lieu de passage, un lieu de voisinage
temporaire, un lieu de rencontre avec Dieu au
milieu d’un monde, perçu plutôt de façon
négative. Ce n’est donc pas durable. Il ne
s’agit pas moins d’un séjour, dans un lieu et
dans le temps.
1. Avènement très lent
Des regroupements de chrétiennes et de chrétiens
se sont appliqué le mot πaροϊχιa très
lentement. En 95, une lettre, attribuée à
l’épiscope de Rome, Clément Ier, commence
ainsi : « L’Église de Dieu, qui tient paroisse à
Rome » ou, selon une autre traduction,
« l’Église de Dieu qui paroissialise à Rome ».
Bien que cette Église soit clairement
territoriale, l’expression πaροϊχιa lui
donne une connotation de séjour provisoire,
peut-être à cause des persécutions, mais aussi
parce que le peuple de Dieu est sans cesse en
marche vers la Jérusalem nouvelle. Le mot latin
parochia succéda au mot grec, à mesure
que la partie occidentale de l’empire romain
changerait son langage courant, comme plus tard
le mot français paroisse succéderait à
parochia.
Les communautés chrétiennes, qui à l’occasion se
dénomment paroisses à partir du IIe siècle, sont
urbaines et sont progressivement desservies par
des personnes, qui y exercent des ministères,
mot qui veut dire étymologiquement des services.
Les noms et les tâches se précisent peu à peu.
L’épiscope en devient le principal responsable,
s’entourant d’une équipe de presbytres, de
diacres et d’autres ministres selon les besoins;
il s’agit de femmes ou d’hommes selon les
milieux et les circonstances. Progressivement, à
mesure que les années passent et que la fin du
monde n’arrive pas, même si elle avait été
prévue comme prochaine au début du
christianisme, le mot paroisse perd son sens
eschatologique et désigne une communauté de plus
en plus stable. Faire paroisse durant les IIe et
III e siècles évoque donc des significations
complémentaires : faire Église dans un lieu
d’habitations regroupées, faire Église en
solidarité avec le voisinage, faire Église en
une ville, faire Église en séjour précaire dans
un monde païen ambiant. En 177, une façon de
correspondre entre Églises chrétiennes est ainsi
exprimée : « les serviteurs du Christ, qui
paroissialisent à Vienne et à Lyon, en Gaule,
aux frères d’Asie et de Phrygie ». On peut tout
de même affirmer que là où il y a une ville, il
s’y introduit avec le temps une paroisse
chrétienne, desservie par un épiscope. Au début
de l’Église, la ville a précédé la paroisse.
De telles paroisses, dites peu à peu
épiscopales, s’accroissent en nombre, surtout à
partir du IVe siècle, après l’édit de tolérance
de l’empereur Constantin en 313, signé à Milano,
et surtout après la reconnaissance du
christianisme comme religion d’État par
l’empereur Théodose de Constantinople en 380.
Peu à peu de nouvelles communautés chrétiennes,
se constituant dans les banlieues des villes,
sont confiées à des membres du presbytérium,
c’est-à-dire de l’équipe presbytérale de
l’épiscope. Jusqu’alors les presbytres, toujours
des hommes mariés bénévoles comme l’épiscope,
coopéraient avec ce dernier et l’accompagnaient
lors des célébrations. Désormais, un ou des
presbytres officient, seuls ou avec des
collègues, lors des rassemblements, en l’absence
de l’épiscope, qui ne peut plus suffire à la
tâche. On parle dès lors de paroisses
presbytérales. Les paroisses étaient donc
qualifiées, à partir du IVe siècle, selon la
personne, qui la présidait, soit épiscopale soit
presbytérale. Les presbytres ne demeuraient pas
moins sous l’autorité de l’épiscope, de façon
telle que les paroisses dont ils pouvaient
s’occuper étaient subalternes à celle de
l’épiscope au centre de la ville. Bientôt, des
presbytres, responsables de paroisses
banlieusardes ou même rurales, s’entourèrent
d’autres presbytres et devinrent eux-mêmes des
épiscopes, des épiscopes suffragants de celui de
la ville.
