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Guy Lapointe, o.p., est professeur honoraire de la
Faculté de théologie et de sciences des religions
de l'Université de Montréal, éditeur en chef de la
revue Liturgie, foi et culture, directeur
du Centre culturel chrétien de Montréal.
J’ai intitulé mon exposé : L’eucharistie. De
quelques constats et enjeux à la lumière de la
situation actuelle. Mais en terminant
la préparation de cette intervention, je me
cherchais un titre qui ramasserait les constats et
enjeux un peu décousus autour du repas
eucharistique. Il m’en est venu un, un brin
mystérieux, que je retiens sans en faire le titre
officiel : Retrouver l’âme de l’eucharistie
comme lieu communautaire.
Ce que j’aimerais souligner c’est que l’eucharistie
est un repas de groupe en mémoire de Lui, un repas
qui engendre le groupe comme tel, lui inspirant,
en outre, le sens de son existence communautaire.
Dans notre modernité marquée par une individualité
souvent exacerbée, l’enjeu est de taille et rien
n’est joué. (Charles Perrot, LMD, Les plus
belles études de LMD, Paris, Cerf, 2005)
Mon propos se présentera en trois grandes parties: une
introduction suivie de quelques enjeux, suivie de
constats. La conclusion, si conclusion il y a,
viendra au moment de l’échange.
Introduction
Je viens de terminer la lecture d’un livre fascinant
du sociologue Jean-Claude Kaufmann, directeur de
recherche au CNRS, Paris-5 Sorbonne. Le titre du
livre est assez bruyant : Casseroles, amour et
crises. Ce que cuisiner veut dire, (Paris,
Armand Colin, 2005). Ce livre tente de montrer à
travers des faits d’histoire et des observations
sociologiques que la table est le petit théâtre
des familles, avec ses jeux de rôles, ses
répertoires imposées (raconter sa journée), ses
délices et ses crises. Car le face-à-face
rapproché provoque le meilleur comme le pire. La
table est une épreuve de vérité qui dit l’état
exact des relations conjugales et parentales.
« Manger en famille n’est pas anodin, on n’en sort
pas indemne, car c’est la personne entière qui se
construit en mangeant. Le repas, moment chaleureux
du rassemblement nourricier, institutionnalise de
surcroît le groupe, structurant l’agencement des
personnes et des choses. La table, d’une certaine
manière, met en forme la vie de famille, (p.93).
Un peu plus loin, l’auteur parlera des repas
fondateurs (178), puis de la table comme théâtre
social (188). On retient de ce livre passionnant
et fort bien documenté, que le repas est une mise
en scène de la famille.
Tout au long de la lecture de ce livre, je ne pouvais
m’empêcher de revoir le film Le Festin de
Babette qui était aussi une mise en scène, le
théâtre d’une communauté avec ses crises, ses
amours et ses jeux de casseroles. Ce repas préparé
par l’artiste Babette est une sorte de refondation
de cette communauté. Et je me disais que ce film,
comme le livre de Kaufmann, parlait aussi, sans
jamais le dire ou si peu, du repas eucharistique.
L’eucharistie chrétienne n’est-elle pas la mise
en scène de la communauté, de l’Église. Quand on
en relit l’histoire de l’eucharistie, comme le
fait Kaufmann pour le repas, on s’aperçoit que
cette table eucharistique a été le théâtre du
meilleur de notre histoire de foi mais aussi du
pire, de tant de crises et des amours qui ont fait
l’Église et qui nous rejoignent aujourd’hui. Mais
est-on encore capable de reconnaître et de vivre
la table de l’eucharistie comme mise en scène de
notre foi ? Est-ce qu’on en saisit les enjeux,
puisque trop souvent la mise-ensemble autour de la
table n’a pas eu lieu ou n’a pas lieu. Ou bien
arrive-t-il en quelques endroits de l’Église – je
reste convaincu que oui – qu’on en sorte davantage
marqué par les liens de famille et convaincu que
notre identité de foi commune s’y joue ?
Le Concile Vatican II a voulu – et il l’a réalisé en
certaines expériences d’Église – redonner à
l’eucharistie sa place centrale dans la vie de foi
des communautés croyantes. Il a invité les
croyantes et croyants, l’assemblée, à titre de
sujet premier de la liturgie eucharistique, à
s’avancer. Le Concile a lancé, d’une façon assez
surprenante, cette invitation : À Table !
Il nous a interpellés en nous disant : écoutons
ensemble ces histoires parfois étranges de notre
Tradition, de notre foi ; partageons la Parole et
nos paroles ; retrouvons la table pour partager un
peu de pain et un peu de vin qui nous renvoie au
souci de partage dans nos vies et dans nos
engagements. Cette invitation a semblé la
bienvenue ; on sentait comme un souffle nouveau
dans les célébrations. On a travaillé à refaire un
lieu significatif de la Parole et la table a
bougé. On a modifié en profondeur le rituel de
table et dans sa structure et dans ses rites. En
somme, on a refait la salle à manger. Mais après
quelques années où on a bien répondu, je crois, à
cette invitation, on s’est vite rendu compte que
la famille se dispersait de plus en plus et
quittait la table. Peu à peu les personnes qui ont
continué une pratique fréquente des dimanches le
font trop souvent encore à titre individuel.
