Culture et Foi > Dossiers > Eucharistie > Mémorial et petites communautés...

Mémorial et petites communautés…
André Myre


 

Je me permets de dire, comme Odette Mainville, un mot des origines, en gardant en tête la commande de parler d’expérience.

Les origines. 

Je pense que le dernier repas de Jésus était ancré dans quelques grands repas collectifs qui étaient une sorte de cours de sociopolitique appliquée. Le choix des douze par Jésus était celui d’un autre système politique pour son peuple, une attaque contre l’empire romain et contre la concentration du pouvoir à Jérusalem (royauté davidique). Il voulait élargir le mode de gouvernement en retournant aux sources. Les Douze, ce sont douze leaders qui négocieront d’égal à égal. Ceci dit, il ne faut pas oublier que Jésus était Galiléen; il se souvenait que, dans le Royaume du Nord, il y avait dix tribus, et dans le Sud seulement deux. La responsabilité du pouvoir devait donc se déplacer du sud pour remonter au nord. L’idée n’était pas mauvaise…

Dans ses grands repas, Jésus montrait aux siens quoi faire. Traditionnellement, le leader est chargé de nourrir son peuple et de protéger les frontières du pays. Protéger son peuple, le nourrir. C’est sur ce fond de scène que Jésus vit son dernier repas. Il fait, en somme, le testament de sa vie. La parole de fond, qui remonte à lui, comme le dit Odette Mainville, c’est : « Ce pain, c’est moi ». (Je reprends ici la belle traduction d’Hugues Cousin, dans la nouvelle traduction de la Bible.) Le Jésus de la Cène jette donc à la fois un regard vers l’avant et un regard vers l’arrière :

« Voici comment j’ai vécu, voici comment j’espère que vous vivrez. »

Les disciples ont vécu la Cène en présence de Jésus. C’est le premier ancrage de l’eucharistie. Il y a un second ancrage, qui date d’après Pâques. Il y eut un repas qui fut le mémorial d’une vie, mémorial vécu cette fois non plus en présence de Jésus, mais en présence du Ressuscité lui-même. C’est pourquoi l’eucharistie contient deux paroles. « Ce pain, c’est moi » remonte au Nazaréen. Mais la seconde, « Ce vin, c’est ma vie, pour vous », fait référence à sa mort, qui s’est passée quelque temps auparavant. Or, cette mort, en vertu de la puissance du Ressuscité, a été source et puissance de vie pour les chrétiens qui vivent de lui. Cette seconde parole aussi est un regard vers l’avant et un regard vers l’arrière, cette fois en présence du Ressuscité :

« Voici comment il a vécu, voici comment il nous pousse à vivre. »

Le geste de Jésus fut un geste humain,  qui n’était pas destiné à être répété. « Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que nous le buvions ensemble. » Il sait bien qu’il va mourir, mais l’histoire achève, le règne de Dieu s’en vient. La Cène est un rite humain. Je voudrais insister là-dessus. Il n’est pas davantage religieux que tout geste humain, pas plus, pas moins. Quand est-ce qu’on a commencé à penser que la Cène, ou le mémorial, était un rite religieux ? Qu’y a-t-il de religieux à dire : « Voici ce qu’a été ma vie, alors faites pareil ! » ? Jésus invite les participants à se partager leur engagement passé et à venir. Le Christ de même, dans un rite familial, qui peut être élargi également à la communauté. C’est le chef de famille qui est le « ministre » ordinaire du mémorial. Il s’agit donc d’un rite « laïc » (j’utilise cet anachronisme de façon consciente, pour faire comprendre ce que je veux dire). Il ne pouvait en être autrement, Jésus étant vraisemblablement de la tribu de David, et seuls les prêtres, nécessairement de la tribu de Lévi, pouvant exercer le sacerdoce. Dans le Nouveau Testament, il n’y a pas de sacerdoce chrétien. La présidence de l’eucharistie n’était donc réservée normalement à personne d’autre qu’au père de famille. Parfois à un invité spécial. Il y a un seul cas dans tout le Nouveau Testament où un officiel d’Église est à la tête du repas, et c’est Paul, dans les Actes, à qui une communauté fait l’honneur de présider la table (épisode dans lequel il rappelle à la vie un enfant tombé d’une fenêtre).

L’expérience.

