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Ce synode sur l’eucharistie a deux objectifs.
D’abord nous voulons réfléchir et approfondir
nos connaissances des richesses du mystère de
l’eucharistie et de sa liturgie, afin de mieux
l’aimer et la célébrer. Sans doute devrons-nous
aussi avoir le courage de faire quelques
corrections de trajectoire s’il le faut. Mais il
faudra surtout retrouver la joie des pères du
Concile et la fraîcheur de la Constitution sur
la liturgie Sacrosanctum Concilium. Il ne
faudrait jamais oublier l’œuvre de leur
admirable réforme de la liturgie et de la
guérison qu’ils ont effectué de ce rachitisme
qu’était le corset du rubricisme préconciliaire.
Il y a certes des abus à corriger, mais
l’encouragement à célébrer bien la liturgie
devra primer et obtiendra plus d’effet que les
seules dénonciations. Il faut poser des balises,
mais mieux vaut montrer la beauté du chemin.
D’ailleurs la liturgie est belle – et pas
uniquement dans le sens esthétique de ce terme –
mais dans le sens que connaissait déjà Aristote,
quand il affirmait que le beau est le halo
autour du vrai : « Pulchrum est splendor veri. »
D’ailleurs si notre liturgie est belle, elle
sera respectée et aimée. L’affirmation
stéréotypée de la vérité pourrait susciter le
scepticisme et le parfait peut décourager. Le
beau désarme.
La théologie de l’eucharistie exige un effort
intellectuel de la part des fidèles: elle
comporte tant de dimensions à la fois: repas,
mémorial, sacrifice, anticipation, etc. Que de
choses à tenir ensemble. Mais il ne faut pas
comprendre toute la richesse de la théologie de
l’eucharistie pour pouvoir la célébrer. Les
Pères de l’Eglise invitaient les nouveaux
baptisés à l’eucharistie avant de la leur
expliquer dans leur catéchèse mystagogique de la
semaine pascale. Célébrons avec soin et respect
du mystère nos eucharisties et amenons-y nos
fidèles. Ils apprendront à l’aimer avant de tout
comprendre. Car le chemin mystagogique ne va pas
de la théologie à la liturgie, mais il va en
sens inverse: de la liturgie bien célébrée à
l’intelligence des mystères.
Le second objectif de ce synode, c’est de
travailler pour que toutes ces richesses
parviennent à s’enraciner dans une culture qui
est très différente de celle où l’eucharistie
est née : c’est à dire notre culture
postmoderne. Il est vrai que ce champ où nous
sommes appelés à semer est plein d’obstacles. La
culture moderne – surtout celle de l’occident –
est, sous certains aspects et à première vue,
défavorable à cet enracinement. En effet notre
culture a perdu sa perception évidente du monde
invisible. Romano Guardini s’en plaignait déjà
dans les années soixante. Or l’eucharistie –
dans son noyau – appartient au monde invisible
de la foi La sécularisation a créé un monde où
l’on vit « etsi Deus non daretur ».
Et pourtant notre culture vit de multiples
paradoxes. En dessous de cette négativité –
comme sous la peau et de façon sous-cutanée – se
cache la tendance opposée. Je ne sais pas si
l’on peut dire sans plus que notre culture ne
vit que du visible. Je vois beaucoup d’intérêt
pour l’invisible, une nostalgie d’un au-delà de
l’horizon du sensible, du rationnel, de
l’efficacité et de la productivité. Et est-ce
que cette fameuse sécularisation ne bat pas de
l’aile ici et là ? Certaines gens risquent déjà
l‘hypothèse: ne nous faudrait-il pas plutôt
vivre « etsi Deus daretur » ? Cette nostalgie
n’est pas directement celle du monde invisible
de Dieu et de la foi, mais elle est
évangélisable.
Il est vrai que l’homme contemporain est un être
de l’agir, de la prestation et du faire et que
la liturgie à l’opposé - est de l’ordre du se
laisser faire, de l’accueil et de la
réceptivité. Mais dans cet homme de la
performance – « homo faber » souvent fatigué
d’ailleurs du faire – se cache une immense soif
de la gratuité, du don et de la grâce. Ce n’est
pas la grâce divine, mais une soif de la
gratuité et du recevoir. Et cette soif est
évangélisable.
L’homme contemporain n’aime pas le rite: sa
répétitivité, sa monotonie, son caractère figé.
Mais il invente tout le temps ses propres rites:
fêtes, anniversaires, commémorations etc. Et il
n’y a jamais eu autant de publications sur le
phénomène du rite que ces dernières années.
L’eschatologie chrétienne semble oubliée, jugée
sans relevance et même trompeuse. Mais jamais il
n’y a eu une telle soif d’un monde meilleur, un
tel besoin d’espérance et une telle d’attente
fiévreuse.
Il est vrai que le symbolisme de la liturgie
eucharistique n’est pas toujours bien perçu.
Mais l’on ne peut pas dire que notre culture est
aveugle pour les symboles. Elle en invente tous
les jours
Il est vrai aussi que l’homme contemporain est
porté à la manipulation et au possessif.
L’eucharistie est le contraire de la
possessivité: elle est accueil. Mais il y a
aussi une générosité oblative presque sans
bornes en l’homme contemporain – pensez au
tsunami. Cette générosité elle est ponctuelle et
horizontale. Mais les semences sont là.
L’homme contemporain veut bouger. Et nos
liturgies sont souvent très actives, activistes
même: parler, chanter, bouger. Nous oublions
qu’il y a chez beaucoup de nos contemporains une
soif de silence. Consultez les monastères et les
maisons de retraite. Ils font le plein. Nous
avons peut-être mal compris le sens de la « actuosa
participatio ». Pour les pères conciliaires elle
impliquait le silence respectueux. D’ailleurs
notre culture ne connaît-elle pas la pratique de
la minute de silence comme expression suprême de
participation ?
Il faut donc évangéliser notre culture
patiemment et avec beaucoup de confiance. Et la
meilleure façon de le faire c‘est par la
célébration de la liturgie elle-même. Elle est
la première évangélisatrice. Pensons à la
liturgie des funérailles de Jean-Paul II et de
l’intronisation de Benoît XVI. Ce ne sera pas
d’abord en parlant de la liturgie qu’on
aboutira, mais en célébrant dignement,
intelligemment, avec cœur et dans la beauté. Car
la liturgie n’est-elle pas précisément ce grain
de la parabole en Mc 4, qui est suffisamment
puissant pour pousser tout seul pendant que dort
le semeur? Et même s’il y a des épines, des
sentiers battus, des rochers, de la terre peu
profonde, il y a toujours des endroits où le
grain pousse et donnera son fruit: trente,
soixante, cent pour un. Ainsi en va-t-il aussi
du cœur de l’homme contemporain. Il n’y en a pas
un qui n’a pas un endroit dans son cœur où il
portera du fruit. Nous avons beaucoup trop peu
de confiance dans la puissance de la semence
qu’est la liturgie elle-même.
Il y a beaucoup d’autres problèmes encore : le
droit des fidèles à l’eucharistie,
l’intercommunion, les divorcés remariés. Et j’en
passe. Peut-être la réponse dépasse-t-elle la
compétence d’un synode, surtout pastoral. Mais
ce que nous ne pouvons en tout cas pas omettre,
c’est de réfléchir et de donner notre avis au
saint Père. Nous avons pour mission de le
conseiller, car tel est le but et le sens d’un
synode, afin qu’il trouve la bonne solution qui
– tout en restant pleinement dans la vérité –
explore aussi les chemins de la miséricorde.
Jeudi soir, le 6 octobre 2005
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