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Puisque nous y sommes, il faut tenter de
répondre à la question si souvent posée : « Que
signifie pour vous célébrer l'eucharistie? »
II me faut livrer ici ce que j'éprouve et me
placer au coeur de cette convocation. Célébrer
l'eucharistie est d'abord une expérience où je
ne suis pas seul, livré à moi-même, mais proche
de tous ceux qui sont présents, connus et
inconnus, et où les absents, les vivants comme
les morts,qui habitent la vie de chacun d'une
manière si personnelle, sont entrés avec tous
dans ce lieu où nous nous tenons.
C'est vivre un instant du temps, saisi dans sa
nouveauté, qui n'a encore été donné à personne
dans l'histoire du monde, et où il est possible
de se découvrir dans l’attente de tous les
possibles. Cet instant est chargé de la parole
et des gestes, du bonheur et du malheur, de tous
ceux qui avant nous ont tenté de s'y livrer au
meilleur d'eux-mêmes, dans l'immense attente de
découvrir la présence de Dieu.
Ainsi je me situe dans la trace que Jésus a
inaugurée pour lui-même et pour ses disciples et
je suis habité par la nécessité de la maintenir
ouverte pour le temps qui est le nôtre, afin que
cette aspiration du monde à la présence de Dieu
reçoive de notre présence l'actualité de son
accomplissement.
Jésus en avait pressenti l'urgence dans ce peu
de temps qui lui restait à vivre. En reprenant
son geste, nous savons qu'il ne nous sera pas
indéfiniment donné de le réinventer, nous qui ne
sommes que très provisoirement l'humanité
contemporaine. Toute eucharistie est marquée par
l'annonce de la mort, elle s'accomplit dans la
limite des jours et dans la nécessité de
répondre à l'urgence de la tâche de ce jour qui
hier encore n'était pas né. Elle prend place
dans le devenir de l'être.
Bien qu'enraciné dans une longue mémoire, dont
il reçoit la force de tous ceux qui avant nous
s'y sont engagés, cet acte est, dans la
nouveauté de l'instant, totalement nouveau,
créateur de ce que nous n'avons jamais encore
vécu entre nous. Malgré le rite, il ne peut
jamais être répété à l'identique : le rite est
sans doute ce qui nous permet, par l'assurance
de la continuité qu'il nous assure, d'être
investis, prêtres du temps, par le désir de
créer toute chose nouvelle.
Tous les hommes sont les prêtres du temps et
l'assemblée chrétienne qui poursuit ce que Jésus
a fait se donne à elle-même le signe de cette
consécration. En son temps et dans cet instant
décisif de sa vie Jésus a accompli ce qu'il ne
pouvait manquer d'accomplir. À nous aujourd'hui
de répondre à la même nécessité. Inspirée et
fondée par l'acte de Jésus qui partage toute sa
vie avec ses disciples en cet instant de la
Cène, l'eucharistie que nous célébrons est
désormais la nôtre. La présence qu'elle
manifeste est celle de notre présence au monde
et de notre attention singulière à la présence
du mystère de Dieu en nous-mêmes, en tout être.
Dans l'eucharistie que nous célébrons, ce n'est
pas Jésus qui dit : « Ceci est mon corps »,
c'est nous qui prononçons, à notre tour
d'existence, cette parole de révélation. Nous ne
créons pas la présence de Dieu, nous ne faisons
pas venir Jésus parmi nous, mais nous recevons
du geste symbolique qu'il a inventé l'intensité
insaisissable du mystère de Dieu. Si Dieu est
là, il est toujours présent, il n'y a pas
d'avant et d'après, ni de lieu ni de mesure, ni
de moyen pour l'atteindre, encore moins
d'assurance pour le tenir entre nos mains. Quand
il s'agit de Dieu, il n'y a que Dieu. Mais quand
il s'agit de nous : c'est toute l'épaisseur et
la force de notre présence charnelle, nos
gestes, nos paroles, nos sentiments et nos
émotions, notre corps si distrait et si lourd
qui traduisent que nous sommes devenus plus
attentifs à la mystérieuse présence. Nous la
disons mystérieuse cette présence, parce qu'elle
est en chacun et qu'elle est entre nous, que
personne ne peut en rendre compte comme d'une
évidence, mais que nous n'imaginons pas notre
vie sans l'évoquer.
Aussi n'ai je pas d'autre expression pour
éclairer ce que j'éprouve – en m'exposant à ne
pas être compris –- en ces moments si graves et
pourtant si légers : la célébration de
l'eucharistie est un geste poétique.