Je parle d’expérience à partir d’un texte que j’ai écrit dans le petit livre dont Odette Mainville a fait mention [Georges Convert, dir., Le repas aujourd’hui… en mémoire de lui]. L’aventure remonte à 1973. J’étais bibliste à la faculté de théologie et prêtre jésuite. Quelques étudiants me disent : « Ce serait bien si on pouvait célébrer ensemble. » On s’est réuni quelques fois. Après leurs études, ils décident de continuer ; on se retrouve à la Maison d’Aurore, sur le Plateau. Quelques années plus tard, cinq personnes viennent me voir, quatre femmes et un homme : « On aimerait faire quelque chose, célébrer; pas analyser, discuter, juste célébrer comme chrétiens; on fait ça comment? » Alors on a décidé qu’on afficherait une feuille 8 ½ x 11, annonçant que, le premier dimanche du mois, on serait au local Ensemble, à Saint-Henri, et qu’à dix heures il y aurait une célébration. Au bas de l’affiche, se trouvaient nos six noms. C’était parti. Nous ne savions pas à ce moment-là qu’il s’agissait d’une rencontre de fondation !

Je dois vous l’avouer que ça m’a pris deux ans pour m’habituer à ce groupe-là (auquel s’est joint celui de la Maison d’Aurore). Il se vit toujours une certaine insécurité quand quelque chose est mis sur pied. Encore aujourd’hui nous n’avons pas de nom pas de liste de membres. Les gens savent qu’à tel endroit, à dix heures, le premier dimanche du mois, un groupe se réunit. Il est peut-être passé deux cents personnes dans ces célébrations, peut-être plus, depuis une trentaine d’années. Mais rien n’oblige ce monde-là à venir. Les premières fois, je me disais : est-ce que je vais me retrouver tout seul ? Est-ce qu’il va y avoir du monde ? À un moment donné, quand ça fait deux ans, trois ans, dix, vingt, trente ans et qu’il y a toujours quelqu’un, on ne s’énerve plus. S’il y a toujours quelqu’un, c’est parce qu’il se passe quelque chose, et si à un moment donné il ne se passe rien, les gens ne viendront plus. Ce sont les participants qui créent le sens, parce qu’ils vivent quelque chose. Je me dis que tant qu’il se vivra quelque chose il y aura un « nous ».

Nous avons fait bien des choses. Nous avons passé bien du temps, les premières années, à préparer les célébrations. C’étaient des rencontres de trois à quatre heures pour choisir le thème, le déployer et voir comment on l’adapterait aux enfants. Ça ne finissait plus. À un moment donné, je me suis fait dire : « Toi, le curé, c’est ton boulot, tu t’occupes du thème, tu nous fais prier. Nous nous sommes fatigués. »

Ça dure depuis ce temps-là. Avec les années, sans prise de décision explicite, s’est mis sur pied une sorte de rituel simple et  immuable : les membres arrivent vers dix heures. Il y a échange informel jusqu’à dix heures et quart. À dix heures et quart je m’assois à ma place, réservée depuis des années, c’est le signe que la partie célébration va commencer. Ils s’installent et je prends à peu près deux minutes pour énoncer le thème. Ils ont rapidement le goût d’entrer dans l’échange. Parfois je suis surpris; dimanche dernier, justement, j’ai appris avant de commencer qu’une des nôtres allait avoir quatre-vingts ans le 26 juillet. Aussitôt j’ai délaissé le thème que j’avais préparé pour celui de : « Vieillir, ça veut dire quoi ? » Pendant une heure et demie, l’échange  a été extraordinaire de paix, de sérénité, c’était à donner le goût de vieillir ! L’échange se poursuit pendant environ une heure et quart, une heure et demie. Vers midi moins vingt, je sors le pain de son enveloppe de plastique et je mets le vin dans la coupe : c’est le signal que nous sommes rendus aux dernières interventions. Ensemble, nous disons les paroles sur le pain : il circule et nous le partageons. Puis, toujours ensemble, nous disons les paroles sur le vin : il circule et nous le partageons. Suivent le Notre Père et  le « prône » (le prône, c’est l’annonce des manifestations et rassemblements populaires à venir), puis la quête (deux dollars, pour payer la location de la salle). Vers midi, nous nous disons au revoir.

