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Approche historique des paroisses
Lucien Lemieux

 

 

 

Lucien LEMIEUX a été professeur adjoint, puis agrégé à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal. Docteur en histoire, il est l'auteur de deux ouvrages d'histoire du catholicisme au Canada et de plus d'une soixantaine d'articles sur le sujet. Il travaille à la rédaction d'une histoire religieuse du Québec. Il est le modérateur de l’unité pastorale de Saint-Lambert.

L’étymologie grecque du mot paroisse comporte deux mots : παρα et oικoσ, c’est-à-dire à côté de la maison. On séjourne en voisinage, comme un groupe n’appartenant pas à la majorité de la population, par exemple comme une petite colonie juive à Rome ou à Athènes. Être chrétiennement paroissial, veut dire être habitant de la maison de Dieu, tout en vivant sur terre! « Vous êtes des étrangers et des voyageurs », selon la première épître, attribuée à Pierre (I P 2, 11). La paroisse s’oppose étymologiquement à l’idée d’une installation sur un territoire; c’est plutôt un lieu de passage, un lieu de voisinage temporaire, un lieu de rencontre avec Dieu au milieu d’un monde, perçu plutôt de façon négative. Ce n’est donc pas durable. Il ne s’agit pas moins d’un séjour, dans un lieu et dans le temps.

1.   Avènement très lent

Des regroupements de chrétiennes et de chrétiens se sont appliqué le mot πaροϊχιa très lentement. En 95, une lettre, attribuée à l’épiscope de Rome, Clément Ier, commence ainsi : « L’Église de Dieu, qui tient paroisse à Rome » ou, selon une autre traduction, « l’Église de Dieu qui paroissialise à Rome ». Bien que cette Église soit clairement territoriale, l’expression πaροϊχιa lui donne une connotation de séjour provisoire, peut-être à cause des persécutions, mais aussi parce que le peuple de Dieu est sans cesse en marche vers la Jérusalem nouvelle. Le mot latin parochia succéda au mot grec, à mesure que la partie occidentale de l’empire romain changerait son langage courant, comme plus tard le mot français paroisse succéderait à parochia.

Les communautés chrétiennes, qui à l’occasion se dénomment paroisses à partir du IIe siècle, sont urbaines et sont progressivement desservies par des personnes, qui y exercent des ministères, mot qui veut dire étymologiquement des services. Les noms et les tâches se précisent peu à peu. L’épiscope en devient le principal responsable, s’entourant d’une équipe de presbytres, de diacres et d’autres ministres selon les besoins; il s’agit de femmes ou d’hommes selon les milieux et les circonstances. Progressivement, à mesure que les années passent et que la fin du monde n’arrive pas, même si elle avait été prévue comme prochaine au début du christianisme, le mot paroisse perd son sens eschatologique et désigne une communauté de plus en plus stable. Faire paroisse durant les IIe et III e siècles évoque donc des significations complémentaires : faire Église dans un lieu d’habitations regroupées, faire Église en solidarité avec le voisinage, faire Église en une ville, faire Église en séjour précaire dans un monde païen ambiant. En 177, une façon de correspondre entre Églises chrétiennes est ainsi exprimée : « les serviteurs du Christ, qui paroissialisent à Vienne et à Lyon, en Gaule, aux frères d’Asie et de Phrygie ». On peut tout de même affirmer que là où il y a une ville, il s’y introduit avec le temps une paroisse chrétienne, desservie par un épiscope. Au début de l’Église, la ville a précédé la paroisse.

De telles paroisses, dites peu à peu épiscopales, s’accroissent en nombre, surtout à partir du IVe siècle, après l’édit de tolérance de l’empereur Constantin en 313, signé à Milano, et surtout après la reconnaissance du christianisme comme religion d’État par l’empereur Théodose de Constantinople en 380. Peu à peu de nouvelles communautés chrétiennes, se constituant dans les banlieues des villes, sont confiées à des membres du presbytérium, c’est-à-dire de l’équipe presbytérale de l’épiscope. Jusqu’alors les presbytres, toujours des hommes mariés bénévoles comme l’épiscope, coopéraient avec ce dernier et l’accompagnaient lors des célébrations. Désormais, un ou des presbytres officient, seuls ou avec des collègues, lors des rassemblements, en l’absence de l’épiscope, qui ne peut plus suffire à la tâche. On parle dès lors de paroisses presbytérales. Les paroisses étaient donc qualifiées, à partir du IVe siècle, selon la personne, qui la présidait, soit épiscopale soit presbytérale. Les presbytres ne demeuraient pas moins sous l’autorité de l’épiscope, de façon telle que les paroisses dont ils pouvaient s’occuper étaient subalternes à celle de l’épiscope au centre de la ville. Bientôt, des presbytres, responsables de paroisses banlieusardes ou même rurales, s’entourèrent d’autres presbytres et devinrent eux-mêmes des épiscopes, des épiscopes suffragants de celui de la ville.