Le mot sacerdos, prêtre, attribué
occasionnellement, à l’évêque selon le modèle
des grands prêtres de l’Ancien Testament,
commence peu à peu à être appliqué aux
presbytres. Ce mot est limitatif, car ceux-ci
n’exerçaient pas seulement le ministère
sacerdotal, mais aussi celui d’annonceur de la
Parole de Dieu et celui de pasteur. Mais, comme
le christianisme remplaçait les religions
païennes, dirigées par des prêtres, ses
ministres furent affublés du même vocable, qui a
d’ailleurs subsisté jusqu’à maintenant.
Restreindre le christianisme au culte par le
biais de ses ministres ordonnés est une
anomalie.
Calquant le modèle organisationnel de l’empire
romain, qui fut civilement divisé en provinces
et en diocèses en 284, l’Église fit de même par
la suite, quoiqu’à l’inverse. Sur le plan civil,
le diocèse d’Égypte incluait plusieurs
provinces, comme si nous parlions du diocèse du
Canada, qui inclurait plusieurs provinces. Sur
le plan ecclésiastique, le mot diocèse remplaça
peu à peu le mot paroisse, là où se trouvait un
épiscope, ce qui laisserait en place seules des
paroisses presbytérales. Les mots paroisses et
diocèses sont d’origine étymologique semblable,
car le mot diocèse inclut
dikhsis,
dériver du verbe oikeiv, habiter,
administrer, en somme gouverner une maison. Pour
sa part, le mot province a été utilisé en
Église, pour signifier un regroupement de
diocèses, telle la province ecclésiastique de
Montréal, incluant les diocèses de Montréal, de
Joliette, de Valleyfield, de
Saint-Jean-Longueuil et de Saint-Jérôme.
2. Diversité progressive
Rien de cela n’a été établi en même temps pour
l’ensemble des Églises. De plus, les parties
orientale et occidentale de l’empire romain se
scindaient progressivement l’une de l’autre. Il
s’ensuivrait le schisme de 1054 entre l’Église
latine et l’Église grecque; cette dernière se
subdiviserait dans les Églises dites orthodoxes.
L’évolution des paroisses différerait de part et
d’autre. Même en ce qui est devenu l’Europe
occidentale à partir du Moyen Âge, trois modèles
paroissiaux se sont côtoyés, du VIIe siècle au
XIe siècle :
-
des diocèses, surtout en péninsule italique,
équivalant chacun à une paroisse;
d’ailleurs, des diocèses italiens minuscules
ont inclus à peine cinq ou six paroisses
jusqu’au concile Vatican II;
-
des unités paroissiales, en Gaule,
spécialement à partir de Charlemagne au
VIIIe siècle, à l’origine de celles qui
existent encore, alors que le monde rural
était prédominant, que le christianisme
cherchait à faire disparaître toute trace de
paganisme et que le système féodal se
répandait;
-
des communautés chrétiennes, qui se
regroupaient autour des abbayes ou des
prieurés en Angleterre et des monastères en
Irlande, ce qui s’est répandu ailleurs par
la suite, donc autour de moines, dont
certains étaient ordonnés au ministère
presbytéral.
Dans le Saint empire romain germanique, les
premiers diocèses, qui se sont subdivisés en
paroisses, furent ceux de Cologne et de Worms,
et ce au XIe siècle seulement; jusqu’alors on
avait continué d’utiliser le mot paroisse pour
un diocèse. Il en est ressorti durant le bas
Moyen Âge, c’est-à-dire du XIe au XIIIe siècle,
quatre sortes de paroisses, là comme ailleurs en
Europe occidentale, puis en Europe centrale, au
sein de l’Église catholique romaine de rite
latin :
-
autour d’églises construites avec la
permission de l’évêque, mot français moins
savant qu’épiscope, apparu au Xe siècle à
partir d’une mauvaise prononciation du mot
latin épiscu, raccourci d’épiscopus; ces
édifices s’élevaient ici et là, au sein de
petites agglomérations rurales, le long d’un
chemin, ou au centre d’un village, où
résidaient des artisans et de petits
propriétaires;
-
autour d’églises, bâties par l’évêque
lui-même dans des domaines appartenant au
diocèse;
-
dans des seigneuries de grands
propriétaires terriens, qui désiraient un
lieu de rassemblement paroissial pour leurs
censitaires ou employés;
-
autour d’églises abbatiales et de chapelles,
érigées par des moines.
Bien que s’établissant dans la diversité, les
paroisses regroupaient une population plus ou
moins nombreuse, selon qu’on était en ville ou
en milieu rural.
