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Je
me permets de dire, comme Odette Mainville, un mot
des origines, en gardant en tête la commande de
parler d’expérience.
Les origines.
Je pense que le dernier repas de Jésus était ancré
dans quelques grands repas collectifs qui étaient
une sorte de cours de sociopolitique appliquée. Le
choix des douze par Jésus était celui d’un autre
système politique pour son peuple, une attaque
contre l’empire romain et contre la concentration
du pouvoir à Jérusalem (royauté davidique). Il
voulait élargir le mode de gouvernement en
retournant aux sources. Les Douze, ce sont douze
leaders qui négocieront d’égal à égal. Ceci dit,
il ne faut pas oublier que Jésus était Galiléen;
il se souvenait que, dans le Royaume du Nord, il y
avait dix tribus, et dans le Sud seulement deux.
La responsabilité du pouvoir devait donc se
déplacer du sud pour remonter au nord. L’idée
n’était pas mauvaise…
Dans ses grands repas, Jésus montrait aux siens
quoi faire. Traditionnellement, le leader est
chargé de nourrir son peuple et de protéger les
frontières du pays. Protéger son peuple, le
nourrir. C’est sur ce fond de scène que Jésus vit
son dernier repas. Il fait, en somme, le
testament de sa vie. La parole de fond, qui
remonte à lui, comme le dit Odette Mainville,
c’est : « Ce pain, c’est moi ». (Je reprends ici
la belle traduction d’Hugues Cousin, dans la
nouvelle traduction de la Bible.) Le Jésus de la
Cène jette donc à la fois un regard vers l’avant
et un regard vers l’arrière :
« Voici comment j’ai vécu, voici comment
j’espère que vous vivrez. »
Les disciples ont vécu la Cène en présence de
Jésus. C’est le premier ancrage de l’eucharistie.
Il y a un second ancrage, qui date d’après Pâques.
Il y eut un repas qui fut le mémorial d’une
vie, mémorial vécu cette fois non plus en présence
de Jésus, mais en présence du Ressuscité lui-même.
C’est pourquoi l’eucharistie contient deux
paroles. « Ce pain, c’est moi » remonte au
Nazaréen. Mais la seconde, « Ce vin, c’est ma vie,
pour vous », fait référence à sa mort, qui s’est
passée quelque temps auparavant. Or, cette mort,
en vertu de la puissance du Ressuscité, a été
source et puissance de vie pour les chrétiens qui
vivent de lui. Cette seconde parole aussi est un
regard vers l’avant et un regard vers l’arrière,
cette fois en présence du Ressuscité :
« Voici
comment il a vécu, voici comment il nous pousse à
vivre. »
Le
geste de Jésus fut un geste humain, qui
n’était pas destiné à être répété. « Je ne boirai
plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que nous le
buvions ensemble. » Il sait bien qu’il va mourir,
mais l’histoire achève, le règne de Dieu s’en
vient. La Cène est un rite humain. Je voudrais
insister là-dessus. Il n’est pas davantage
religieux que tout geste humain, pas plus, pas
moins. Quand est-ce qu’on a commencé à penser que
la Cène, ou le mémorial, était un rite religieux ?
Qu’y a-t-il de religieux à dire : « Voici ce qu’a
été ma vie, alors faites pareil ! » ? Jésus invite
les participants à se partager leur engagement
passé et à venir. Le Christ de même, dans un rite
familial, qui peut être élargi également à la
communauté. C’est le chef de famille qui est le
« ministre » ordinaire du mémorial. Il s’agit donc
d’un rite « laïc » (j’utilise cet anachronisme de
façon consciente, pour faire comprendre ce que je
veux dire). Il ne pouvait en être autrement, Jésus
étant vraisemblablement de la tribu de David, et
seuls les prêtres, nécessairement de la tribu de
Lévi, pouvant exercer le sacerdoce. Dans le
Nouveau Testament, il n’y a pas de sacerdoce
chrétien. La présidence de l’eucharistie n’était
donc réservée normalement à personne d’autre qu’au
père de famille. Parfois à un invité spécial. Il y
a un seul cas dans tout le Nouveau Testament où un
officiel d’Église est à la tête du repas, et c’est
Paul, dans les Actes, à qui une communauté fait
l’honneur de présider la table (épisode dans
lequel il rappelle à la vie un enfant tombé d’une
fenêtre).