Le mot sacerdos, prêtre, attribué occasionnellement, à l’évêque selon le modèle des grands prêtres de l’Ancien Testament, commence peu à peu à être appliqué aux presbytres.  Ce mot est limitatif, car ceux-ci n’exerçaient pas seulement le ministère sacerdotal, mais aussi celui d’annonceur de la Parole de Dieu et celui de pasteur. Mais, comme le christianisme remplaçait les religions païennes, dirigées par des prêtres, ses ministres furent affublés du même vocable, qui a d’ailleurs subsisté jusqu’à maintenant. Restreindre le christianisme au culte par le biais de ses ministres ordonnés est une anomalie.

Calquant le modèle organisationnel de l’empire romain, qui fut civilement divisé en provinces et en diocèses en 284, l’Église fit de même par la suite, quoiqu’à l’inverse. Sur le plan civil, le diocèse d’Égypte incluait plusieurs provinces, comme si nous parlions du diocèse du Canada, qui inclurait plusieurs provinces. Sur le plan ecclésiastique, le mot diocèse remplaça peu à peu le mot paroisse, là où se trouvait un épiscope, ce qui laisserait en place seules des paroisses presbytérales. Les mots paroisses et diocèses sont d’origine étymologique semblable, car le mot diocèse inclut dikhsis, dériver du verbe oikeiv, habiter, administrer, en somme gouverner une maison. Pour sa part, le mot province a été utilisé en Église, pour signifier un regroupement de diocèses, telle la province ecclésiastique de Montréal, incluant les diocèses de Montréal, de Joliette, de Valleyfield, de Saint-Jean-Longueuil et de Saint-Jérôme.

2.  Diversité progressive

Rien de cela n’a été établi en même temps pour l’ensemble des Églises. De plus, les parties orientale et occidentale de l’empire romain se scindaient progressivement l’une de l’autre. Il s’ensuivrait  le schisme de 1054 entre l’Église latine et l’Église grecque; cette dernière se subdiviserait dans les Églises dites orthodoxes. L’évolution des paroisses différerait de part et d’autre. Même en ce qui est devenu l’Europe occidentale à partir du Moyen Âge, trois modèles paroissiaux se sont côtoyés, du VIIe siècle au XIe siècle :

  • des diocèses, surtout en péninsule italique, équivalant chacun à une paroisse; d’ailleurs, des diocèses italiens minuscules ont inclus à peine cinq ou six paroisses jusqu’au  concile Vatican II;

  • des unités paroissiales, en Gaule, spécialement à partir de Charlemagne au VIIIe siècle, à l’origine de celles qui existent encore, alors que le monde rural était prédominant, que le christianisme cherchait à faire disparaître toute trace de paganisme et que le système féodal se répandait;

  • des communautés chrétiennes, qui se regroupaient autour des abbayes ou des prieurés en Angleterre et des monastères en Irlande, ce qui s’est répandu ailleurs par la suite, donc autour de moines, dont certains étaient ordonnés au ministère presbytéral.

Dans le Saint empire romain germanique, les premiers diocèses, qui se sont subdivisés en paroisses, furent ceux de Cologne et de Worms, et ce au XIe siècle seulement; jusqu’alors on avait continué d’utiliser le mot paroisse pour un diocèse. Il en est ressorti durant le bas Moyen Âge, c’est-à-dire du XIe au XIIIe siècle, quatre sortes de paroisses, là comme ailleurs en Europe occidentale, puis en Europe centrale, au sein de l’Église catholique romaine de rite latin :

  • autour d’églises construites avec la permission de l’évêque, mot français moins savant qu’épiscope, apparu au Xe siècle à partir d’une mauvaise prononciation du mot latin épiscu, raccourci d’épiscopus; ces édifices s’élevaient ici et là, au sein de petites agglomérations rurales, le long d’un chemin, ou au centre d’un village, où résidaient des artisans et de petits propriétaires;

  • autour d’églises, bâties par l’évêque lui-même dans des domaines appartenant au diocèse;

  • dans des seigneuries  de grands propriétaires terriens, qui désiraient un lieu de rassemblement paroissial pour leurs censitaires ou employés;

  • autour d’églises abbatiales et de chapelles, érigées par des moines.