L'eucharistie réduite à l'expression du dogme ne
peut exprimer ce qui s'y passe et justifier
l'attachement que nous pouvons y porter. C'est
un acte qui symbolise toute la vie d'un homme et
annonce sa mort. Il laisse ouvertes les voies de
l'imaginaire qui permet à ce qui est vrai
d'échapper à l'enfermement des cadres
conceptuels. II s'inscrit dans le champ de la
conscience et y rejoint l'espace sans limite de
l'espérance. Cet instant n'appartient ni au
passé, ni au présent, ni à l'avenir. Le temps ne
peut le revendiquer pour l'inscrire dans son
irréfragable déroulement. Nous échappons alors à
la mesure du temps, dans la saisie unifiante de
ce qui nous précède et de ce qui nous annonce,
pour communier, en transcendant les âges de la
vie et la définition des jours, à l'affirmation
de l'être.
Cet acte a été posé par un homme qui rassemblait
toute sa vie dans l'intensité de l'instant,
comme le geste ultime de communion avec tous
ceux qu'il avait aimés. Sans doute Jésus
n'avait-il en cet instant aucune intention
fondatrice, mais que ce geste ait été repris par
ses disciples, fondateurs des premières
communautés chrétiennes, signifie qu'ils en
avaient saisi la portée et que désormais, dans
le souvenir de celui qu'ils avaient connu et
reconnu comme témoin de Dieu, ils s'en étaient
découvert les dépositaires. Cet acte était d'une
telle puissance spirituelle qu'il n'est pas
étonnant qu'il ait été repris, qu'il ait été
transmis de génération en génération, sans qu'à
l'origine aucun mode de transmission n'ait été
codifié, tant était forte pour les premières
communautés l'évidence qu'il était vital et donc
nécessaire de revivre ce que Jésus avait vécu
avec ses disciples. L'intuition vitale précède
toujours, dans la pureté des commencements, ce
qu'il devient par la suite utile de formuler
pour résister à l'usure de l'usage et du temps.
Je suis reconnaissant aux premières communautés
chrétiennes et à celles qui leur ont succédé
d'avoir sauvé cet acte de l'oubli. Elles nous
ont permis de manifester, aujourd'hui, ce qui
dans nos existences n'est pas dicible. Au point
même, qu'après avoir trop usé des mots dans la
réunion des croyants, j'éprouve un immense
soulagement à me taire et à célébrer d'une
parole et d'un geste ce que Jésus nous a laissé
en mémoire de lui, sans pouvoir prévoir ce que
nous en ferions. Un geste d'abandon, dépouillé
par l'essentiel, accompagné de quelques mots qui
se souviennent, réinventés pour un jour nouveau.
Et si ce geste donne à quelqu'un d'être présent
à lui-même, attentif à la présence de l'infini
en toute existence, il ouvre à la présence du
Christ et à la présence de Dieu.
La présence qui se révèle ici est celle de
l'homme au meilleur de son être en communion au
mystère de Dieu qui l'habite. Célébrée en un
instant du temps, l'eucharistie relie le temps
présent au temps passé, et par l'évocation
nostalgique d'un instant très pur de l'histoire
des hommes maintient l'avenir réceptif à
l'immense. Saisis par le dépouillement de cet
acte, où nous ne tenons entre nos mains qu'un
peu de pain, depuis longtemps avertis que nous
ne pouvons saisir Dieu, dans cet espace que
libère le renoncement à toute possession,
grandit la nostalgie de ce que fut Jésus, lui
que nous n'avons pas connu, mais dont
l'évocation réveille en nous le désir
d'accomplir notre vie en espérant que
l'intensité qui fut la sienne ne nous est pas
fermée.
Jésus, le mystique de la nuit, qui ne
connaissait des sacrements que le geste qui
pacifie et la parole qui libère, a éprouvé la
nécessité, la veille de sa mort, de réinventer
le rite pascal de la religion d'Israël et d'y
investir tout son être, comme signe ultime de
communion avec ceux qu'il appelait ses amis. On
ne peut imaginer qu'ils auraient pu manquer ce
rendez-vous de la consécration d'une vie. Ce
soir-là, ils ne pouvaient être nulle part
ailleurs, leur présence était nécessaire à
l'évocation de la Grande présence, comme il nous
arrive d'éprouver que nous sommes nous aussi
nécessaires à la survivance de cette lueur ou à
l'éclat de celle fulgurance, comme Moïse au
buisson ardent.