Comme cette période du XIe au XIVe siècle a été
marquée par une prédominance du pouvoir
ecclésiastique sur le pouvoir civil, les prêtres
diocésains, œuvrant seuls dans les paroisses,
sont de plus en plus souvent nommés curés, mot
qui apparaît en français en 1259, provenant du
verbe latin curare (prendre soin de). Ces
curés ne sont plus seulement approuvés par
l’évêque sur présentation des gens du milieu;
ils commencent alors à être choisis et nommés
par lui. Les circonscriptions ecclésiastiques
paroissiales finissent même par donner naissance
à des circonscriptions civiles en milieux rural
et semi-urbain. L’on peut dire qu’à cette époque
les agglomérations paroissiales ont précédé les
institutions civiles. Les États-nations
commencent à apparaître, par exemple en France,
mais les municipalités n’existent pas encore.
Les paroisses deviennent même des unités
administratives civiles, celles-ci s’identifient
en quelque sorte aux paroisses et en conservent
le nom. Il en reste des relents. Par exemple, au
Portugal, les 4 000 circonscriptions civiles
s’appellent encore des paroisses, correspondant
initialement aux 4000 paroisses ecclésiastiques
du pays.
3. Tournant conciliaire de Trente
Au IVe concile général du Latran à Rome en 1215,
il avait été demandé à tout membre de l’Église,
qui avait fait sa première communion
eucharistique, de se confesser à son curé de
paroisse au moins une fois l’an, ce qui avait
renforcé le lien paroissial des fidèles, de même
que d’assister obligatoirement à la messe
paroissiale hebdomadaire. C’était une façon de
contrecarrer l’influence des cathares,
considérés comme des hérétiques. Il faut
cependant attendre au XVIe siècle, lors du
concile général de Trente, pour que les quelque
soixante évêques réunis s’encouragent et
invitent leurs collègues absents à promouvoir la
fondation de plusieurs paroisses dans leurs
villes épiscopales respectives au lieu de
continuer à avoir une seule paroisse dans chaque
ville, et ce afin de mieux subvenir aux besoins
pastoraux des fidèles. Il faut dire que depuis
la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, les
villes avaient repris le dessus sur la campagne
et que la population s’y était beaucoup accrue.
C’était aussi un moyen d’enrayer l’expansion du
protestantisme dans les villes.
De plus, à cause de problèmes flagrants dans
l’exercice du ministère paroissial, il est
convenu au concile de Trente :
-
que l’évêque est le pasteur de tout son
diocèse,
-
que le curé est le seul responsable de la
paroisse, ce qui exige de sa part qu’il y
réside, qu’il prêche, qu’il éduque
religieusement les jeunes et qu’il ne cumule
pas de bénéfices, par exemple en étant curé
dans plusieurs paroisses à la fois, ce qui
pouvait l’enrichir,
-
que les territoires paroissiaux soient
délimités de façon précise, qu’une église y
soit construite en chaque paroisse et que
celle-ci ne soit pas trop populeuse, à moins
qu’il ne s’y trouve des vicaires,
-
que seul le clergé diocésain assure le
ministère en paroisse, ce qui excluait les
ordres religieux.
Deux principes prévalaient : grande
accessibilité des fidèles aux services
paroissiaux, en l’occurrence l’instruction
religieuse et les sacrements, de même que la
possibilité pour un curé de connaître tous les
fidèles dont il a soin.
Le concile de Trente ne s’appliqua pas
rapidement, même pas avant le XVIIe siècle en
France, c’est-à-dire une cinquantaine d’années
après sa tenue. La réforme conciliaire, toute
centrée sur son opposition au protestantisme, se
répandit en ce pays grâce aux maîtres de l’École
française : François de Sales, Pierre de
Bérulle, Charles de Condren, Vincent de Paul,
Jean-Jacques Olier, Jean Eudes. Adrien Bourdoise,
un prêtre excessif et bourru, dont le nom est
moins connu, insista sur le port de la soutane
pour les curés et valorisa la paroisse. Il a
écrit : « Ce que la famille est à la patrie, la
paroisse l’est au diocèse » ou encore « la
paroisse est la matrice de la religion, le
berceau des chrétiens ». Selon lui, la paroisse
n’est pas d’abord une institution
administrative, dont quelqu’un tire un bénéfice,
financier ou autre, mais une communauté dont le
responsable est un curé, un pasteur, un recteur,
celui qui prend soin des personnes, de la
cura animarum, comme on disait. Bourdoise
favorise de plus la vie commune des prêtres
d’une même paroisse dans un presbytère, mot qui
veut dire une résidence, une résidence de
presbytres.