L’expérience.
Je
parle d’expérience à partir d’un texte que j’ai
écrit dans le petit livre dont Odette Mainville a
fait mention [Georges Convert, dir., Le repas
aujourd’hui… en mémoire de lui].
L’aventure remonte à 1973. J’étais bibliste à la
faculté de théologie et prêtre jésuite. Quelques
étudiants me disent : « Ce serait bien si on
pouvait célébrer ensemble. » On s’est réuni
quelques fois. Après leurs études, ils décident de
continuer ; on se retrouve à la Maison d’Aurore,
sur le Plateau. Quelques années plus tard, cinq
personnes viennent me voir, quatre femmes et un
homme : « On aimerait faire quelque chose,
célébrer; pas analyser, discuter, juste célébrer
comme chrétiens; on fait ça comment? » Alors on a
décidé qu’on afficherait une feuille 8 ½ x 11,
annonçant que, le premier dimanche du mois, on
serait au local Ensemble, à Saint-Henri, et qu’à
dix heures il y aurait une célébration. Au bas de
l’affiche, se trouvaient nos six noms. C’était
parti. Nous ne savions pas à ce moment-là qu’il
s’agissait d’une rencontre de fondation !
Je
dois vous l’avouer que ça m’a pris deux ans pour
m’habituer à ce groupe-là (auquel s’est joint
celui de la Maison d’Aurore). Il se vit toujours
une certaine insécurité quand quelque chose est
mis sur pied. Encore aujourd’hui nous n’avons pas
de nom pas de liste de membres. Les gens savent
qu’à tel endroit, à dix heures, le premier
dimanche du mois, un groupe se réunit. Il est
peut-être passé deux cents personnes dans ces
célébrations, peut-être plus, depuis une trentaine
d’années. Mais rien n’oblige ce monde-là à venir.
Les premières fois, je me disais : est-ce que je
vais me retrouver tout seul ? Est-ce qu’il va y
avoir du monde ? À un moment donné, quand ça fait
deux ans, trois ans, dix, vingt, trente ans et
qu’il y a toujours quelqu’un, on ne s’énerve plus.
S’il y a toujours quelqu’un, c’est parce qu’il se
passe quelque chose, et si à un moment donné il ne
se passe rien, les gens ne viendront plus. Ce sont
les participants qui créent le sens, parce qu’ils
vivent quelque chose. Je me dis que tant qu’il se
vivra quelque chose il y aura un « nous ».
Nous avons fait bien des choses. Nous avons passé
bien du temps, les premières années, à préparer
les célébrations. C’étaient des rencontres de
trois à quatre heures pour choisir le thème, le
déployer et voir comment on l’adapterait aux
enfants. Ça ne finissait plus. À un moment donné,
je me suis fait dire : « Toi, le curé, c’est ton
boulot, tu t’occupes du thème, tu nous fais prier.
Nous nous sommes fatigués. »
Ça
dure depuis ce temps-là. Avec les années, sans
prise de décision explicite, s’est mis sur pied
une sorte de rituel simple et immuable : les
membres arrivent vers dix heures. Il y a échange
informel jusqu’à dix heures et quart. À dix heures
et quart je m’assois à ma place, réservée depuis
des années, c’est le signe que la partie
célébration va commencer. Ils s’installent et je
prends à peu près deux minutes pour énoncer le
thème. Ils ont rapidement le goût d’entrer dans
l’échange. Parfois je suis surpris; dimanche
dernier, justement, j’ai appris avant de commencer
qu’une des nôtres allait avoir quatre-vingts ans
le 26 juillet. Aussitôt j’ai délaissé le thème que
j’avais préparé pour celui de : « Vieillir, ça
veut dire quoi ? » Pendant une heure et demie,
l’échange a été extraordinaire de paix, de
sérénité, c’était à donner le goût de vieillir !
