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Que signifie pour moi célébrer l’eucharistie ?
Bernard Feillet


 

Puisque nous y sommes, il faut tenter de répondre à la question si souvent posée : « Que signifie pour vous célébrer l'eucharistie? »

II me faut livrer ici ce que j'éprouve et me placer au coeur de cette convocation. Célébrer l'eucharistie est d'abord une expérience où je ne suis pas seul, livré à moi-même, mais proche de tous ceux qui sont présents, connus et inconnus, et où les absents, les vivants comme les morts,qui habitent la vie de chacun d'une manière si personnelle, sont entrés avec tous dans ce lieu où nous nous tenons.

C'est vivre un instant du temps, saisi dans sa nouveauté, qui n'a encore été donné à personne dans l'histoire du monde, et où il est possible de se découvrir dans l’attente de tous les possibles. Cet instant est chargé de la parole et des gestes, du bonheur et du malheur, de tous ceux qui avant nous ont tenté de s'y livrer au meilleur d'eux-mêmes, dans l'immense attente de découvrir la présence de Dieu.

Ainsi je me situe dans la trace que Jésus a inaugurée pour lui-même et pour ses disciples et je suis habité par la nécessité de la maintenir ouverte pour le temps qui est le nôtre, afin que cette aspiration du monde à la présence de Dieu reçoive de notre présence l'actualité de son accomplissement.

Jésus en avait pressenti l'urgence dans ce peu de temps qui lui restait à vivre. En reprenant son geste, nous savons qu'il ne nous sera pas indéfiniment donné de le réinventer, nous qui ne sommes que très provisoirement l'humanité contemporaine. Toute eucharistie est marquée par l'annonce de la mort, elle s'accomplit dans la limite des jours et dans la nécessité de répondre à l'urgence de la tâche de ce jour qui hier encore n'était pas né. Elle prend place dans le devenir de l'être.

Bien qu'enraciné dans une longue mémoire, dont il reçoit la force de tous ceux qui avant nous s'y sont engagés, cet acte est, dans la nouveauté de l'instant, totalement nouveau, créateur de ce que nous n'avons jamais encore vécu entre nous. Malgré le rite, il ne peut jamais être répété à l'identique : le rite est sans doute ce qui nous permet, par l'assurance de la continuité qu'il nous assure, d'être investis, prêtres du temps, par le désir de créer toute chose nouvelle.

Tous les hommes sont les prêtres du temps et l'assemblée chrétienne qui poursuit ce que Jésus a fait se donne à elle-même le signe de cette consécration. En son temps et dans cet instant décisif de sa vie Jésus a accompli ce qu'il ne pouvait manquer d'accomplir. À nous aujourd'hui de répondre à la même nécessité. Inspirée et fondée par l'acte de Jésus qui partage toute sa vie avec ses disciples en cet instant de la Cène, l'eucharistie que nous célébrons est désormais la nôtre. La présence qu'elle manifeste est celle de notre présence au monde et de notre attention singulière à la présence du mystère de Dieu en nous-mêmes, en tout être.

Dans l'eucharistie que nous célébrons, ce n'est pas Jésus qui dit : « Ceci est mon corps », c'est nous qui prononçons, à notre tour d'existence, cette parole de révélation. Nous ne créons pas la présence de Dieu, nous ne faisons pas venir Jésus parmi nous, mais nous recevons du geste symbolique qu'il a inventé l'intensité insaisissable du mystère de Dieu. Si Dieu est là, il est toujours présent, il n'y a pas d'avant et d'après, ni de lieu ni de mesure, ni de moyen pour l'atteindre, encore moins d'assurance pour le tenir entre nos mains. Quand il s'agit de Dieu, il n'y a que Dieu. Mais quand il s'agit de nous : c'est toute l'épaisseur et la force de notre présence charnelle, nos gestes, nos paroles, nos sentiments et nos émotions, notre corps si distrait et si lourd qui traduisent que nous sommes devenus plus attentifs à la mystérieuse présence. Nous la disons mystérieuse cette présence, parce qu'elle est en chacun et qu'elle est entre nous, que personne ne peut en rendre compte comme d'une évidence, mais que nous n'imaginons pas notre vie sans l'évoquer.

Aussi n'ai je pas d'autre expression pour éclairer ce que j'éprouve – en m'exposant à ne pas être compris –- en ces moments si graves et pourtant si légers : la célébration de l'eucharistie est un geste poétique.