Bien que s’établissant dans la diversité, les paroisses regroupaient une population plus ou moins nombreuse, selon qu’on était en ville ou en milieu rural.

Comme cette période du XIe au XIVe  siècle a été marquée par une prédominance du pouvoir ecclésiastique sur le pouvoir civil, les prêtres diocésains, œuvrant seuls dans les paroisses, sont de plus en plus souvent nommés curés, mot qui apparaît en français en 1259, provenant du verbe latin curare (prendre soin de). Ces curés ne sont plus seulement approuvés par l’évêque sur présentation des gens du milieu; ils commencent alors à être choisis et nommés par lui. Les circonscriptions ecclésiastiques paroissiales finissent même par donner naissance à des circonscriptions civiles en milieux rural et semi-urbain. L’on peut dire qu’à cette époque les agglomérations paroissiales ont précédé les institutions civiles. Les États-nations commencent à apparaître, par exemple en France, mais les municipalités n’existent pas encore. Les paroisses deviennent même des unités administratives civiles, celles-ci s’identifient en quelque sorte aux paroisses et en conservent le nom. Il en reste des relents. Par exemple, au Portugal, les 4 000 circonscriptions civiles s’appellent encore des paroisses, correspondant initialement aux 4000 paroisses ecclésiastiques du pays.

3.  Tournant conciliaire de Trente

Au IVe concile général du Latran à Rome en 1215, il avait été demandé à tout membre de l’Église, qui avait fait sa première communion eucharistique, de se confesser à son curé de paroisse au moins une fois l’an, ce qui avait renforcé le lien paroissial des fidèles, de même que d’assister obligatoirement à la messe paroissiale hebdomadaire. C’était une façon de contrecarrer l’influence des cathares, considérés comme des hérétiques. Il faut cependant attendre au XVIe siècle, lors du concile général de Trente, pour que les quelque soixante évêques réunis s’encouragent et invitent leurs collègues absents à promouvoir la fondation de plusieurs paroisses dans leurs villes épiscopales respectives au lieu de continuer à avoir une seule paroisse dans chaque ville, et ce afin de mieux subvenir aux besoins pastoraux des fidèles. Il faut dire que depuis la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, les villes avaient repris le dessus sur la campagne et que la population s’y était beaucoup accrue. C’était aussi un moyen d’enrayer l’expansion du protestantisme dans les villes.

De plus, à cause de problèmes flagrants dans l’exercice du ministère paroissial, il est  convenu au concile de Trente :

  • que l’évêque est le pasteur de tout son diocèse,

  • que le curé est le seul responsable de la paroisse, ce qui exige de sa part qu’il y réside, qu’il prêche, qu’il éduque religieusement les jeunes et qu’il ne cumule pas de bénéfices, par exemple en étant curé dans plusieurs paroisses à la fois, ce qui pouvait l’enrichir,

  • que les territoires paroissiaux soient délimités de façon précise, qu’une église y soit construite en chaque paroisse et que celle-ci ne soit pas trop populeuse, à moins qu’il ne s’y trouve des vicaires,

  • que seul le clergé diocésain assure le ministère en paroisse, ce qui excluait les ordres religieux.

Deux principes prévalaient : grande accessibilité des fidèles aux services paroissiaux, en l’occurrence l’instruction religieuse et les sacrements, de même que la possibilité pour un curé de connaître tous les fidèles dont il a soin.