L’échange se poursuit pendant environ une heure et
quart, une heure et demie. Vers midi moins vingt,
je sors le pain de son enveloppe de plastique et
je mets le vin dans la coupe : c’est le signal que
nous sommes rendus aux dernières interventions.
Ensemble, nous disons les paroles sur le pain : il
circule et nous le partageons. Puis, toujours
ensemble, nous disons les paroles sur le vin : il
circule et nous le partageons. Suivent le Notre
Père et le « prône » (le prône, c’est l’annonce
des manifestations et rassemblements populaires à
venir), puis la quête (deux dollars, pour payer la
location de la salle). Vers midi, nous nous disons
au revoir.
L’essentiel de nos célébrations, c’est l’échange.
Le partage fait toucher du doigt la présence du
Christ parmi nous et permet que la référence au
dernier repas de Jésus ait du sens. C’est nous qui
nous rendons le Christ présent, parce que nous
parlons de ce que nous vivons, en toute liberté.
C’est très émouvant d’entendre, sur tous les
sujets possibles, la parole de ceux qui
s’expriment. Mais ce n’est pas toujours très rose.
Ces temps-ci, nous sommes plutôt calmes et
sereins. Mais les fois où nous sommes en colère,
ce n’est pas beau à entendre. Je me souviens d’un
prêtre de nos amis qui n’est venu qu’une fois. Il
s’était passé quelque chose qui n’avait pas
d’allure dans l’Église de Montréal, et tout le
monde était en rogne. Quand il est parti, il
n’était pas très content. Une autre fois, un jeune
anglophone s’est trouvé parmi nous, envoyé par un
ami; mais notre thème, ce jour-là, était
malencontreusement l’indépendance du Québec… Il
n’est pas revenu lui non plus. L’échange exprime
toujours de ce qui naît de l’intérieur des
participants. Le fait qu’il y ait un ex-curé parmi
nous n’a rien à voir avec la capacité de rendre le
Christ présent. C’est la communauté qui, en
s’exprimant, se permet d’en reconnaître la
présence parmi elle.
Quand j’ai écrit le texte que je vous résume, il y
a deux ou trois ans, cela faisait peut-être
vingt-huit ou vingt-neuf ans que nous nous
réunissions, et je ne savais pas ce que les gens
pensaient de nos célébrations, de l’intérieur.
Avant de le publier, j’ai distribué mon manuscrit
aux membres de la communauté, qui ont réagi. J’ai
alors appris comment ils considéraient nos
rencontres. Avant, c’était de l’ordre du non-dit.
Une anecdote. Il y a quelques années, j’ai eu à
faire un voyage, et j’ai demandé à quelqu’un, une
femme, de me remplacer ; il lui revenait donc de
trouver le thème et d’inviter les participants à
prononcer les paroles sur le pain et le vin. Cela
a été fait. Et je n’en ai jamais entendu parler.
Pas un mot. Ils avaient sans doute vécu la même
chose que lorsque j’étais présent (j’étais prêtre
alors), et mon absence n’avait pas causé de
problème. Les silences parlent, il faut les
décoder. Quand j’ai demandé ma laïcisation, et en
ai fait l’annonce au groupe j’ai senti un
flottement, jusqu’à ce qu’un participant me
demande : « Qu’est-ce qui arrivera de nous
autres ? » J’ai simplement répondu : « Que
voulez-vous qui nous arrive ? » Ils se sont
enfoncés dans leur chaise, l’affaire était réglée.
Dans leur tête ils voulaient continuer, le groupe
continuerait donc à se rassembler. Il n’y avait
pas de problème.