L'eucharistie réduite à l'expression du dogme ne peut exprimer ce qui s'y passe et justifier l'attachement que nous pouvons y porter. C'est un acte qui symbolise toute la vie d'un homme et annonce sa mort. Il laisse ouvertes les voies de l'imaginaire qui permet à ce qui est vrai d'échapper à l'enfermement des cadres conceptuels. II s'inscrit dans le champ de la conscience et y rejoint l'espace sans limite de l'espérance. Cet instant n'appartient ni au passé, ni au présent, ni à l'avenir. Le temps ne peut le revendiquer pour l'inscrire dans son irréfragable déroulement. Nous échappons alors à la mesure du temps, dans la saisie unifiante de ce qui nous précède et de ce qui nous annonce, pour communier, en transcendant les âges de la vie et la définition des jours, à l'affirmation de l'être.

Cet acte a été posé par un homme qui rassemblait toute sa vie dans l'intensité de l'instant, comme le geste ultime de communion avec tous ceux qu'il avait aimés. Sans doute Jésus n'avait-il en cet instant aucune intention fondatrice, mais que ce geste ait été repris par ses disciples, fondateurs des premières communautés chrétiennes, signifie qu'ils en avaient saisi la portée et que désormais, dans le souvenir de celui qu'ils avaient connu et reconnu comme témoin de Dieu, ils s'en étaient découvert les dépositaires. Cet acte était d'une telle puissance spirituelle qu'il n'est pas étonnant qu'il ait été repris, qu'il ait été transmis de génération en génération, sans qu'à l'origine aucun mode de transmission n'ait été codifié, tant était forte pour les premières communautés l'évidence qu'il était vital et donc nécessaire de revivre ce que Jésus avait vécu avec ses disciples. L'intuition vitale précède toujours, dans la pureté des commencements, ce qu'il devient par la suite utile de formuler pour résister à l'usure de l'usage et du temps.

Je suis reconnaissant aux premières communautés chrétiennes et à celles qui leur ont succédé d'avoir sauvé cet acte de l'oubli. Elles nous ont permis de manifester, aujourd'hui, ce qui dans nos existences n'est pas dicible. Au point même, qu'après avoir trop usé des mots dans la réunion des croyants, j'éprouve un immense soulagement à me taire et à célébrer d'une parole et d'un geste ce que Jésus nous a laissé en mémoire de lui, sans pouvoir prévoir ce que nous en ferions. Un geste d'abandon, dépouillé par l'essentiel, accompagné de quelques mots qui se souviennent, réinventés pour un jour nouveau. Et si ce geste donne à quelqu'un d'être présent à lui-même, attentif à la présence de l'infini en toute existence, il ouvre à la présence du Christ et à la présence de Dieu.

La présence qui se révèle ici est celle de l'homme au meilleur de son être en communion au mystère de Dieu qui l'habite. Célébrée en un instant du temps, l'eucharistie relie le temps présent au temps passé, et par l'évocation nostalgique d'un instant très pur de l'histoire des hommes maintient l'avenir réceptif à l'immense. Saisis par le dépouillement de cet acte, où nous ne tenons entre nos mains qu'un peu de pain, depuis longtemps avertis que nous ne pouvons saisir Dieu, dans cet espace que libère le renoncement à toute possession, grandit la nostalgie de ce que fut Jésus, lui que nous n'avons pas connu, mais dont l'évocation réveille en nous le désir d'accomplir notre vie en espérant que l'intensité qui fut la sienne ne nous est pas fermée.

Jésus, le mystique de la nuit, qui ne connaissait des sacrements que le geste qui pacifie et la parole qui libère, a éprouvé la nécessité, la veille de sa mort, de réinventer le rite pascal de la religion d'Israël et d'y investir tout son être, comme signe ultime de communion avec ceux qu'il appelait ses amis. On ne peut imaginer qu'ils auraient pu manquer ce rendez-vous de la consécration d'une vie. Ce soir-là, ils ne pouvaient être nulle part ailleurs, leur présence était nécessaire à l'évocation de la Grande présence, comme il nous arrive d'éprouver que nous sommes nous aussi nécessaires à la survivance de cette lueur ou à l'éclat de celle fulgurance, comme Moïse au buisson ardent.