L’essentiel de nos célébrations, c’est l’échange. Le partage fait toucher du doigt la présence du Christ parmi nous et permet que la référence au dernier repas de Jésus ait du sens. C’est nous qui nous rendons le Christ présent, parce que nous parlons de ce que nous vivons, en toute liberté. C’est très émouvant d’entendre, sur tous les sujets possibles, la parole de ceux qui s’expriment. Mais ce n’est pas toujours très rose. Ces temps-ci, nous sommes plutôt calmes et sereins. Mais les fois où nous sommes en colère, ce n’est pas beau à entendre. Je me souviens d’un prêtre de nos amis qui n’est venu qu’une fois.  Il s’était passé quelque chose qui n’avait pas d’allure dans l’Église de Montréal, et tout le monde était en rogne. Quand il est parti, il n’était pas très content. Une autre fois, un jeune anglophone s’est trouvé parmi nous, envoyé par un ami; mais notre thème, ce jour-là, était malencontreusement l’indépendance du Québec… Il n’est pas revenu lui non plus. L’échange exprime toujours de ce qui naît de l’intérieur des participants. Le fait qu’il y ait un ex-curé parmi nous n’a rien à voir avec la capacité de rendre le Christ présent. C’est la communauté qui, en s’exprimant, se permet d’en reconnaître la présence parmi elle.

Quand j’ai écrit le texte que je vous résume, il y a deux ou trois ans, cela faisait peut-être vingt-huit ou vingt-neuf ans que nous nous réunissions, et je ne savais pas ce que les gens pensaient de nos célébrations, de l’intérieur. Avant de le publier, j’ai distribué mon manuscrit  aux membres de la communauté, qui ont réagi. J’ai alors appris  comment ils considéraient nos rencontres.  Avant, c’était de l’ordre du non-dit. Une anecdote. Il y a quelques années, j’ai eu à faire un voyage, et j’ai demandé à quelqu’un, une femme, de me remplacer ; il lui revenait donc de trouver le thème et d’inviter les participants à prononcer les paroles sur le pain et le vin. Cela a été fait. Et je n’en ai jamais entendu parler. Pas un mot. Ils avaient sans doute vécu la même chose que lorsque j’étais présent (j’étais prêtre alors), et mon absence n’avait pas causé de problème. Les silences parlent, il faut les décoder. Quand j’ai demandé ma laïcisation, et en ai fait l’annonce au groupe j’ai senti un flottement, jusqu’à ce qu’un participant me demande : « Qu’est-ce qui arrivera de nous autres ? » J’ai simplement répondu : « Que voulez-vous qui nous arrive ? » Ils se sont enfoncés dans leur chaise, l’affaire était réglée. Dans leur tête ils voulaient continuer, le groupe continuerait donc à se rassembler. Il n’y avait pas de problème.

Depuis au moins trente ans, je m’impose d’être présent et suis très rarement absent. Ma conjointe est aussi présente à chaque célébration, depuis une vingtaine d’années, sauf très rare exception. C’est clair qu’il va toujours y avoir quelqu’un pour accueillir le groupe. Les membres savent que jamais ils ne vont se retrouver devant une porte fermée. C’est très important qu’il y ait un petit noyau dur de gens qui croient au groupe, et qui sont prêts à vivre l’ascèse que la présence constante exige, parce que la fidélité est importante. Très souvent des gens me demandent : Ton groupe, est-ce que ça continue ? Ils sont d’ordinaire agréablement surpris de la réponse. Je vous dis cela parce que si jamais il vous vient à l’esprit de fonder un groupe, vérifiez votre capacité d’ascèse. On n’entreprend pas quelque chose pour dire, au bout de trois mois : « Excusez-moi, je suis déçu, je pensais qu’on serait au moins vingt alors qu’on se retrouve à six ou sept, j’abandonne. » La durée dans l’engagement est chose primordiale.

Nous ne sommes pas encore rendus très loin dans les autres modes de ritualisation. Il y a deux ans, un couple parmi nous fêtait son vingt-cinquième anniversaire, et nous avons célébré cela ensemble. Les deux grands garçons, jeunes adultes, se sont joints à nous; ce fut un très beau moment. Une autre fois, nous avons remplacé le mémorial mensuel par une célébration du pardon. Ce fut très émouvant.  Un des participants, après avoir tracé le parcours de sa vie, a demandé le pardon amoureux du groupe. Ce fut magnifique d’émotion sobre et de vérité. La présence du Christ se touchait du doigt. Mais nous n’en sommes qu’aux premiers balbutiements.  Je pense que, pour qu’une communauté décide de prendre en charge l’ensemble des rites traditionnels, il lui faut prendre conscience qu’elle est, à proprement parler, une Église.