Le concile de Trente ne s’appliqua pas rapidement, même pas avant le XVIIe siècle en France, c’est-à-dire une cinquantaine d’années après sa tenue. La réforme conciliaire, toute centrée sur son opposition au protestantisme, se répandit en ce pays grâce aux maîtres de l’École française : François de Sales, Pierre de Bérulle, Charles de Condren, Vincent de Paul, Jean-Jacques Olier, Jean Eudes. Adrien Bourdoise, un prêtre excessif et bourru, dont le nom est moins connu, insista sur le port de la soutane pour les curés et valorisa la paroisse. Il a écrit : « Ce que la famille est à la patrie, la paroisse l’est au diocèse » ou encore « la paroisse est la matrice de la religion, le berceau des chrétiens ». Selon lui, la paroisse n’est pas d’abord une institution administrative, dont quelqu’un tire un bénéfice, financier ou autre, mais une communauté dont le responsable est un curé, un pasteur, un recteur, celui qui prend soin des personnes, de la cura animarum, comme on disait. Bourdoise favorise de plus la vie commune des prêtres d’une même paroisse dans un presbytère, mot qui veut dire une résidence, une résidence de presbytres.

Dans les faits, il faudra attendre le Code de droit canonique de 1917, avant que les évêques ne soient obligés de subdiviser leur diocèse en paroisses, chacune desservant, un regroupement déterminé de fidèles et ayant une église ainsi qu’un curé. Comme le concile de Trente s’est étalé sur trois périodes entre 1545 et 1563, il s’est donc passé plus de 350 ans avant l’application obligatoire de ces décisions conciliaires, relatives aux paroisses.

4.     Organisation coloniale en Église canadienne

Après avoir été un comptoir de 1608 à 1629, puis peu à peu une colonie à la suite du retour des Français en 1632, le Canada en Nouvelle-France, c’est-à-dire le territoire correspondant à peu près au Québec actuel, n’était habité que de 2,200 Blancs en 1659, l’année de l’arrivée de Mgr François de Montmorency- Laval. Bien que vicaire apostolique en pays de mission, il se soucie rapidement d’organiser l’Église selon le concile de Trente. Après avoir fait un voyage fructueux en France en 1662, spécialement auprès du Conseil du roi Louis XIV, il fonde le Séminaire de Québec en 1663 avec le but d’y relier tous les prêtres séculiers. En ce sens, les paroisses deviendraient même, par les curés, comme des succursales du Séminaire. Ce projet idéaliste lui semblait le meilleur moyen de fournir aux fidèles de bons curés. La première paroisse, érigée canoniquement en 1664, fut celle de Québec, sous le vocable de Notre-Dame, puis d’autres s’ensuivirent, dont celle de Montréal, sous le même vocable, en 1678. Étant devenu en 1674 évêque du diocèse de Québec, territoire couvrant toute la Nouvelle-France, Mgr de Laval aurait érigé 40 paroisses en Canada, au sein d’une population d’à peine 12,000 habitants à la fin de son épiscopat actif en 1684.

À cinq exceptions près, l’évêque nommait le curé de chaque paroisse. Une fois en possession de sa cure, le titulaire exerce son ministère, en présidant les offices et en s'occupant de l'administration de la fabrique. Il remplit aussi des fonctions civiles: tenir les registres et, en l'absence des personnes habituellement requises pour ce faire, voir à l'élection d'une tutelle et aux inventaires, dresser des contrats de mariage et des testaments. À partir de 1717, il est libéré de l'obligation de publier les ordonnances de l'État, lors de la célébration dominicale, mais il doit toujours, au prône et durant la célébration eucharistique, prier nommément pour le roi, et, au prône seulement, pour le seigneur et sa famille.

La fixation d'un prêtre à une cure requiert que la paroisse le fasse vivre, avec l'aide de l'État ou non. Les revenus proviennent des honoraires de basses messes ou de la part allouée à l'officiant dans les honoraires des grand-messes, des extraits de registres, de l'annonce des bans de mariage, mais surtout des dîmes. Celles-ci portent sur les grains : blé, seigle, orge et avoine battus et vannés. Faute de grains, les dîmes sont calculées sur autres choses, tels les poissons, et ce après une entente spéciale entre les habitants du lieu et l'évêque. L'État pouvait intervenir, pour déterminer l'étendue et la nature de la dîme et aussi pour forcer les paroissiens et les paroissiennes à remplir leur devoir ; le civil et l’ecclésiastique s’entrelaçaient en quelque sorte. Pour ce qui avait trait aux dîmes, équivalant à 1/26 des récoltes, le curé et les habitants étaient ensemble tributaires de la prospérité ou de la disette. En général, à part une douzaine de paroisses, les curés vivaient plutôt modestement. Il faut dire qu’ils jardinaient et même élevaient souvent des animaux, ce qui leur fournissait une certaine subsistance.