C'est encore trop peu de quitter ses sandales –
comme le fit Moïse, parce que la terre où Dieu
se manifeste est sainte –, célébrer
l'eucharistie c'est choisir de se tenir nu
devant Dieu et, dans une attitude de confiance
sous le regard de l'autre, accepter d'être nu à
ses yeux. Celui qui est nu se tait, il renonce à
toute justification, il ne prétend rien, à
l'image du serviteur souffrant il se sait
misérable, mais il existe tel qu'il est et il se
tient là. Célébrer l'eucharistie dispense
d'affirmer sa foi et c'est encore une parole de
trop que de s'y dire pécheur. Jeune prêtre,
j'avais pressenti cela chez le prêtre alcoolique
de La puissance et la gloire, aujourd'hui
je sais que cette attitude est vraie.
D'où vient ce bonheur que l'on peut éprouver
dans la célébration de l'eucharistie? cette
interrogation sur ce saisissement de gravité
heureuse et sur cette caresse d'une si légère
émotion n'est-elle pas déjà un message? En cet
instant nous sommes dispensés de trouver des
réponses à toutes les questions qui nous
viennent de notre confrontation à l'infini, de
chercher à résoudre les contradictions de nos
vies éclatées, qui connaissent si bien la
douloureuse épreuve d'une impossible pureté où
nous serions enfin unifiés, car il nous suffit
d'être là, tels que nous sommes. En cet instant
la chimérique sainteté ne nous est pas demandée,
nous en sommes dispensés, car ce qui nous est
proposé c'est de connaître la paix, d'accepter
ce que nous sommes, puisque nous sommes là et
que de cela nous ne pouvons douter. L'impossible
désir de la pureté de Dieu, si nous y renonçons,
nous dispose au possible de notre vie. En cet
instant être là, nous tenir simplement à cette
place d'évidence qui est la nôtre. C'est ainsi
que cela pour nous s'est passé et c'est ainsi
que nous avons à nous tenir là. La
reconnaissance de ce bonheur et l'acceptation
d'un si difficile parcours sont les deux clés
qui nous permettent de pénétrer dans la vérité
de notre présence, telle quelle. En cet instant
ne rien oublier, ne rien nier, n'avoir honte de
rien, ne se vanter de rien, ne rien prétendre,
ne rien justifier, être là, c'est l'instant qui
est pur, ce n'est pas nous. Toutes les
contradictions de la vie et les balbutiements de
la foi ne peuvent contredire notre présence,
elle suffit à célébrer la Présence. C'est le
moment même où aucune des blessures de
l'existence – ne pas avoir su aimer, avoir mal
aimé, avoir trop aimé –ne peut s'opposer à la
communion de l'être.
La simplicité de la présence nous apparaît
d'autant plus que notre vie n'est pas simple. Si
nous n'étions pas les hommes de la glèbe, les
hommes du ruisseau et de la marge, les hommes de
la poussière et de la cendre, si nous n'étions
pas aussi ces visionnaires dont le regard se
tourne vers les étoiles, ces loqueteux sublimes,
la pureté du geste ne pourrait s'inscrire sur le
fond contrasté de notre trame humaine. Même si
cette situation est commune à tous, personne ici
ne peut être réduit à la banalité, toute
existence s'y révèle comme exceptionnelle, à
cause de l'immensité du geste d'origine que
Jésus n'a pas posé dans la banalité. Nous ne
pouvons pas savoir ce que Jésus a réalisé au
soir de la Cène, nous ne pouvons pas davantage
définir ce que nous accomplissons en reprenant
son geste, mais nous ne doutons pas que notre
espérance est de rejoindre l'intensité qui fut
la sienne en cet instant. S'il est bien un geste
symbolique qui me donne confiance en cette
élévation de l'être, alors que rien dans ma vie
ne me permet de la revendiquer, c'est bien la
célébration de l'eucharistie. En cet instant
nous sommes convoqués à la présence.
Quand je célèbre ainsi – éprouvant ce bonheur
qui me dépasse de présider la célébration, en
attendant que d'autres puissent tenir cette
place, selon des modalités nouvelles, qui au
demeurant sont secondaires –, il me semble que
si j'ai gardé un intérêt pour la foi, un
attachement à l'Église et que j'y ai tenu ma
place tant bien que mal, en fin de compte
disponible aux hommes et à Dieu, c'est grâce à
ces instants. Ils m'ont permis de traverser le
temps de l'errance et de poursuivre l'inlassable
cheminement des jours et des jours, ainsi
convoqué à ces rendez-vous de l'instant où
j'étais au plus juste de moi-même, dans
l'évidence que c'était là ma place. À mon sens,
il n'y avait pas dans ma vie plus de Dieu avant
qu'après – de toute manière Dieu ne s'apprécie
ni ne se décline –, mais l'humanité me
paraissait plus vaste et je me voyais moi-même
inscrit dans le mystère de Dieu. La présence
eucharistique, c'est la présence de l'homme à
lui-même et au mystère de Dieu dans son être.