Quelques réactions du groupe à la lecture du manuscrit dont je viens de parler méritent mention. Par exemple : Là où il n’y a pas de communauté, il n’y a pas d’eucharistie.  Pour eux,  contrairement à ce qu’en entend dire trop souvent, ce n’est pas l’eucharistie qui fait la communauté, c’est la communauté qui fait l’eucharistie. C’est la communauté qui a la fonction de prendre conscience de la présence du Christ en elle. Là où il n’y a pas de communauté, il n’y a pas de présence du Christ. C’est là affaire de foi, pas de rite magique. Je ne saurais trop insister sur l’importance de cette prise de conscience qui n’est pas le fruit d’une réflexion théologique, mais le fruit d’une expérience. Contre l’expérience, il n’y a aucune théorie qui tienne.

C’est parce que le Christ est présent que les croyants cherchent à se faire interpeller par sa parole et à le rencontrer dans le rappel de la scène. Il existe donc telle chose qu’une poussée intime du Christ, qui rassemble les gens et leur permet de le rencontrer parmi eux. Ce qui est essentiel au groupe, intouchable, c’est sa caractéristique de lieu de liberté, de prise de parole, d’expérience de vie, de confiance dans le doute, de partages qui font découvrir le fond de soi et la présence de cet autre qui vit en chacune, chacun. La liberté, le fait que les participants ont la parole, qu’ils peuvent parler en toute liberté, c’est l’essentiel. Ils étaient unanimes à dire que, si cette liberté n’existait pas, ils ne s’intégreraient plus au groupe,  parce qu’ils ne pourraient plus toucher le Christ du doigt. C’est le fond de tout. Autrement dit, ceux qui ne peuvent pas assumer leur « je » en disant : « je parle ainsi du Christ parce que je l’ai ainsi rencontré », ne peuvent pas faire partie d’un groupe – d’une Église ? – comme celui dont je parle. Un souvenir.  Il y a plus de quarante ans, j’avais des confrères qui suivaient des cours en théologie de la part d’un homme d’une science extraordinaire. Il enseignait : « Saint Thomas, saint Bonaventure, saint Anselme disent que… » Un étudiant lève la main et demande : « Je veux bien que vous nous partagiez tout ce que pensaient ces grands hommes, mais vous, Père, qu’est-ce que vous pensez ? » Réponse : « Je ne suis pas chargé de vous dire ce que je pense, mais ce que l’Église pense. »  Il venait de perdre son auditoire.  Il ne serait pas écouté du groupe dont je parle.

Le groupe n’accepterait pas la mainmise sur lui d’une institution quelconque se prétendant au-dessus de lui ou au-dessus de la vie. La chose la plus importante que la vie nous a apprise est peut-être celle-ci : le sens d’une vérité de foi s’extrait de l’expérience qu’on en a faite et non d’une recherche théorique qui précède la vie. Autrement dit, la théologie doit naître de la vie. Si, au début du groupe,  nous nous étions demandé ce que nous avions ou non le droit de faire, ou quelle était la définition d’une eucharistie, nous ne serions allés nulle part.  Penser la vie, réfléchir la vie.  Le Christ est présent où il veut, quand il veut.  Seule sa rencontre permet de dire où il veut être et, en conséquence, là où il n’est pas.

Aucune parole ne peut donc contrecarrer l’expérience. Un exemple tiré du Nouveau Testament. Au temps de Jésus, la résurrection était considérée comme une réalité collective, ceux qui l’avaient espérée allaient ressusciter ensemble, d’un coup. Pourtant, des témoins osaient proclamer qu’ils avaient rencontré Jésus ressuscité. Leur entourage pouvait bien leur dire : « Vous ne pouvez pas l’avoir rencontré, parce que la résurrection, c’est collectif, ça se fait ensemble. » L’objection n’avait aucun poids face à leur expérience : « Nous autres, nous l’avons rencontré, nous savons qu’il est ressuscité. » Leur expérience les obligeait donc à penser leur existence entre la résurrection de Jésus et la leur dans un futur plus ou moins rapproché. La vie conditionnait la pensée. Je sais bien qu’il faut discerner là-dessus, parce que toutes les expériences de vie ne sont pas nécessairement correctes. Comme ce ne sont pas toutes les initiatives qui sont sensées. Tout est sujet au discernement. Encore faut-il qu’on accepte de discerner et de mettre les idées préconçues à l’épreuve.

Quelques réflexions finales.