Depuis au moins trente ans, je m’impose d’être
présent et suis très rarement absent. Ma conjointe
est aussi présente à chaque célébration, depuis
une vingtaine d’années, sauf très rare exception.
C’est clair qu’il va toujours y avoir quelqu’un
pour accueillir le groupe. Les membres savent que
jamais ils ne vont se retrouver devant une porte
fermée. C’est très important qu’il y ait un petit
noyau dur de gens qui croient au groupe, et qui
sont prêts à vivre l’ascèse que la présence
constante exige, parce que la fidélité est
importante. Très souvent des gens me demandent :
Ton groupe, est-ce que ça continue ? Ils sont
d’ordinaire agréablement surpris de la réponse. Je
vous dis cela parce que si jamais il vous vient à
l’esprit de fonder un groupe, vérifiez votre
capacité d’ascèse. On n’entreprend pas quelque
chose pour dire, au bout de trois mois :
« Excusez-moi, je suis déçu, je pensais qu’on
serait au moins vingt alors qu’on se retrouve à
six ou sept, j’abandonne. » La durée dans
l’engagement est chose primordiale.
Nous ne sommes pas encore rendus très loin dans
les autres modes de ritualisation. Il y a deux
ans, un couple parmi nous fêtait son
vingt-cinquième anniversaire, et nous avons
célébré cela ensemble. Les deux grands garçons,
jeunes adultes, se sont joints à nous; ce fut un
très beau moment. Une autre fois, nous avons
remplacé le mémorial mensuel par une célébration
du pardon. Ce fut très émouvant. Un des
participants, après avoir tracé le parcours de sa
vie, a demandé le pardon amoureux du groupe. Ce
fut magnifique d’émotion sobre et de vérité. La
présence du Christ se touchait du doigt. Mais nous
n’en sommes qu’aux premiers balbutiements. Je
pense que, pour qu’une communauté décide de
prendre en charge l’ensemble des rites
traditionnels, il lui faut prendre conscience
qu’elle est, à proprement parler, une Église.
Quelques réactions du groupe à la lecture du
manuscrit dont je viens de parler méritent
mention. Par exemple : Là où il n’y a pas de
communauté, il n’y a pas d’eucharistie. Pour
eux, contrairement à ce qu’en entend dire trop
souvent, ce n’est pas l’eucharistie qui fait la
communauté, c’est la communauté qui fait
l’eucharistie. C’est la communauté qui a la
fonction de prendre conscience de la présence du
Christ en elle. Là où il n’y a pas de communauté,
il n’y a pas de présence du Christ. C’est là
affaire de foi, pas de rite magique. Je ne saurais
trop insister sur l’importance de cette prise de
conscience qui n’est pas le fruit d’une réflexion
théologique, mais le fruit d’une expérience.
Contre l’expérience, il n’y a aucune théorie qui
tienne.
C’est parce que le Christ est
présent que les croyants cherchent à se faire
interpeller par sa parole et à le rencontrer dans
le rappel de la scène.
Il existe donc telle chose qu’une poussée intime
du Christ, qui rassemble les gens et leur permet
de le rencontrer parmi eux. Ce qui est essentiel
au groupe, intouchable, c’est sa caractéristique
de lieu de liberté, de prise de parole,
d’expérience de vie, de confiance dans le doute,
de partages qui font découvrir le fond de soi et
la présence de cet autre qui vit en chacune,
chacun. La liberté, le fait que les participants
ont la parole, qu’ils peuvent parler en toute
liberté, c’est l’essentiel. Ils étaient unanimes à
dire que, si cette liberté n’existait pas, ils ne
s’intégreraient plus au groupe, parce qu’ils ne
pourraient plus toucher le Christ du doigt. C’est
le fond de tout. Autrement dit, ceux qui ne
peuvent pas assumer leur « je » en disant : « je
parle ainsi du Christ parce que je l’ai ainsi
rencontré », ne peuvent pas faire partie d’un
groupe – d’une Église ? – comme celui dont je
parle. Un souvenir. Il y a plus de quarante ans,
j’avais des confrères qui suivaient des cours en
théologie de la part d’un homme d’une science
extraordinaire. Il enseignait : « Saint Thomas,
saint Bonaventure, saint Anselme disent que… » Un
étudiant lève la main et demande : « Je veux bien
que vous nous partagiez tout ce que pensaient ces
grands hommes, mais vous, Père, qu’est-ce que
vous pensez ? » Réponse : « Je ne suis pas
chargé de vous dire ce que je pense, mais ce que
l’Église pense. » Il venait de perdre son
auditoire. Il ne serait pas écouté du groupe dont
je parle.