II est si rare que nous soyons véritablement en
présence. La présence habite bien avec
l'ignorance qui nous empêche de saisir et de
retenir ce que nous accomplissons. L'ignorance
nous introduit à la permanence de l'infini dont
aucun de nos actes – même les plus sacrés – ne
peut rendre compte. L'ignorance qui préside à
l'eucharistie nous introduit à l'infini qui
traverse cet acte, elle nous permet d'être les
acteurs de la création, non seulement en
référence aux origines, mais en nous permettant
de faire exister ce qui n'existe pas encore.
La communion qui s'établit entre ceux qui
célèbrent l'eucharistie manifeste que la
présence de Dieu est entre nous. La présence ne
peut se saisir indépendamment des êtres en
présence. Les symboles du pain et du vin
expriment cette insaisissable présence. II nous
est possible de les toucher et d'être ainsi
initiés au tact de la contemplation. C'est un
geste simple qui rejoint celui de Thomas auquel
Jésus dit « avance ta main » et qui ajoute « ne
sois plus incrédule, mais croyant ». Au cours de
la célébration, par la présence même de
l'assemblée, il est possible d'être simplement
croyant. Il est possible d'avancer la main,
comme nous y invite le beau geste de la
communion. Et l'on peut entendre la voix qui
s'est adressée à Thomas et qui l’a rejoint à la
source de son incroyance : puisque tu n'étais
pas là au matin dans le jardin de la
Résurrection, puisque tu doutes de ma présence,
puisque tu étais ailleurs, « avance la main ».
Peut-être n'y a-t-il pas un geste du récit
évangélique qui soit plus proche de la
célébration eucharistique que cette invitation à
avancer la main. C'est le moment où par le tact
de la contemplation il nous est donné de
communier au pacte d'éternité, la permanence de
la présence au-delà du temps, mais saisie dans
le temps.
En regardant ceux qui célèbrent avec lui, chacun
peut alors découvrir qu'il est, comme eux, un
être de lumière. La reconnaissance entre nous de
la Grande présence nous permet de nous voir dans
la lumière. Alors chacun prend place dans notre
vie, il s'inscrit dans le destin de notre
divinisation, nous sommes tous compromis par
l'éternité, devenus merveilleusement associés
pour l'infini. Et au rythme de la semaine,
s'articule ainsi le temps et l'éternité, et la
banalité de l'être s'en trouve éclairée, la
dimension ultime de tout être annoncée. Cet acte
est simple et grand : il ne faut pas en abuser
et lui conserver la mesure de notre
contemplation.
Croyez bien que je ne témoigne d'aucune
insolence à l'égard d'une si longue tradition de
l'Église et envers tant de théologiens qui n'ont
cessé de l'approfondir, que je suis bien
conscient d'avoir reçu l'ordination sacerdotale
dans d'autres dispositions, mais petit à petit,
de messe en messe, le discours raisonnable s'est
effacé pour laisser place à une expérience dont
je ne peux vraiment rendre compte, car elle
s'enracine dans tout ce que je connais et
m'échappe quand je tente de la saisir. Je ne
peux que la pressentir comme immense, éprouvant
au cours de la célébration qu'il est heureux
d'être là. Au cours des années ce sentiment
demeure, car je ne cherche pas à le saisir tous
les jours : je me laisse convoquer par
l'assemblée qui me demande ainsi d'être plus
vaste que je ne le suis et que je ne le serais
sans elle.
Je regrette que cette place privilégiée,
attribuée au prêtre ordonné, ne soit pas
partagée par tous : elle est le lieu d'une
convocation si puissante à l'immense que l'on
s'étonne d'être invité à tenir cette place,
alors que, dans l'assemblée des fidèles,
d'autres y trouveraient aussi la révélation de
leur être. Encore une fois quand il s'agit
d'approcher le mystère de Dieu, comme il faut
être modeste et simplement émerveillé.