L'assemblée de fabrique, corporation administrative de la paroisse, était composée du curé et des « marguilliers du banc », alors au nombre de trois. Ceux-ci étaient élus par une assemblée annuelle des paroissiens, à laquelle assistaient surtout les anciens marguilliers. On ne pouvait refuser d’être marguillier, à moins d'être noble, militaire ou officier de milice en service ; les femmes en seraient cependant exclues jusqu'à la loi civile des fabriques de 1966. Œuvrant gratuitement, les trois marguilliers d'office se contentaient d'honneurs particuliers, comme celui d'assister aux célébrations liturgiques dans le banc des marguilliers, en face de la chaire, alors que se trouvaient ailleurs le banc seigneurial et le banc du capitaine de milice, chef civil et militaire de la paroisse.

Les revenus propres à la fabrique provenaient du fermage de terrains, lorsque ceux-ci étaient loués à des particuliers, de la quête de l'enfant-Jésus, faite par le curé lors de sa visite paroissiale annuelle, de la quête dominicale, de diverses autres offrandes, des rentes de bancs, du tiers des honoraires des grand-messes, des inhumations. Quant aux dépenses, elles avaient trait aux frais du culte et à l'entretien intérieur de l'église. S'il s'agissait de dépenses extraordinaires, telles la construction et les réparations de l'église ou du presbytère, les paroissiens réunis en assemblée s'imposaient corvée et cotisation, chacun devant fournir tant de jours de travail, tant de planches, tant de clous. C’était une forme d’initiation à la démocratie.

Le gouvernement civil de la Nouvelle-France intervenait dans l'érection, l'interdiction ou la détermination des limites paroissiales. L'érection avait lieu, s'il s'y trouvait une population suffisante, ainsi que des terrains nécessaires pour les services religieux, et si les limites territoriales étaient acceptées par les habitants du lieu. En 1721, le gouverneur entérina officiellement les limites paroissiales déjà adoptées et même celles de nombreuses paroisses éventuelles. À partir de 1763, après l’avènement du régime britannique, la paroisse demeura le seul lieu communautaire des habitants. Le curé en est le principal maître d’œuvre, les autres hommes influents étant le seigneur, dont l’importance allait diminuer, et le capitaine de milice. Il n’y a pas encore de municipalités ni urbaines ni rurales. Cette institution ne prendrait forme qu’en 1832 pour Québec et Montréal, d’ailleurs de façon sporadique; l’adoption du régime municipal dans le Canada-Uni aurait lieu seulement en 1845.

5.   Essor et déclin des paroisses au Québec

À partir de 1830, des curés accompagnent des colons vers des terres neuves au-delà des townships ou des cantons, par exemple vers le Lac Saint-Jean, le Saguenay, les Laurentides, la Gaspésie et l’Abitibi, et aussi les centaines de milliers de personnes qui vont aux États-Unis d’Amérique et qui s’y regroupent en paroisses francophones. La période de 1830 à 1900 peut être dite celle de l’instauration d’une Église-Nation dans le Bas-Canada, devenu Canada-Est en 1840 et province de Québec en 1867. Comme l’a écrit l’historien Jean Hamelin : « Le vouloir vivre collectif diffus dans la conscience du peuple s’est incarné dans un Nous religieux... La société est une nation et la nation une Église ». À la fin du XIXe siècle, la province de Québec, dont la population s’élève à 1 600 000 habitants est administrée par 200 fonctionnaires et l’Église catholique romaine du Québec emploie 10 000 personnes en divers genres d’institutions, incluant des écoles et des hôpitaux. Les 650 paroisses donnent corps à l’Église-Nation. Chacune englobe son milieu. Elle est d’autant plus forte, qu’elle se targue d’être ouverte au monde, grâce à une Église ultramontaine, c’est-à-dire centrée sur le Vatican. Le nouveau dogme de l’infaillibilité pontificale, promu par les évêques réunis lors du concile Vatican I en 1870, est interprété de façon exagérée. Selon une nouvelle ecclésiologie monarchico-hiérarchique, ce qui  auréole le pape rebondit sur les évêques et même sur les curés dans leurs paroisses respectives. Il en ressort un triomphalisme indéniable.