Je me rends compte, avec le passage du temps, que les membres du groupe ont cessé peu à peu de magasiner les célébrations. Les premières années, le premier dimanche du mois, ils participaient à nos célébrations. Le dimanche suivant, ils se rendaient chez les dominicains, chemin de la Côte-Sainte-Catherine.  Ou ailleurs, pour remplir les quatre semaines. Avec le temps le magasinage a cessé, Wal-Mart a fermé ses portes et c’est le petit dépanneur du coin qui a pris la relève. Le groupe a tendance à devenir leur communauté de fond, leur lieu de réflexion et de célébration, ce qui fait qu’ils n’ont plus besoin du reste. Je ne parle pas de tous, mais de la majorité. Il faut noter le phénomène.  Il se manifeste aussi dans une autre communauté, dont j’ai hérité en 1978. Elle avait été fondée en 1968 et fonctionne encore. Au début, c’était du monde très engagé en pastorale de paroisse et choses semblables. Peu à peu, les membres ont cessé de travailler en paroisse. À un certain moment, il semble qu’on prenne conscience d’un entrechoc théologique. On ne peut plus travailler en paroisse parce que les théologies se contredisent. Un besoin de cohérence se fait sentir.

Le groupe dont je parle depuis le début ne se voit pas encore comme une Église. Ce devrait être l’aboutissement, mais nous n’y sommes mais pas tout à fait encore. Peut-être ne sommes-nous pas assez convaincus que nous disposons de tout ce qu’il faut pour nous rendre tous les services d’une Église. Pour ma part, j’essaie de me préparer, d’apprécier les charismes de mes frères et sœurs. Si jamais j’apprends que j’ai une maladie très grave, je sais qui d’entre eux j’irai rencontrer pour ma dernière confession, ou pour le dernier rite de passage, ou pour officier à mes funérailles. Lucie et moi sommes mariés civilement. Si jamais nous décidons de manifester la dimension chrétienne de notre vie à deux, c’est à un couple du groupe que nous demanderons de présider la célébration. Peut-être faut-il faire arriver les choses, pour que naisse la conscience d’être une Église.

Par ailleurs, il est clair que la plupart d’entre nous nous reconnaissons comme faisant partie d’une Église plus large. Notre histoire garde ses droits. Mais ici, les problèmes ne manquent pas. Une anecdote récente. Une amie m’appelle il y a quelques semaines. Elle donne des cours de français dans l’équivalent d’un COFI [centre d'orientation et de formation des immigrants]. Quelqu’un lui demande : « J’aimerais devenir catholique, trouver un groupe, avoir des cours, etc. » Je l’ai référée à une connaissance que je trouvais ouverte, mais en lien avec le diocèse de Montréal. Je ne me suis pas senti le droit d’inviter cette personne dans notre groupe. Il y a la grande Église, qui vient d’il y a deux mille ans, et il y a la petite pousse qui grandit. Chacune est Église, mais différemment. À tort ou à raison, je ne nous reconnaissais pas la qualité d’être une authentique porte d’entrée dans la suite de Jésus Christ.  Peut-être est-ce une incohérence, une marque de mon éducation, un révélateur de mon âge…

Le passage du temps et la réflexion ont créé chez les membres une sorte de théologie implicite, collective, qui rend le groupe significatif, qui les situe à mille lieues de l’institution, mais qui n’est pas encore une synthèse explicite. Cela pose un gros problème. Est-ce que ces membres d’aujourd’hui, ou d’autres qui pourraient s’adjoindre à eux, vont jamais pouvoir se sentir à l’aise dans ce qu’on pourrait appeler la grande Église de chez nous ? Dit autrement : la grande Église de chez nous pourrait-elle un jour reconnaître comme sien un groupe comme le nôtre ? Notre petite pousse est-elle, avec d’autres, destinée à devenir peu à peu la grande Église, alors que cette dernière, qui me paraît suicidaire, prend lentement la décision de disparaître ? Ou va-t-elle trouver en elle les ressources qu’il lui faut pour se rebrancher sur la vie des petites communautés et retrouver son goût de vivre en histoire ? Je ne sais pas.  Et je ne verrai certainement pas la réponse de mes yeux de chair.  Pourtant, il faut décider de la réponse pour vivre…

Du côté engagement, je pense qu’il serait contre-productif et artificiel d’en espérer un qui soit commun à tous les membres de la communauté, lesquels sont tous très occupés et ont besoin d’elle pour se ressourcer, pour prendre le temps de respirer, pour retrouver des frères et des sœurs qui ont même façon de voir la vie. Le groupe leur sert à soutenir leur engagement et non à leur en imposer un autre.