Dans les faits, il faudra attendre le Code de
droit canonique de 1917, avant que les
évêques ne soient obligés de subdiviser leur
diocèse en paroisses, chacune desservant, un
regroupement déterminé de fidèles et ayant une
église ainsi qu’un curé. Comme le concile de
Trente s’est étalé sur trois périodes entre 1545
et 1563, il s’est donc passé plus de 350 ans
avant l’application obligatoire de ces décisions
conciliaires, relatives aux paroisses.
4. Organisation coloniale en Église
canadienne
Après avoir été un comptoir de 1608 à 1629, puis
peu à peu une colonie à la suite du retour des
Français en 1632, le Canada en Nouvelle-France,
c’est-à-dire le territoire correspondant à peu
près au Québec actuel, n’était habité que de
2,200 Blancs en 1659, l’année de l’arrivée de
Mgr François de Montmorency- Laval. Bien que
vicaire apostolique en pays de mission, il se
soucie rapidement d’organiser l’Église selon le
concile de Trente. Après avoir fait un voyage
fructueux en France en 1662, spécialement auprès
du Conseil du roi Louis XIV, il fonde le
Séminaire de Québec en 1663 avec le but d’y
relier tous les prêtres séculiers. En ce sens,
les paroisses deviendraient même, par les curés,
comme des succursales du Séminaire. Ce projet
idéaliste lui semblait le meilleur moyen de
fournir aux fidèles de bons curés. La première
paroisse, érigée canoniquement en 1664, fut
celle de Québec, sous le vocable de Notre-Dame,
puis d’autres s’ensuivirent, dont celle de
Montréal, sous le même vocable, en 1678. Étant
devenu en 1674 évêque du diocèse de Québec,
territoire couvrant toute la Nouvelle-France,
Mgr de Laval aurait érigé 40 paroisses en
Canada, au sein d’une population d’à peine
12,000 habitants à la fin de son épiscopat actif
en 1684.
À cinq exceptions près, l’évêque nommait le curé
de chaque paroisse.
Une fois en possession de sa cure, le titulaire
exerce son ministère, en présidant les offices
et en s'occupant de l'administration de la
fabrique. Il remplit aussi des fonctions
civiles: tenir les registres et, en l'absence
des personnes habituellement requises pour ce
faire, voir à l'élection d'une tutelle et aux
inventaires, dresser des contrats de mariage et
des testaments. À partir de 1717, il est libéré
de l'obligation de publier les ordonnances de
l'État, lors de la célébration dominicale, mais
il doit toujours, au prône et durant la
célébration eucharistique, prier nommément pour
le roi, et, au prône seulement, pour le seigneur
et sa famille.
La fixation d'un prêtre à une cure requiert que
la paroisse le fasse vivre, avec l'aide de
l'État ou non. Les revenus proviennent des
honoraires de basses messes ou de la part
allouée à l'officiant dans les honoraires des
grand-messes, des extraits de registres, de
l'annonce des bans de mariage, mais surtout des
dîmes. Celles-ci portent sur les grains : blé,
seigle, orge et avoine battus et vannés. Faute
de grains, les dîmes sont calculées sur autres
choses, tels les poissons, et ce après une
entente spéciale entre les habitants du lieu et
l'évêque. L'État pouvait intervenir, pour
déterminer l'étendue et la nature de la dîme et
aussi pour forcer les paroissiens et les
paroissiennes à remplir leur devoir ; le civil
et l’ecclésiastique s’entrelaçaient en quelque
sorte. Pour ce qui avait trait aux dîmes,
équivalant à 1/26 des récoltes, le curé et les
habitants étaient ensemble tributaires de la
prospérité ou de la disette. En général, à part
une douzaine de paroisses, les curés vivaient
plutôt modestement. Il faut dire qu’ils
jardinaient et même élevaient souvent des
animaux, ce qui leur fournissait une certaine
subsistance.
