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Dix remarques sur Dominus Jesus  
André Naud

 

 

1. Le vocabulaire «pluralisme de droit» et «pluralisme de principe» n’est peut-être pas le plus adéquat. La formule « pluralisme de principe » se trouve chez Claude Geffré (Revue théologique de Louvain, 2000, n.1, p. 15), mais elle me semble y signifier «pluralisme de fait quasi insurmontable». Geffré aurait raison de protester pour dire que les erreurs qu’on en déduit au n. 4 ne vont pas de soi; particulièrement dans son cas, car il n’affirme rien du genre.

2. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le texte n’est pas très hésitant quand il s’agit de parler du caractère complet de la révélation divine. Quelques phrases seraient difficilement défendables, même du seul point de vue de saint Thomas d’Aquin qui avait une si vive conscience du caractère indicible du mystère de Dieu. Il y a, de ce point de vue, certaines formulations peu heureuses, v.g. aux nn. 4 et 5. Il sera toujours délicat de parler d’une révélation complète ou de plénitude de la vérité. Bien sûr, la «Révélation» est terminée en Jésus-Christ. Mais le mystère de Dieu est-il épuisé pour autant et accède-t-on à toutes les vérités? Ne faudrait-il pas nuancer l’interprétation ou l’utilisation des propos de Jean 16, 13? Ces propos éliminent-ils toute incertitude? Les chrétiens savent-ils tout? Savent-ils tout de Dieu?

3. Cette déclaration ne va pas très loin dans l’affirmation que nous aurions des choses à apprendre des autres religions. Est-ce justifié? Doit-on concevoir ce qu’il y a de bon dans les autres religions uniquement comme «préparation» à la foi chrétienne? Nous empruntons à la philosophie depuis les débuts de l’Église. Ne peut-on penser qu’on peut emprunter aussi à la sagesse des autres religions? De ce point de vue, la déclaration paraît un peu mesquine.

4. On semble assez hésitant à affirmer que les non-chrétiens peuvent se sauver à travers leur foi et par le biais de leurs rites. Cette position est largement en retrait d’une pensée aussi prudente que celle de Gustave Thils (Voir Primauté et infaillibilité du Pontife romain à Vatican I, suivi de Études et compléments, Leuven University Press, 1989, p. 373-404). Je suis un peu scandalisé que la Déclaration ait ressuscité dans ce cadre la théorie des grâces obtenues ex opere operato?  

5. La manière de vouloir bien distinguer la foi théologale et la croyance des autres religions paraîtra certainement odieuse à ceux avec qui on veut dialoguer. Notre foi n’est-elle pas humaine, elle aussi, d’un certain point de vue? Échappe-t-elle à toutes les contingences de l’histoire? Tout, dans l’A.T. et même dans le Nouveau, est-il d’égale valeur? L’A.T. ne contient-il pas des erreurs concernant l’idée qu’on peut se faire de Dieu, comme l’a si fortement souligné Simone Weil?

6. La déclaration a raison de souligner la dimension universelle de la Rédemption opérée par le Christ. Mais peut-on établir un parallèle entre le rôle de Jésus et celui de l’Église, comme on le fait dans le titre du document romain? Convient-il d’assimiler plus ou moins les deux comme on le fait? Sommes-nous devant le même registre de certitudes? La médiation de Jésus est une chose, la médiation de l’Eglise n’en est-elle pas une autre? Ces deux médiations sont-elles également fondées dans l’Écriture? Ne reste-t-on pas encore trop subjugué par la formule «Extra Ecclesiam nulla salus»? Le sens de celle-ci n’a-t-il pas évolué beaucoup au cours de l’histoire, signifiant souvent le contraire de ce qu’on lui fait dire aujourd’hui? N’a-t-on pas besoin de plus d’honnêteté intellectuelle en regard de cette formule? Et celle-ci est-elle aujourd’hui présentable au chrétien ordinaire?

7. Le document a raison de mettre en garde contre la tentation de ne concevoir Jésus que comme l’un des multiples visages que prendrait le Logos au cours des siècles. Bien traité, ce thème aurait suffi pour faire l’objet d’une déclaration opportune.

8. Le document ne recule pas devant la tentation de prétendre que la situation des chrétiens et surtout des catholiques serait plus favorable pour «faire son salut». Il me semble que c’est là une position difficile à défendre et que beaucoup de théologiens ont abandonnée avec raison depuis un bon moment. Il est en effet difficile de trancher une telle question. Sur quoi se baserait-on? Quoi qu’il en soit, les mots «grave indigence» du n. 22 de la déclaration est tout à fait regrettable, comme on se plaît à le souligner.  

9. La déclaration du n. 22 à l’effet que «le salut se trouve dans la vérité» fait sursauter. On peut se demander si elle est vraiment évangélique. L’Évangile ne nous clame-t-il pas que le salut est dans la charité, comme le montrent les propos de Jésus sur le jugement dernier (Mt 25, 31-46) ?

10. La manière dont le document nie le statut d’Église aux autres dénominations chrétiennes est odieuse et elle l’est fort inutilement. Elle est particulièrement odieuse pour l’Église anglicane à cause de l’affirmation que pour être une vraie Église («au sens propre») une communauté chrétienne doit avoir des ordinations valides. On se rappelle qu’un document récent du cardinal Ratzinger affirmait non seulement que les ordinations anglicanes sont invalides, comme l’écrivait Léon XIII, mais qu’il s’agit là d’un jugement «définitif» de l’Église. (Cf. «Note doctrinale illustrant la formule conclusive de la Professio fidei» accompagnant la Lettre apostolique Ad tuendam fidem). Ce qui oblige à se demander si l’on est conscient à Rome de ce qu’on écrit.  

Pour tout dire, ce document est passablement bâclé. Bien qu’il rappelle certains éléments de prudence élémentaire, on peut estimer qu’il fera plus de mal que de bien, même chez les catholiques. Il ne peut guère être utile pour les aider à situer leur foi et à se situer eux-mêmes dans l’univers du pluralisme religieux. Il montre peu d’ouverture aux exigences de respect nécessaires à tout dialogue. Il est impossible de penser qu’il puisse être favorablement accueilli par les non-chrétiens et encore moins par nos frères chrétiens d’autres confessions.

Il est bien difficile de penser que ce document se situe dans le prolongement de l’esprit et parfois même de la lettre de Vatican II. Pendant le dernier concile, le cardinal Bea, le Secrétariat pour l’unité chrétienne et le Concile lui-même n’auraient jamais laissé passer un tel document sans demander moult corrections.

 

le 11 septembre 2000

 

 

 

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