Richard Bergeron, franciscain, est professeur émérite de la faculté de théologie de l'Université de Montréal. Il est l'auteur du livre Les pros de Dieu.

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Dominus Ratzinger  
Richard Bergeron


Roma locuta est, causa finita est. Ainsi en était-il, ainsi en est-il encore aujourd’hui, en sera-t-il toujours ainsi? La déclaration Dominus Jesus est la dernière illustration de cette maxime. Ce texte qui se veut un rappel des doctrines essentielles de la foi est en réalité un coup de massue sur la tête des théologiens des religions et il jette sur eux un soupçon d’hérésie qui les atteint dans leur crédibilité!

La déclaration du Cardinal Ratzinger se présente comme une série d’énoncés de foi. Après avoir cité l’intégrale du Credo des apôtres et une partie de celui de Nicée-Constantinople, le texte est une enfilade de prononcés dogmatiques qui entendent lier la foi des chrétiens. Revenant dans le texte à intervalles réguliers, ces prononcés visent explicitement à condamner certaines idées déclarées contraires à la foi. L’expression «est donc contraire à la foi» revient à nombre de reprises dans la déclaration et les «on doit tenir fermement», «on doit croire fermement», «il faut croire fermement» sont dressés au haut des pancartes qui ferment les avenues les plus prometteuses, à mon avis, de la théologie des religions : Impasse. No exit.

La colère. À la première lecture, la déclaration a excité ma colère. «Non, pas çà, me suis-je dit. Le temps est pourtant révolu où on réglait les questions doctrinales par un acte d’autorité. Le temps n’est plus où le principe dogmatique s’exerçait du haut de la cathèdre par des prononcés qui se réclamaient de l’autorité du Christ  et de l’apparence d’infaillibilité. Le temps n’est plus où on faisait la leçon aux chrétiens comme des maîtres à la masse ignare et inculte. De par sa teneur, son ton, sa fermeture, son dogmatisme, son exclusivisme, cette déclaration semble exhumée tout droit des archives de l’inquisition. Viennent d’être annulés d’un seul paraphe et le concile Vatican II et l’immense effort de la théologie pour débroussailler la difficile question du pluralisme religieux. Retour au temps de la chrétienté. Avancer en reculant. Dénoncer pour restaurer. Maintenir un modèle d’Église déphasé.

La tristesse. Ma colère a cédé le pas à la tristesse. Tristesse de voir mon Église s’enfermer seule dans le coffre-fort de sa vérité, étouffer dans sa solitude d’être seule à avoir raison, se pourfendre à donner des consignes qui ne sont d’ailleurs pas suivies, et être incapable de voir du bon et du vrai ailleurs que dans son sein sans se les approprier en prétendant que cela vient d’elle. Tristesse de voir les autres grandes Églises dépouillées à toute fin pratique du titre d’Églises du Christ et les autres religions réduites à des préparations évangéliques. Tristesse de voir le couperet de l’exclusivisme christologique et ecclésiologique tomber sur tout ce qui n’est pas catholique. Seule existe la vérité du Christ et seul le magistère catholique possède et contrôle «fidèlement» (précise le texte) cette vérité dans sa totalité : en dehors, c’est le désert. Et si par miracle une herbe médicinale y pousse, c’est une graine du Verbe soufflée par l’Église. Donc ça appartient à l’Église. Que ça plaise ou non, c’est anonymement catholique. L’Église n’a pas agi autrement dans les colonies. Vos religions ne sont bonnes ni vraies, donc nous les détruisons. Et les parcelles de vérité qui pourraient s’y trouver sont de nous et donc à nous. En les prenant, nous ne les volons pas, nous ne faisons qu’entrer en possession de ce qui nous appartient. Avec ce principe, on a pu spolier tout le monde au nom de la foi et cela avec l’approbation explicite des plus hautes instances ecclésiastiques.

Après avoir réussi à surmonter ma tristesse, je suis entré, serein, dans une phase d’analyse dont je vous partage trois réflexions. La première porte sur la théologie, la seconde sur l’«immutabilité» du catholicisme et la troisième sur la vérité.

La théologie. La déclaration coupe à la racine l’arbre de la théologie des religions. Elle en signe l’impossibilité. Elle rejette d’entrée de jeu la validité du «pluralisme religieux», non seulement de facto, mais aussi de jure (ou en tant que principe). Ce faisant, elle sape le fondement et la raison d’être de toute théologie des religions dont la prémisse de départ est justement la reconnaissance de ce double pluralisme. Le Cardinal Ratzinger connaît très bien les enjeux; il sait que tout découle de ce principe. Ainsi vaut-il mieux fermer les vannes à la tête de la rivière que d’endiguer les débordements en aval.