L'assemblée de fabrique, corporation
administrative de la paroisse, était composée du
curé et des « marguilliers du banc », alors au
nombre de trois. Ceux-ci étaient élus par une
assemblée annuelle des paroissiens, à laquelle
assistaient surtout les anciens marguilliers. On
ne pouvait refuser d’être marguillier, à moins
d'être noble, militaire ou officier de milice en
service ; les femmes en seraient cependant
exclues jusqu'à la loi civile des fabriques de
1966. Œuvrant gratuitement, les trois
marguilliers d'office se contentaient d'honneurs
particuliers, comme celui d'assister aux
célébrations liturgiques dans le banc des
marguilliers, en face de la chaire, alors que se
trouvaient ailleurs le banc seigneurial et le
banc du capitaine de milice, chef civil et
militaire de la paroisse.
Les revenus propres à la fabrique provenaient du
fermage de terrains, lorsque ceux-ci étaient
loués à des particuliers, de la quête de
l'enfant-Jésus, faite par le curé lors de sa
visite paroissiale annuelle, de la quête
dominicale, de diverses autres offrandes, des
rentes de bancs, du tiers des honoraires des
grand-messes, des inhumations. Quant aux
dépenses, elles avaient trait aux frais du culte
et à l'entretien intérieur de l'église. S'il
s'agissait de dépenses extraordinaires, telles
la construction et les réparations de l'église
ou du presbytère, les paroissiens réunis en
assemblée s'imposaient corvée et cotisation,
chacun devant fournir tant de jours de travail,
tant de planches, tant de clous. C’était une
forme d’initiation à la démocratie.
Le gouvernement civil de la Nouvelle-France
intervenait dans l'érection, l'interdiction ou
la détermination des limites paroissiales.
L'érection avait lieu, s'il s'y trouvait une
population suffisante, ainsi que des terrains
nécessaires pour les services religieux, et si
les limites territoriales étaient acceptées par
les habitants du lieu. En 1721, le gouverneur
entérina officiellement les limites paroissiales
déjà adoptées et même celles de nombreuses
paroisses éventuelles. À partir de 1763,
après l’avènement du régime britannique, la
paroisse demeura le seul lieu communautaire des
habitants. Le curé en est le principal maître
d’œuvre, les autres hommes influents étant le
seigneur, dont l’importance allait diminuer, et
le capitaine de milice. Il n’y a pas encore de
municipalités ni urbaines ni rurales. Cette
institution ne prendrait forme qu’en 1832 pour
Québec et Montréal, d’ailleurs de façon
sporadique; l’adoption du régime municipal dans
le Canada-Uni aurait lieu seulement en 1845.
5. Essor et déclin des paroisses au Québec
À partir de 1830, des curés accompagnent des
colons vers des terres neuves au-delà des
townships ou des cantons, par exemple vers
le Lac Saint-Jean, le Saguenay, les Laurentides,
la Gaspésie et l’Abitibi, et aussi les centaines
de milliers de personnes qui vont aux États-Unis
d’Amérique et qui s’y regroupent en paroisses
francophones. La période de 1830 à 1900 peut
être dite celle de l’instauration d’une
Église-Nation dans le Bas-Canada, devenu
Canada-Est en 1840 et province de Québec en
1867. Comme l’a écrit l’historien Jean Hamelin :
« Le vouloir vivre collectif diffus dans la
conscience du peuple s’est incarné dans un Nous
religieux... La société est une nation et la
nation une Église ». À la fin du XIXe siècle, la
province de Québec, dont la population s’élève à
1 600 000 habitants est administrée par 200
fonctionnaires et l’Église catholique romaine du
Québec emploie 10 000 personnes en divers genres
d’institutions, incluant des écoles et des
hôpitaux. Les 650 paroisses donnent corps à
l’Église-Nation. Chacune englobe son milieu.
Elle est d’autant plus forte, qu’elle se targue
d’être ouverte au monde, grâce à une Église
ultramontaine, c’est-à-dire centrée sur le
Vatican. Le nouveau dogme de l’infaillibilité
pontificale, promu par les évêques réunis lors
du concile Vatican I en 1870, est interprété de
façon exagérée. Selon une nouvelle ecclésiologie
monarchico-hiérarchique, ce qui auréole le pape
rebondit sur les évêques et même sur les curés
dans leurs paroisses respectives. Il en ressort
un triomphalisme indéniable.
André Chevalier, qui a publié en 1992 La
paroisse post-moderne. Faire Église aujourd’hui.