Récemment à l'étranger, j'avais été invité par
une petite communauté de chrétiens pour parler
avec eux de toutes ces choses qui nous
passionnent. Ils me faisaient remarquer que
l'expérience que je livrais était fortement
associée, dans la manière même dont je la
traduisais, à la. fonction du célébrant. Mais
ils n'étaient pas eux-mêmes sans expérience. Ils
rejoignaient facilement la mienne et nous nous
sommes découverts très proches les uns des
autres en échangeant ce qui était pour nous si
grave et si nécessaire. Depuis plus de vingt ans
– après un long cheminement – ils célèbrent
l'eucharistie sans désigner un célébrant, même
quand un prêtre ordonné fait partie de
l'assemblée – il s'en trouve souvent plusieurs –
et c'est ensemble qu'ils font mémoire des
paroles de Jésus. Être ainsi constitués en
assemblée célébrante les a au cours des années
encouragés dans la foi et rendus plus attentifs
à la nécessité d'être présents à ce qu'ensemble
ils accomplissaient. Le moins qu'on puisse dire,
c'est qu'ils n'assistaient pas à la messe. J'ai
trouvé que c'était très beau et que cela
traduisait une grande confiance dans le mystère
de Dieu habitant tout être, comme Jésus en était
habité. Il m'a semblé aussi qu'ils faisaient
preuve de courage, car il n'est pas si facile
sur un point aussi important de transgresser les
interdits de l'Église à laquelle nous
appartenons et sans laquelle nous ne serions pas
à même aujourd'hui d'inaugurer des attitudes
nouvelles. Sans doute des communautés
protestantes ont-elles depuis longtemps
entrepris cet itinéraire que seuls quelques
groupes restreints de catholiques explorent
aujourd'hui. De toute manière il me paraît
évident que rien de ce qui est entrepris au nom
du mystère de Dieu, dans le souvenir de ce que
fut Jésus, et dans l'amour partagé ne fait de
tort au Royaume de Dieu. À chacun selon sa grâce
!
Évidemment, l'institution de l'Église, toujours
très sensible dans la défense de sa structure
sacerdotale, peut se sentir menacée par de
telles pratiques et céder à son penchant naturel
pour les condamner, ou du moins pour mettre en
garde ses fidèles sur les dérives qu'elles
peuvent entraîner au détriment de l'unité de
l'Église. Mais le plus souvent, quand l'autorité
est informée, elle ne dit rien parce que, au
fond d'elle-même, elle sait qu'elle n'a pas le
monopole de la pratique évangélique et qu'il ne
lui appartient pas « d'éteindre la mèche qui
fume encore », d'autant qu'il s'agit plutôt ici
d'un feu qui brûle dans le coeur de ceux qui
reconnaissent Jésus à la fraction du pain, comme
à Emmaüs.
Ce n'est pas par la rigueur de règles
incontournables que la communion de ceux qui se
souviennent de l'avoir reconnu demeurera
vivante. La communion se fonde dans la qualité
des êtres et dans la reconnaissance du mystère
de Dieu qui les anime.
Ce que nous demandons à l'Église c'est de ne pas
rendre Dieu impossible aux hommes, c'est de
respecter les voies qu'ils explorent, de les
aider à en découvrir le sens, d'accompagner tous
ceux qui le lui demandent sur le chemin où ils
cherchent Dieu.
Si l'institution de l'Église et, dans son
ensemble, la majorité des fidèles sont si
sensibles à toute modification des règles et des
rites qui gèrent la célébration de
l'eucharistie, c'est que, d'une part, tous en
pressentent la portée symbolique et que, d'autre
part, ils n'osent s'avouer que les intentions de
Jésus, au moment où il accomplissait cet acte ne
leur sont pas clairement connues.
L'ignorance engendre la rigidité et entretient
la peur de toute initiative. On prétend sauver
le dépôt sacré, on entretient, de bonne foi,
l'illusion que les communautés chrétiennes ont
toujours procédé ainsi, on ne se retourne pas
sur l'histoire pour ne pas envisager le risque
de modifier l'avenir.
Et pourtant c'est de l'avenir dont il s'agit.
Comment garderons-nous vivante la mémoire de ce
que Jésus a vécu, comment inventerons nous,
inspirés par son souvenir, mais à notre manière,
la rencontre de l'humanité et du mystère de Dieu
?
La réponse ne sera pas collective, même si
l'enjeu est commun, et que nul ne saurait
l'élaborer seul. Dans ce rapport de l'individu à
l'absolu de Dieu, chacun aura besoin à ses côtés
de la présence de tous, toute religion sera
fécondée par l'intuition du divin qui traverse
toutes les autres, mais la réponse de chaque
être sera unique. II est né au monde pour cette
différence inaliénable, d'un point de vue
mystique elle est la justification de son
existence. C'est ce que voulait dire Kierkegaard
quand il affirmait avec force : « Il est
interdit à un existant d'oublier qu'il existe. »
(L’errance, Desclée de Brouwer, 1997, p.
54- 71)
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