Le groupe n’accepterait pas la mainmise sur lui
d’une institution quelconque se prétendant
au-dessus de lui ou au-dessus de la vie. La chose
la plus importante que la vie nous a apprise est
peut-être celle-ci : le sens d’une vérité de foi
s’extrait de l’expérience qu’on en a faite et non
d’une recherche théorique qui précède la vie.
Autrement dit, la théologie doit naître de la vie.
Si, au début du groupe, nous nous étions demandé
ce que nous avions ou non le droit de faire, ou
quelle était la définition d’une eucharistie, nous
ne serions allés nulle part. Penser la vie,
réfléchir la vie. Le Christ est présent où il
veut, quand il veut. Seule sa rencontre permet de
dire où il veut être et, en conséquence, là où il
n’est pas.
Aucune parole ne peut donc contrecarrer
l’expérience. Un exemple tiré du Nouveau
Testament. Au temps de Jésus, la résurrection
était considérée comme une réalité collective,
ceux qui l’avaient espérée allaient ressusciter
ensemble, d’un coup. Pourtant, des témoins osaient
proclamer qu’ils avaient rencontré Jésus
ressuscité. Leur entourage pouvait bien leur
dire : « Vous ne pouvez pas l’avoir rencontré,
parce que la résurrection, c’est collectif, ça se
fait ensemble. » L’objection n’avait aucun poids
face à leur expérience : « Nous autres, nous
l’avons rencontré, nous savons qu’il est
ressuscité. » Leur expérience les obligeait donc à
penser leur existence entre la résurrection de
Jésus et la leur dans un futur plus ou moins
rapproché. La vie conditionnait la pensée. Je sais
bien qu’il faut discerner là-dessus, parce que
toutes les expériences de vie ne sont pas
nécessairement correctes. Comme ce ne sont pas
toutes les initiatives qui sont sensées. Tout est
sujet au discernement. Encore faut-il qu’on
accepte de discerner et de mettre les idées
préconçues à l’épreuve.
Quelques réflexions finales.
Je
me rends compte, avec le passage du temps, que les
membres du groupe ont cessé peu à peu de magasiner
les célébrations. Les premières années, le premier
dimanche du mois, ils participaient à nos
célébrations. Le dimanche suivant, ils se
rendaient chez les dominicains, chemin de la
Côte-Sainte-Catherine. Ou ailleurs, pour remplir
les quatre semaines. Avec le temps le magasinage a
cessé, Wal-Mart a fermé ses portes et c’est le
petit dépanneur du coin qui a pris la relève. Le
groupe a tendance à devenir leur communauté de
fond, leur lieu de réflexion et de célébration, ce
qui fait qu’ils n’ont plus besoin du reste. Je ne
parle pas de tous, mais de la majorité. Il faut
noter le phénomène. Il se manifeste aussi dans
une autre communauté, dont j’ai hérité en 1978.
Elle avait été fondée en 1968 et fonctionne
encore. Au début, c’était du monde très engagé en
pastorale de paroisse et choses semblables. Peu à
peu, les membres ont cessé de travailler en
paroisse. À un certain moment, il semble qu’on
prenne conscience d’un entrechoc théologique. On
ne peut plus travailler en paroisse parce que les
théologies se contredisent. Un besoin de cohérence
se fait sentir.