Une autre fonction de la vie du groupe, qui me paraît importante, est qu’il nous sert à exprimer notre intimité collective. Je vais essayer de mettre des mots là-dessus. Nous avons notre intimité personnelle. Un couple est un lieu de grande intimité. Les communautés religieuses aussi, surtout les petites communautés locales. C’est un grand cadeau de la vie que de rencontrer quelqu’un devant qui être simplement et uniquement soi-même, sans traîner l’image habituelle qu’on donne de soi. De façon analogique, notre groupe est le lieu d’expression de notre intimité collective, de notre « nous » qui naît du partage de chacun de nos « je » dans son aspect spirituel. Nous sommes donc réticents à nous mettre sur la place publique. C’est pourquoi j’ai hésité quand Odette Mainville, il y a quelque temps, m’a demandé de rédiger le texte dont j’ai parlé plus haut.  Et je suis très sélectif quand j’ai à décider des lieux où j’ai à intervenir sur le sujet. Je ne fais pas confiance à tout le monde. Il y a un texte d’Évangile qui dit : « Ne jetez pas vos perles aux cochons. » C’est un texte qui m’interpelle. Mon expérience est qu’une communauté chrétienne authentique est un lieu d’intimité. Ce n’est pas le lieu de mettre le drapeau sur le capot, ou « le flag sur le hood », pour parler comme un ancien premier ministre. Jésus Christ se rencontre et se partage doucement, entre quatre yeux, dans l’expérience d’une intimité. Une intimité qui est souvent douloureuse, parce que Dieu et Jésus Christ, ce n’est pas toujours gentil, gentil, gentil. Dieu peut être rough, en dépit de l’image courante qu’on peut s’en faire. Penser renouveler l’Église à partir des grands spectacles comme celui de Toronto, il y a quelques années, ou celui de Québec, malheureusement à venir, c’est se faire illusion.

Je tiens à l’expression « intimité collective », elle a du sens. Je pense qu’il faut choisir les moments et les endroits pour partager notre intimité. Parce qu’il y a du monde dangereux, tant dans l’Église qu’en dehors de l’Église. Une autre anecdote.  C’était à la faculté de théologie, au cœur d’une dure grève étudiante, à l’occasion de la crise des prêtres laïcisés. Nous étions une dizaine de profs et d’étudiants à parler stratégie, la réunion s’est terminée à onze heures et demie. À minuit moins quart (nous l’avons appris par après), quelqu’un de notre groupe a appelé le doyen de la faculté pour lui faire rapport de tout ce qui s’était décidé. Je n’ai jamais oublié ça. La communauté rassemble ceux et celles qui ont assez confiance les uns dans les autres pour partager leur intimité. Cela mérite un infini respect et n’est pas à livrer en pâture (ce que j’espère n’être pas en train de faire...)

Une dernière chose, très personnelle. J’ai une histoire un petit peu complexe, parce que j’ai été prêtre, et jésuite. J’ignore comment les membres du groupe voient cet aspect de mon histoire. Je semble être un point de référence pour eux, ce qui me rend un peu mal à l’aise. Je me demande parfois si le groupe survivrait à ma disparition rapide. J’espère évidemment que oui, sans tenir à trouver trop vite réponse à ma question ! J’offre donc  périodiquement au groupe de céder ma place à quelqu’un d’autre, et je fais rire de moi chaque fois… Il m’apparaît important de laisser le groupe reconnaître les charismes dont il a besoin. J’ai l’impression que le fait d’avoir été prêtre et bibliste offre une sorte de garantie de sérieux aux thèmes que je présente et à ma façon de réinterpréter les choses de la foi. Une sorte de charisme qu’ils reconnaissent. Pour le moment.

Un jour, c’est mon espérance, se présentera quelqu’un d’autre, qui aidera le groupe à prendre un autre tournant suggéré par la vie. Le jeu du discernement des charismes et de la vie doit être une activité perpétuelle, sous peine de mort.

 

 

(Ce texte est une transcription de la communication telle que livrée par l'auteur, d'où le caractère oral...)

 

 

 

 

[ RETOUR ]

 


 

 

© 2000-2001 - Le réseau Culture et Foi - culture_et_foi@videotron.ca