C'est encore trop peu de quitter ses sandales – comme le fit Moïse, parce que la terre où Dieu se manifeste est sainte –, célébrer l'eucharistie c'est choisir de se tenir nu devant Dieu et, dans une attitude de confiance sous le regard de l'autre, accepter d'être nu à ses yeux. Celui qui est nu se tait, il renonce à toute justification, il ne prétend rien, à l'image du serviteur souffrant il se sait misérable, mais il existe tel qu'il est et il se tient là. Célébrer l'eucharistie dispense d'affirmer sa foi et c'est encore une parole de trop que de s'y dire pécheur. Jeune prêtre, j'avais pressenti cela chez le prêtre alcoolique de La puissance et la gloire, aujourd'hui je sais que cette attitude est vraie.

D'où vient ce bonheur que l'on peut éprouver dans la célébration de l'eucharistie? cette interrogation sur ce saisissement de gravité heureuse et sur cette caresse d'une si légère émotion n'est-elle pas déjà un message? En cet instant nous sommes dispensés de trouver des réponses à toutes les questions qui nous viennent de notre confrontation à l'infini, de chercher à résoudre les contradictions de nos vies éclatées, qui connaissent si bien la douloureuse épreuve d'une impossible pureté où nous serions enfin unifiés, car il nous suffit d'être là, tels que nous sommes. En cet instant la chimérique sainteté ne nous est pas demandée, nous en sommes dispensés, car ce qui nous est proposé c'est de connaître la paix, d'accepter ce que nous sommes, puisque nous sommes là et que de cela nous ne pouvons douter. L'impossible désir de la pureté de Dieu, si nous y renonçons, nous dispose au possible de notre vie. En cet instant être là, nous tenir simplement à cette place d'évidence qui est la nôtre. C'est ainsi que cela pour nous s'est passé et c'est ainsi que nous avons à nous tenir là. La reconnaissance de ce bonheur et l'acceptation d'un si difficile parcours sont les deux clés qui nous permettent de pénétrer dans la vérité de notre présence, telle quelle. En cet instant ne rien oublier, ne rien nier, n'avoir honte de rien, ne se vanter de rien, ne rien prétendre, ne rien justifier, être là, c'est l'instant qui est pur, ce n'est pas nous. Toutes les contradictions de la vie et les balbutiements de la foi ne peuvent contredire notre présence, elle suffit à célébrer la Présence. C'est le moment même où aucune des blessures de l'existence – ne pas avoir su aimer, avoir mal aimé, avoir trop aimé –ne peut s'opposer à la communion de l'être.

La simplicité de la présence nous apparaît d'autant plus que notre vie n'est pas simple. Si nous n'étions pas les hommes de la glèbe, les hommes du ruisseau et de la marge, les hommes de la poussière et de la cendre, si nous n'étions pas aussi ces visionnaires dont le regard se tourne vers les étoiles, ces loqueteux sublimes, la pureté du geste ne pourrait s'inscrire sur le fond contrasté de notre trame humaine. Même si cette situation est commune à tous, personne ici ne peut être réduit à la banalité, toute existence s'y révèle comme exceptionnelle, à cause de l'immensité du geste d'origine que Jésus n'a pas posé dans la banalité. Nous ne pouvons pas savoir ce que Jésus a réalisé au soir de la Cène, nous ne pouvons pas davantage définir ce que nous accomplissons en reprenant son geste, mais nous ne doutons pas que notre espérance est de rejoindre l'intensité qui fut la sienne en cet instant. S'il est bien un geste symbolique qui me donne confiance en cette élévation de l'être, alors que rien dans ma vie ne me permet de la revendiquer, c'est bien la célébration de l'eucharistie. En cet instant nous sommes convoqués à la présence.

Quand je célèbre ainsi – éprouvant ce bonheur qui me dépasse de présider la célébration, en attendant que d'autres puissent tenir cette place, selon des modalités nouvelles, qui au demeurant sont secondaires –, il me semble que si j'ai gardé un intérêt pour la foi, un attachement à l'Église et que j'y ai tenu ma place tant bien que mal, en fin de compte disponible aux hommes et à Dieu, c'est grâce à ces instants. Ils m'ont permis de traverser le temps de l'errance et de poursuivre l'inlassable cheminement des jours et des jours, ainsi convoqué à ces rendez-vous de l'instant où j'étais au plus juste de moi-même, dans l'évidence que c'était là ma place. À mon sens, il n'y avait pas dans ma vie plus de Dieu avant qu'après – de toute manière Dieu ne s'apprécie ni ne se décline –, mais l'humanité me paraissait plus vaste et je me voyais moi-même inscrit dans le mystère de Dieu. La présence eucharistique, c'est la présence de l'homme à lui-même et au mystère de Dieu dans son être.