Le
groupe dont je parle depuis le début ne se voit
pas encore comme une Église. Ce devrait être
l’aboutissement, mais nous n’y sommes mais pas
tout à fait encore. Peut-être ne sommes-nous pas
assez convaincus que nous disposons de tout ce
qu’il faut pour nous rendre tous les services
d’une Église. Pour ma part, j’essaie de me
préparer, d’apprécier les charismes de mes frères
et sœurs. Si jamais j’apprends que j’ai une
maladie très grave, je sais qui d’entre eux j’irai
rencontrer pour ma dernière confession, ou pour le
dernier rite de passage, ou pour officier à mes
funérailles. Lucie et moi sommes mariés
civilement. Si jamais nous décidons de manifester
la dimension chrétienne de notre vie à deux, c’est
à un couple du groupe que nous demanderons de
présider la célébration. Peut-être faut-il faire
arriver les choses, pour que naisse la conscience
d’être une Église.
Par ailleurs, il est clair que la plupart d’entre
nous nous reconnaissons comme faisant partie d’une
Église plus large. Notre histoire garde ses
droits. Mais ici, les problèmes ne manquent pas.
Une anecdote récente. Une amie m’appelle il y a
quelques semaines. Elle donne des cours de
français dans l’équivalent d’un COFI [centre
d'orientation et de formation des immigrants].
Quelqu’un lui demande : « J’aimerais devenir
catholique, trouver un groupe, avoir des cours,
etc. » Je l’ai référée à une connaissance que je
trouvais ouverte, mais en lien avec le diocèse de
Montréal. Je ne me suis pas senti le droit
d’inviter cette personne dans notre groupe. Il y a
la grande Église, qui vient d’il y a deux mille
ans, et il y a la petite pousse qui grandit.
Chacune est Église, mais différemment. À tort ou à
raison, je ne nous reconnaissais pas la qualité
d’être une authentique porte d’entrée dans la
suite de Jésus Christ. Peut-être est-ce une
incohérence, une marque de mon éducation, un
révélateur de mon âge…
Le
passage du temps et la réflexion ont créé chez les
membres une sorte de théologie implicite,
collective, qui rend le groupe significatif, qui
les situe à mille lieues de l’institution, mais
qui n’est pas encore une synthèse explicite. Cela
pose un gros problème. Est-ce que ces membres
d’aujourd’hui, ou d’autres qui pourraient
s’adjoindre à eux, vont jamais pouvoir se sentir à
l’aise dans ce qu’on pourrait appeler la grande
Église de chez nous ? Dit autrement : la grande
Église de chez nous pourrait-elle un jour
reconnaître comme sien un groupe comme le nôtre ?
Notre petite pousse est-elle, avec d’autres,
destinée à devenir peu à peu la grande Église,
alors que cette dernière, qui me paraît
suicidaire, prend lentement la décision de
disparaître ? Ou va-t-elle trouver en elle les
ressources qu’il lui faut pour se rebrancher sur
la vie des petites communautés et retrouver son
goût de vivre en histoire ? Je ne sais pas. Et je
ne verrai certainement pas la réponse de mes yeux
de chair. Pourtant, il faut décider de la réponse
pour vivre…
Du
côté engagement, je pense qu’il serait
contre-productif et artificiel d’en espérer un qui
soit commun à tous les membres de la communauté,
lesquels sont tous très occupés et ont besoin
d’elle pour se ressourcer, pour prendre le temps
de respirer, pour retrouver des frères et des
sœurs qui ont même façon de voir la vie. Le groupe
leur sert à soutenir leur engagement et non à leur
en imposer un autre.
Une autre fonction de la vie du groupe, qui me
paraît importante, est qu’il nous sert à exprimer
notre intimité collective. Je vais essayer de
mettre des mots là-dessus. Nous avons notre
intimité personnelle. Un couple est un lieu de
grande intimité. Les communautés religieuses
aussi, surtout les petites communautés locales.