Ce faisant, met fin au débat théologique, il clôt le bec aux protagonistes de la théologie des religions et étouffe la controverse. Il prétend tenir la vérité sur des questions qu’on commence à peine à étudier librement et avec courage. Le vice de sa position est double. D’une part, il identifie l’interprétation ou l’explication officielle du dogme au dogme lui-même. Ce faisant, il dogmatise une interprétation théologique et la présente comme partie prenante du Credo. M’est avis que la plupart des théologiens de la religion catholique récitent avec autant de foi que le Cardinal Ratzinger le Credo des apôtres et acquiescent aux  fameux «On doit croire fermement» de la déclaration. Sauf… qu’ils les interprètent autrement, de façon à rendre justice au pluralisme religieux.

D’autre part, la déclaration semble restreindre la fonction du théologien au rôle de serviteur du magistère. La théologie doit se faire «sous la direction du Magistère de l’Église». Dommage! Car toute vraie théologie ne peut se faire que sous la direction de la vérité. C’est la vérité et non la soumission à l’autorité ecclésiastique qui est le principe régulateur de la théologie. Autrement la théologie dégénère en idéologie qui est essentiellement service d’une structure ou d’une pensée dominante. C’est la mort de la théologie. Et, au dire du grand Newman, l’Église n’est jamais tant en danger que lorsque disparaissent les Écoles de théologie et, avec elles, la controverse théologique qui est le lieu où bouillonne la vérité.

L’immutabilité. Ma deuxième réflexion porte sur l’«immutabilité» du système catholique, sur son impossibilité de changer. Le système catholique ne peut se transformer ni se réformer; il ne peut que se «revamper» légèrement et faire des réformettes. La structure ecclésiastique et dogmatique est irréformable. L’Église enseignante et le pape sont infaillibles. Ils ont déclaré que les structures sacramentelles, hiérarchiques correspondent à un impératif de Jésus ou de la communauté primitive et à la volonté expresse de Dieu. Quant aux prononcés dogmatiques, ils relèvent de l’autorité du Christ et de Dieu lui-même. L’Église catholique s’est donc rendue prisonnière de son propre système qu’elle a construit elle-même à coup de dires infaillibles. Elle a construit sa propre prison, un château aux murailles impressionnantes. Elle n’a pas le choix : elle est forcée de justifier des décisions historiques : l’excommunication du patriarche de Byzance et de Luther, l’invalidation des ordinations anglicanes, etc. Je ne veux pas discuter ici de l’opportunité éventuelle de ces gestes, mais ces décisions valent-elles encore aujourd’hui, alors que le contexte est radicalement différent. Le système romain est asphyxié par cette impossibilité d’opérer de profonds changements. L’impossibilité de se transformer provoque une mort lente. L’expérience nous enseigne que la vie ne peut évoluer et grandir que grâce à des changements successifs. Si l’on veut que tout continue, il faut que tout change. Il y a un certain conservatisme et un certain type d’attachement à la tradition qui sont de sérieux handicaps à la continuité de la véritable Église du Christ.

La vérité. Ma dernière remarque porte sur le statut de la vérité religieuse. Quelles sont ses conditions? La déclaration repose sur une conception éternelle, absolue, immuable et exclusiviste (ou inclusiviste) de la vérité chrétienne qui devient, de ce fait, l’instrument pour jauger la vérité des autres religions. Cette conception de la vérité religieuse est grandement mise en question aujourd’hui. C’est le statut épistémologique de la vérité religieuse qu’il faut repenser compte tenu de la nouvelle conscience historique et planétaire. La vérité religieuse est historique et donc relative, c’est-à-dire marquée au coin de l’historicité. Elle est relationnelle, dialogale et pluraliste, c’est-à-dire n’existant qu’en relation avec un tiers et qu’en prenant en compte l’altérité et la différence de l’autre. Elle est «odologique» (odos : route), c’est-à-dire que tout énoncé, appartenant à un moment de l’évolution, est donc provisoire et appelé à être dépassé. Sans une nouvelle conception de la vérité chrétienne, la théologie des religions ne sera que de la mauvaise apologétique; le dialogue religieux sera réduit à n’être qu’un moyen déguisé d’évangélisation et de conversion. Comment peut-on encore prétendre porter respect à l’autre quand on se charge de le définir soi-même et qu’on a la prétention de lui être en tout supérieur?

            Richard Bergeron  

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