II est si rare que nous soyons véritablement en présence. La présence habite bien avec l'ignorance qui nous empêche de saisir et de retenir ce que nous accomplissons. L'ignorance nous introduit à la permanence de l'infini dont aucun de nos actes – même les plus sacrés – ne peut rendre compte. L'ignorance qui préside à l'eucharistie nous introduit à l'infini qui traverse cet acte, elle nous permet d'être les acteurs de la création, non seulement en référence aux origines, mais en nous permettant de faire exister ce qui n'existe pas encore.

La communion qui s'établit entre ceux qui célèbrent l'eucharistie manifeste que la présence de Dieu est entre nous. La présence ne peut se saisir indépendamment des êtres en présence. Les symboles du pain et du vin expriment cette insaisissable présence. II nous est possible de les toucher et d'être ainsi initiés au tact de la contemplation. C'est un geste simple qui rejoint celui de Thomas auquel Jésus dit « avance ta main » et qui ajoute « ne sois plus incrédule, mais croyant ». Au cours de la célébration, par la présence même de l'assemblée, il est possible d'être simplement croyant. Il est possible d'avancer la main, comme nous y invite le beau geste de la communion. Et l'on peut entendre la voix qui s'est adressée à Thomas et qui l’a rejoint à la source de son incroyance : puisque tu n'étais pas là au matin dans le jardin de la Résurrection, puisque tu doutes de ma présence, puisque tu étais ailleurs, « avance la main ». Peut-être n'y a-t-il pas un geste du récit évangélique qui soit plus proche de la célébration eucharistique que cette invitation à avancer la main. C'est le moment où par le tact de la contemplation il nous est donné de communier au pacte d'éternité, la permanence de la présence au-delà du temps, mais saisie dans le temps.

En regardant ceux qui célèbrent avec lui, chacun peut alors découvrir qu'il est, comme eux, un être de lumière. La reconnaissance entre nous de la Grande présence nous permet de nous voir dans la lumière. Alors chacun prend place dans notre vie, il s'inscrit dans le destin de notre divinisation, nous sommes tous compromis par l'éternité, devenus merveilleusement associés pour l'infini. Et au rythme de la semaine, s'articule ainsi le temps et l'éternité, et la banalité de l'être s'en trouve éclairée, la dimension ultime de tout être annoncée. Cet acte est simple et grand : il ne faut pas en abuser et lui conserver la mesure de notre contemplation.

Croyez bien que je ne témoigne d'aucune insolence à l'égard d'une si longue tradition de l'Église et envers tant de théologiens qui n'ont cessé de l'approfondir, que je suis bien conscient d'avoir reçu l'ordination sacerdotale dans d'autres dispositions, mais petit à petit, de messe en messe, le discours raisonnable s'est effacé pour laisser place à une expérience dont je ne peux vraiment rendre compte, car elle s'enracine dans tout ce que je connais et m'échappe quand je tente de la saisir. Je ne peux que la pressentir comme immense, éprouvant au cours de la célébration qu'il est heureux d'être là. Au cours des années ce sentiment demeure, car je ne cherche pas à le saisir tous les jours : je me laisse convoquer par l'assemblée qui me demande ainsi d'être plus vaste que je ne le suis et que je ne le serais sans elle.

Je regrette que cette place privilégiée, attribuée au prêtre ordonné, ne soit pas partagée par tous : elle est le lieu d'une convocation si puissante à l'immense que l'on s'étonne d'être invité à tenir cette place, alors que, dans l'assemblée des fidèles, d'autres y trouveraient aussi la révélation de leur être. Encore une fois quand il s'agit d'approcher le mystère de Dieu, comme il faut être modeste et simplement émerveillé.