André Chevalier, qui a publié en 1992 La paroisse post-moderne. Faire Église aujourd’hui. L’exemple du Québec, décrit la période ultérieure, c’est-à-dire celle de 1900 à 1967, comme en étant une restauration. Le mot restauration n’est peut-être pas le plus approprié, car il ne s’agit pas d’un retour à une situation ancienne qui aurait été plutôt idyllique. Il me semble historiquement plus juste de percevoir cette soixantaine d’années dans la foulée triomphaliste de l’Église-Nation des années 1830-1900, quoique faisant face à des bouleversements inattendus. Les dirigeants ecclésiastiques s’en rendent plus ou moins compte, mais les paroisses en ressentent les contrecoups. Elles sont sur la première ligne. Elles essaient de s’ajuster aussi bien que possible.

Compte tenu de l’industrialisation, qui se répand au tournant du XXe siècle, le Québec passe peu à peu de la campagne à la ville. Selon un schéma de provenance rurale, les quartiers y sont découpés en paroisses dans l’espoir que celles-ci continueront d’être les cellules de base de la collectivité québécoise. Montréal en est un exemple typique. Sur le pourtour de l’île, à l’est, au nord et à l’ouest, neuf paroisses rurales avaient été érigées sous le régime français. Les sulpiciens s’obstinèrent cependant à regrouper tout le reste de la population en la seule paroisse Notre-Dame jusqu’en 1865, date d’un décret du Vatican, permettant enfin à l’évêque de subdiviser cette dernière. Il fallut la démission de Mgr Bourget en 1876, avant qu’il ne fût appliqué. La paroisse Notre-Dame n’avait pas rejoint celle de Saint-Sulpice à Paris avec ses 100 000 fidèles, mais s’en était approchée à 80%.

Dans le milieu paroissial, urbain et rural, il s’opère dans les trois premières décennies du XXe siècle une certaine acculturation. La paroisse s’intègre à la culture ambiante. L’accent est mis sur les Caisses Populaires, les associations agricoles, le syndicalisme catholique. Aux nouvelles institutions sociales à connotation confessionnelle, du moins ecclésiale, se jouxtent la ligue du Sacré-Cœur, l’Action sociale catholique, l’A.C.J.C. fort nationaliste (Action catholique des jeunes Canadiens), des retraites paroissiales et fermées, le bulletin paroissial favorisant la communication surtout en milieu urbain, des croisades de moralité publique. Il s’agit d’un premier essai d’adaptation de la part des paroisses, face à une crise de civilisation plus ou moins perçue à travers le prisme de l’immoralité dans les villes, de l’influence des protestants et des difficultés subies par les Canadiens français dans les autres provinces.

Un deuxième essai d’adaptation a eu lieu entre 1930 et 1950, de la grande crise économique à l’après-deuxième guerre mondiale. La crise profonde de civilisation est un peu perçue, mais l’on pense que ce sera passager. Les paroisses accueillent des solutions proposées par les évêchés, souvent tributaires du Vatican, de la France ou de la Belgique francophone, par exemple un code de musique sacrée grégorienne, des Nouveaux Testaments peu à peu répandus, un début de renouvellement du catéchisme, des mouvements comme les Lacordaire et les Jeanne-d’Arc, des cours de préparation au mariage, les Œuvres des terrains de jeux, enfin le grand mouvement de l’Action catholique spécialisée dans toutes les sphères de la société, par exemple la JOC (Jeunesse ouvrière catholique), la JIC, la JEC, la JAC et autres. Pour ce faire et surtout pour rapprocher les brebis de leur pasteur, les évêques érigent 307 nouvelles paroisses entre 1930 et 1949 au Québec. Cette addition allait se poursuivre dans la décennie suivante à Montréal, à cause de Mgr Paul-Émile Léger, et dans un diocèse, comme celui de Saint-Jean-Longueuil, à cause de l’accroissement subit d’une population, provenant de Montréal et d’ailleurs au Québec.