C’est un grand cadeau de la vie que de rencontrer
quelqu’un devant qui être simplement et uniquement
soi-même, sans traîner l’image habituelle qu’on
donne de soi. De façon analogique, notre groupe
est le lieu d’expression de notre intimité
collective, de notre « nous » qui naît du partage
de chacun de nos « je » dans son aspect spirituel.
Nous sommes donc réticents à nous mettre sur la
place publique. C’est pourquoi j’ai hésité quand
Odette Mainville, il y a quelque temps, m’a
demandé de rédiger le texte dont j’ai parlé plus
haut. Et je suis très sélectif quand j’ai à
décider des lieux où j’ai à intervenir sur le
sujet. Je ne fais pas confiance à tout le monde.
Il y a un texte d’Évangile qui dit : « Ne jetez
pas vos perles aux cochons. » C’est un texte qui
m’interpelle. Mon expérience est qu’une communauté
chrétienne authentique est un lieu d’intimité. Ce
n’est pas le lieu de mettre le drapeau sur le
capot, ou « le flag sur le hood »,
pour parler comme un ancien premier ministre.
Jésus Christ se rencontre et se partage doucement,
entre quatre yeux, dans l’expérience d’une
intimité. Une intimité qui est souvent
douloureuse, parce que Dieu et Jésus Christ, ce
n’est pas toujours gentil, gentil, gentil. Dieu
peut être rough, en dépit de l’image
courante qu’on peut s’en faire. Penser renouveler
l’Église à partir des grands spectacles comme
celui de Toronto, il y a quelques années, ou celui
de Québec, malheureusement à venir, c’est se faire
illusion.
Je
tiens à l’expression « intimité collective », elle
a du sens. Je pense qu’il faut choisir les moments
et les endroits pour partager notre intimité.
Parce qu’il y a du monde dangereux, tant dans
l’Église qu’en dehors de l’Église. Une autre
anecdote. C’était à la faculté de théologie, au
cœur d’une dure grève étudiante, à l’occasion de
la crise des prêtres laïcisés. Nous étions une
dizaine de profs et d’étudiants à parler
stratégie, la réunion s’est terminée à onze heures
et demie. À minuit moins quart (nous l’avons
appris par après), quelqu’un de notre groupe a
appelé le doyen de la faculté pour lui faire
rapport de tout ce qui s’était décidé. Je n’ai
jamais oublié ça. La communauté rassemble ceux et
celles qui ont assez confiance les uns dans les
autres pour partager leur intimité. Cela mérite un
infini respect et n’est pas à livrer en pâture (ce
que j’espère n’être pas en train de faire...)
Une dernière chose, très personnelle. J’ai une
histoire un petit peu complexe, parce que j’ai été
prêtre, et jésuite. J’ignore comment les membres
du groupe voient cet aspect de mon histoire. Je
semble être un point de référence pour eux, ce qui
me rend un peu mal à l’aise. Je me demande parfois
si le groupe survivrait à ma disparition rapide.
J’espère évidemment que oui, sans tenir à trouver
trop vite réponse à ma question ! J’offre donc
périodiquement au groupe de céder ma place à
quelqu’un d’autre, et je fais rire de moi chaque
fois… Il m’apparaît important de laisser le groupe
reconnaître les charismes dont il a besoin. J’ai
l’impression que le fait d’avoir été prêtre et
bibliste offre une sorte de garantie de sérieux
aux thèmes que je présente et à ma façon de
réinterpréter les choses de la foi. Une sorte de
charisme qu’ils reconnaissent. Pour le moment.
Un
jour, c’est mon espérance, se présentera quelqu’un
d’autre, qui aidera le groupe à prendre un autre
tournant suggéré par la vie. Le jeu du
discernement des charismes et de la vie doit être
une activité perpétuelle, sous peine de mort.
(Ce texte est
une transcription de la communication telle que
livrée par l'auteur, d'où le caractère oral...)
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