L’exemple du Québec, décrit la période
ultérieure, c’est-à-dire celle de 1900 à 1967,
comme en étant une restauration. Le mot
restauration n’est peut-être pas le plus
approprié, car il ne s’agit pas d’un retour à
une situation ancienne qui aurait été plutôt
idyllique. Il me semble historiquement plus
juste de percevoir cette soixantaine d’années
dans la foulée triomphaliste de l’Église-Nation
des années 1830-1900, quoique faisant face à des
bouleversements inattendus. Les dirigeants
ecclésiastiques s’en rendent plus ou moins
compte, mais les paroisses en ressentent les
contrecoups. Elles sont sur la première ligne.
Elles essaient de s’ajuster aussi bien que
possible.
Compte tenu de l’industrialisation, qui se
répand au tournant du XXe siècle, le Québec
passe peu à peu de la campagne à la ville. Selon
un schéma de provenance rurale, les quartiers y
sont découpés en paroisses dans l’espoir que
celles-ci continueront d’être les cellules de
base de la collectivité québécoise. Montréal en
est un exemple typique. Sur le pourtour de
l’île, à l’est, au nord et à l’ouest, neuf
paroisses rurales avaient été érigées sous le
régime français. Les sulpiciens s’obstinèrent
cependant à regrouper tout le reste de la
population en la seule paroisse Notre-Dame
jusqu’en 1865, date d’un décret du Vatican,
permettant enfin à l’évêque de subdiviser cette
dernière. Il fallut la démission de Mgr Bourget
en 1876, avant qu’il ne fût appliqué. La
paroisse Notre-Dame n’avait pas rejoint celle de
Saint-Sulpice à Paris avec ses 100 000 fidèles,
mais s’en était approchée à 80%.
Dans le milieu paroissial, urbain et rural, il
s’opère dans les trois premières décennies du
XXe siècle une certaine acculturation. La
paroisse s’intègre à la culture ambiante.
L’accent est mis sur les Caisses Populaires, les
associations agricoles, le syndicalisme
catholique. Aux nouvelles institutions sociales
à connotation confessionnelle, du moins
ecclésiale, se jouxtent la ligue du Sacré-Cœur,
l’Action sociale catholique, l’A.C.J.C. fort
nationaliste (Action catholique des jeunes
Canadiens), des retraites paroissiales et
fermées, le bulletin paroissial favorisant la
communication surtout en milieu urbain, des
croisades de moralité publique. Il s’agit d’un
premier essai d’adaptation de la part des
paroisses, face à une crise de civilisation plus
ou moins perçue à travers le prisme de
l’immoralité dans les villes, de l’influence des
protestants et des difficultés subies par les
Canadiens français dans les autres provinces.
Un deuxième essai d’adaptation a eu lieu entre
1930 et 1950, de la grande crise économique à
l’après-deuxième guerre mondiale. La crise
profonde de civilisation est un peu perçue, mais
l’on pense que ce sera passager. Les paroisses
accueillent des solutions proposées par les
évêchés, souvent tributaires du Vatican, de la
France ou de la Belgique francophone, par
exemple un code de musique sacrée grégorienne,
des Nouveaux Testaments peu à peu répandus, un
début de renouvellement du catéchisme, des
mouvements comme les Lacordaire et les
Jeanne-d’Arc, des cours de préparation au
mariage, les Œuvres des terrains de jeux, enfin
le grand mouvement de l’Action catholique
spécialisée dans toutes les sphères de la
société, par exemple la JOC (Jeunesse ouvrière
catholique), la JIC, la JEC, la JAC et autres.
Pour ce faire et surtout pour rapprocher les
brebis de leur pasteur, les évêques érigent 307
nouvelles paroisses entre 1930 et 1949 au
Québec. Cette addition allait se poursuivre dans
la décennie suivante à Montréal, à cause de Mgr
Paul-Émile Léger, et dans un diocèse, comme
celui de Saint-Jean-Longueuil, à cause de
l’accroissement subit d’une population,
provenant de Montréal et d’ailleurs au Québec.
La troisième étape, celle de 1950 à 1967, en est
une de prise de conscience que le monde est en
crise et que le Québec fait partie de ce monde.