La troisième étape, celle de 1950 à 1967, en est une de prise de conscience que le monde est en crise et que le Québec fait partie de ce monde. De Maurice Duplessis à la Révolution tranquille, de Pie XII au concile Vatican II, de Mgr Paul-Émile Léger, prince de l’Église, au démissionnaire de 1967 voulant s’occuper des lépreux, voilà autant de signes d’un retournement. L’institution ecclésiastique dans ses multiples ramifications cesse alors d’être une nécessité collective; l’État et ses services publics la remplacent. Le récent ministère provincial de l’éducation accepte la catéchèse au lieu du catéchisme dans les écoles, mais l’État prend rapidement possession des institutions sociales, dont des groupes ecclésiastiques s’étaient occupés jusqu’alors, par suppléance et par intérêt. En Église, on donne cependant un sens à ce retrait. On en sort diminué, mais grandi dans son intégrité, et l’on conserve un capital de confiance à saveur évangélique. L’euphorie du concile Vatican II y est omniprésente. Mais les paroisses sont chavirées : des prêtres changent d’orientation de vie, des mouvements d’Action catholique s’estompent, des fidèles refusent de se confiner à une paroisse qui se ferme sur elle-même, faute de ne plus s’occuper des besoins du milieu, pris en charge par l’État ou par des organismes communautaires non confessionnels, des tensions s’enveniment entre les paroisses et les évêchés. En somme, les paroisses sont au confluent d’une Église conciliaire changée en profondeur et d’un État soucieux de séculariser la société.

La publication de l’encyclique Humanae Vitae en 1968, d’où ressort uniquement ce qui concerne les moyens contraceptifs, ouvre la porte de la désaffection latente à celle de la réprobation. Les paroisses tentent de se relever de ce coup dur durant les décennies de 1970 et 1980. D’une part y sont promues des mouvements provenant soit d’autres pays comme le Renouveau charismatique et les Cursillos, soit du Québec comme La Rencontre. D’autre part,  l’accent est mis sur des activités de ressourcement, telles que la catéchèse pour adultes, l’animation pastorale dans les écoles, une réforme liturgique mieux instrumentée, l’opération Chantier à la télévision, la participation de plus en plus grande de catholiques au sein de leur paroisse grâce aux Conseils de pastorale, l’avènement d’agentes et d’agents de pastorale, la nouvelle place des femmes dans l’Église. Le modèle de la paroisse-communauté prédomine de 1968 à 1995, selon les diocèses.

La commission d’enquête Dumont avait intitulé son rapport en 1971 : Un héritage, un projet. L’accent avait été mis sur la mission de l’Église dans son milieu. Mais ce fut laissé de côté. Du communautaire, on n’a pas retenu le sens des deux mots d’origine latine  cum et munus, c’est-à-dire une tâche avec, accomplir une tâche avec d’autres dans le monde, mais davantage une approche communionnelle intimiste. Il est vrai que c’était à la mode religieuse, car était forte la compétition de très nombreuses nouvelles religions ou Églises. Dans une société du provisoire, les tentatives de toutes sortes ne durent cependant pas longtemps. La visite du pape Jean-Paul II en 1984 n’a pas vraiment eu de suite. Le synode romain de 1985, étant censé fêter le 20e anniversaire de la fin du concile Vatican II, l’a plutôt enterré. Des évêques du Québec ont tenu le coup jusque vers 1995, en insistant sur le communautaire missionnaire, mais leurs successeurs furent d’un autre acabit.

Conclusion

En paroisse, qu’est-il arrivé entre temps, qu’est-il arrivé par la suite? Fait-elle encore partie de l’environnement rural ou urbain? Ne subsiste-t-il que l’édifice de l’église et des bureaux, là où ils ne sont pas vendus à d’autres fins? La paroisse redevient-elle para oikos, c’est-à-dire à côté de la maison, en voisinage, comme un groupe de passage n’appartenant pas à la majorité de la population? Est-elle un signe de la maison de Dieu, tout en vivant sur terre? Est-elle d’abord un rassemblement de personnes, témoignant d’une même foi chrétienne en Dieu, en somme une portion d’Église, une Église locale en mission d’évangélisation dans son milieu, sans doute liée à d’autres au sein d’une Église particulière, dite diocésaine et pourquoi pas aussi en interrelations œcuméniques et interreligieuses? Ne remarque-t-on pas une capacité historique des paroisses à une certaine flexibilité, tout en se situant dans l’espace et le temps? Des éléments de réponses à ces questions et à d’autres seront sans doute apportés par Claude Lefebvre et André Cyr-Desroches, qui vont intervenir après moi, ainsi que dans l’échange qui s’ensuivra.

Merci de votre attention.

 

 

 

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