Récemment à l'étranger, j'avais été invité par une petite communauté de chrétiens pour parler avec eux de toutes ces choses qui nous passionnent. Ils me faisaient remarquer que l'expérience que je livrais était fortement associée, dans la manière même dont je la traduisais, à la. fonction du célébrant. Mais ils n'étaient pas eux-mêmes sans expérience. Ils rejoignaient facilement la mienne et nous nous sommes découverts très proches les uns des autres en échangeant ce qui était pour nous si grave et si nécessaire. Depuis plus de vingt ans – après un long cheminement – ils célèbrent l'eucharistie sans désigner un célébrant, même quand un prêtre ordonné fait partie de l'assemblée – il s'en trouve souvent plusieurs – et c'est ensemble qu'ils font mémoire des paroles de Jésus. Être ainsi constitués en assemblée célébrante les a au cours des années encouragés dans la foi et rendus plus attentifs à la nécessité d'être présents à ce qu'ensemble ils accomplissaient. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils n'assistaient pas à la messe. J'ai trouvé que c'était très beau et que cela traduisait une grande confiance dans le mystère de Dieu habitant tout être, comme Jésus en était habité. Il m'a semblé aussi qu'ils faisaient preuve de courage, car il n'est pas si facile sur un point aussi important de transgresser les interdits de l'Église à laquelle nous appartenons et sans laquelle nous ne serions pas à même aujourd'hui d'inaugurer des attitudes nouvelles. Sans doute des communautés protestantes ont-elles depuis longtemps entrepris cet itinéraire que seuls quelques groupes restreints de catholiques explorent aujourd'hui. De toute manière il me paraît évident que rien de ce qui est entrepris au nom du mystère de Dieu, dans le souvenir de ce que fut Jésus, et dans l'amour partagé ne fait de tort au Royaume de Dieu. À chacun selon sa grâce !

Évidemment, l'institution de l'Église, toujours très sensible dans la défense de sa structure sacerdotale, peut se sentir menacée par de telles pratiques et céder à son penchant naturel pour les condamner, ou du moins pour mettre en garde ses fidèles sur les dérives qu'elles peuvent entraîner au détriment de l'unité de l'Église. Mais le plus souvent, quand l'autorité est informée, elle ne dit rien parce que, au fond d'elle-même, elle sait qu'elle n'a pas le monopole de la pratique évangélique et qu'il ne lui appartient pas « d'éteindre la mèche qui fume encore », d'autant qu'il s'agit plutôt ici d'un feu qui brûle dans le coeur de ceux qui reconnaissent Jésus à la fraction du pain, comme à Emmaüs.

Ce n'est pas par la rigueur de règles incontournables que la communion de ceux qui se souviennent de l'avoir reconnu demeurera vivante. La communion se fonde dans la qualité des êtres et dans la reconnaissance du mystère de Dieu qui les anime.

Ce que nous demandons à l'Église c'est de ne pas rendre Dieu impossible aux hommes, c'est de respecter les voies qu'ils explorent, de les aider à en découvrir le sens, d'accompagner tous ceux qui le lui demandent sur le chemin où ils cherchent Dieu.

Si l'institution de l'Église et, dans son ensemble, la majorité des fidèles sont si sensibles à toute modification des règles et des rites qui gèrent la célébration de l'eucharistie, c'est que, d'une part, tous en pressentent la portée symbolique et que, d'autre part, ils n'osent s'avouer que les intentions de Jésus, au moment où il accomplissait cet acte ne leur sont pas clairement connues.

L'ignorance engendre la rigidité et entretient la peur de toute initiative. On prétend sauver le dépôt sacré, on entretient, de bonne foi, l'illusion que les communautés chrétiennes ont toujours procédé ainsi, on ne se retourne pas sur l'histoire pour ne pas envisager le risque de modifier l'avenir.

Et pourtant c'est de l'avenir dont il s'agit. Comment garderons-nous vivante la mémoire de ce que Jésus a vécu, comment inventerons nous, inspirés par son souvenir, mais à notre manière, la rencontre de l'humanité et du mystère de Dieu ?

La réponse ne sera pas collective, même si l'enjeu est commun, et que nul ne saurait l'élaborer seul. Dans ce rapport de l'individu à l'absolu de Dieu, chacun aura besoin à ses côtés de la présence de tous, toute religion sera fécondée par l'intuition du divin qui traverse toutes les autres, mais la réponse de chaque être sera unique. II est né au monde pour cette différence inaliénable, d'un point de vue mystique elle est la justification de son existence. C'est ce que voulait dire Kierkegaard quand il affirmait avec force : « Il est interdit à un existant d'oublier qu'il existe. »

 

 

(L’errance, Desclée de Brouwer, 1997, p. 54- 71)

 

 

 

 

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