De Maurice Duplessis à la Révolution tranquille,
de Pie XII au concile Vatican II, de Mgr
Paul-Émile Léger, prince de l’Église, au
démissionnaire de 1967 voulant s’occuper des
lépreux, voilà autant de signes d’un
retournement. L’institution ecclésiastique dans
ses multiples ramifications cesse alors d’être
une nécessité collective; l’État et ses services
publics la remplacent. Le récent ministère
provincial de l’éducation accepte la catéchèse
au lieu du catéchisme dans les écoles, mais
l’État prend rapidement possession des
institutions sociales, dont des groupes
ecclésiastiques s’étaient occupés jusqu’alors,
par suppléance et par intérêt. En Église, on
donne cependant un sens à ce retrait. On en sort
diminué, mais grandi dans son intégrité, et l’on
conserve un capital de confiance à saveur
évangélique. L’euphorie du concile Vatican II y
est omniprésente. Mais les paroisses sont
chavirées : des prêtres changent d’orientation
de vie, des mouvements d’Action catholique
s’estompent, des fidèles refusent de se confiner
à une paroisse qui se ferme sur elle-même, faute
de ne plus s’occuper des besoins du milieu, pris
en charge par l’État ou par des organismes
communautaires non confessionnels, des tensions
s’enveniment entre les paroisses et les évêchés.
En somme, les paroisses sont au confluent d’une
Église conciliaire changée en profondeur et d’un
État soucieux de séculariser la société.
La publication de l’encyclique Humanae Vitae
en 1968, d’où ressort uniquement ce qui concerne
les moyens contraceptifs, ouvre la porte de la
désaffection latente à celle de la réprobation.
Les paroisses tentent de se relever de ce coup
dur durant les décennies de 1970 et 1980. D’une
part y sont promues des mouvements provenant
soit d’autres pays comme le Renouveau
charismatique et les Cursillos, soit
du Québec comme La Rencontre. D’autre
part, l’accent est mis sur des activités de
ressourcement, telles que la catéchèse pour
adultes, l’animation pastorale dans les écoles,
une réforme liturgique mieux instrumentée,
l’opération Chantier à la télévision, la
participation de plus en plus grande de
catholiques au sein de leur paroisse grâce aux
Conseils de pastorale, l’avènement d’agentes et
d’agents de pastorale, la nouvelle place des
femmes dans l’Église. Le modèle de la
paroisse-communauté prédomine de 1968 à 1995,
selon les diocèses.
La commission d’enquête Dumont avait intitulé
son rapport en 1971 : Un héritage, un projet.
L’accent avait été mis sur la mission de
l’Église dans son milieu. Mais ce fut laissé de
côté. Du communautaire, on n’a pas retenu le
sens des deux mots d’origine latine cum
et munus, c’est-à-dire une tâche avec,
accomplir une tâche avec d’autres dans le monde,
mais davantage une approche communionnelle
intimiste. Il est vrai que c’était à la mode
religieuse, car était forte la compétition de
très nombreuses nouvelles religions ou Églises.
Dans une société du provisoire, les tentatives
de toutes sortes ne durent cependant pas
longtemps. La visite du pape Jean-Paul II en
1984 n’a pas vraiment eu de suite. Le synode
romain de 1985, étant censé fêter le 20e
anniversaire de la fin du concile Vatican II,
l’a plutôt enterré. Des évêques du Québec ont
tenu le coup jusque vers 1995, en insistant sur
le communautaire missionnaire, mais leurs
successeurs furent d’un autre acabit.
Conclusion
En paroisse, qu’est-il arrivé entre temps,
qu’est-il arrivé par la suite? Fait-elle encore
partie de l’environnement rural ou urbain? Ne
subsiste-t-il que l’édifice de l’église et des
bureaux, là où ils ne sont pas vendus à d’autres
fins? La paroisse redevient-elle
para
oikos,
c’est-à-dire à côté de la maison, en voisinage,
comme un groupe de passage n’appartenant pas à
la majorité de la population? Est-elle un signe
de la maison de Dieu, tout en vivant sur terre?
Est-elle d’abord un rassemblement de personnes,
témoignant d’une même foi chrétienne en Dieu, en
somme une portion d’Église, une Église locale en
mission d’évangélisation dans son milieu, sans
doute liée à d’autres au sein d’une Église
particulière, dite diocésaine et pourquoi pas
aussi en interrelations œcuméniques et
interreligieuses? Ne remarque-t-on pas une
capacité historique des paroisses à une certaine
flexibilité, tout en se situant dans l’espace et
le temps? Des éléments de réponses à ces
questions et à d’autres seront sans doute
apportés par Claude Lefebvre et André
Cyr-Desroches, qui vont intervenir après moi,
ainsi que dans l’échange qui s’ensuivra.
Merci de votre attention.
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