Malgré d’excellents efforts faits ici ou là, la
dimension communautaire est affaiblie, et on ne
sent plus que les célébrations liturgiques sont
socialement en interaction avec les milieux.
Pour nombre des croyants et des croyantes, et je parle
pour notre Église d’ici, on est entré dans le
mouvement de la « Mac Donalisation » de
l’eucharistie qui a fait son œuvre. Je veux dire
par là qu’on revient à la table de famille comme
on va chez Mac Donald : pour fêter avec les
enfants… L’invitation à table est apparue soit
trop exigeante, soit insignifiante. L’esprit de
famille s’est rapidement émoussé. Pour une bonne
majorité, afin de ne pas perdre complètement
l’esprit de famille (on a quand même le sens de la
Tradition et des traditions) les réunions de
famille à l’occasion des grandes fêtes semblent
suffire. Devant cette situation, les hauts
responsables ont pris la parole pour lancer
l’année de l’eucharistie qui se termine bientôt,
et la nourrir tout au long. On se trouve devant
une abondance de textes officiels au bord de
l’inflation qui le plus souvent essaient de
corriger la théologie, quand ce n’est pas pour la
durcir. On assiste également et on assistera à
l’émergence de manifestations monstres pour
rappeler la route de l’eucharistie, surtout aux
jeunes. Pour être juste, on trouve aussi des
textes qui charrient des réflexions souvent
fécondes et justes au plan de la théologie et même
de l’inculturation (les 50 propositions du Synode
sur l’Eucharistie) et qui redisent et rappellent
les exigences rituelles et morales, Il me semble
qu’on n’entende plus ou qu’on ne puisse plus
entendre l’invitation : À Table ! Ce serait
plutôt : Venons adorer… là où chaque
individu se protège et est protégé. On peut
presque dire, parlant de l’eucharistie, qu’il y en
a beaucoup qui ont faim, mais qui mangent mal.
Il me semble que la crise que l’on vit dans
l’expérience chrétienne est moins une crise du
croire, que du croire-ensemble. Et j’ajouterais :
de signifier ensemble la foi à travers une
multiplicité d’itinéraires personnels. Il est
probable que beaucoup de nos contemporains mènent
une véritable quête spirituelle, que la prière est
une dimension importante de leur vie, mais en même
temps ils ne participent qu’exceptionnellement à
l’eucharistie. Pour mille raisons, ils n’ont pas
le désir ou le goût d’entrer dans une vie de
communauté structurée dans laquelle ils ne voient
plus de sens. Peut-être pressent-on qu’on ne
sortirait pas indemne de la table eucharistique.
Par ailleurs, difficile de proposer des
rassemblements, des assemblées, qui seraient
censés convenir à tous.
La tension est donc ici entre une démarche spirituelle
essentiellement pensée sous un mode individuel et
une conception de la vie chrétienne et de la
liturgie dans laquelle la dimension communautaire
et institutionnelle est décisive.
La réponse à l’invitation À Table ! serait un
moment important pour que tous ces itinéraires de
vie et de foi puissent se dire aussi bien dans la
Parole entendue ensemble et partagée que dans le
geste de communion. Le retour à la pratique de
l’adoration eucharistique, qui semble être la
bouée de sauvetage de l’eucharistie, risque de
contourner les difficultés et les défis rencontrés
dans la pratique de la table eucharistique. Quand
on regarde l’histoire de l’eucharistie, la
pratique de la vénération (adoration)
eucharistique a toujours certes été présente, mais
elle est devenue disproportionnée dans les moments
ou la pratique du partage de l’eucharistie était
mise en veilleuse, parfois presque inexistante. On
ramène la participation active au fait de voir et
de regarder l’hostie. La liturgie est un lieu de
dé-maîtrise. Or, faire partie d’une communauté qui
se rassemble le dimanche pour célébrer la
résurrection de Jésus ne va plus de soi. Quel défi
à l’heure actuelle !
Quelques constats
Un premier constat. Quand je vois, surtout pendant le
carême et la saison de l’été, le nombre d’espaces
spirituels d’inspiration chrétienne – concerts,
lectures, Depardieu lisant les Confessions de
saint Augustin à la basilique Notre-Dame de
Montréal, etc. – qui surgissent en plusieurs
lieux, surtout dans les églises, quand je constate
qu’on remplit les églises pour ces événements dans
lesquels on perçoit la recherche d’intériorité et
d’espace poétique, je reste songeur. Si je compare
ces événements, avec la dimension spirituelle qui
semble s’y vivre, à ce qui se passe dans nos
célébrations liturgiques, particulièrement nos
eucharisties, où les gens se font presque tirer la
manche pour y participer, je m’interroge et les
questions surgissent. Pourquoi ces espaces
spirituels attirent-ils autant de monde, jeunes et
vieux, et nos célébrations liturgiques, surtout
eucharistiques, si peu ? Pourquoi la dimension
poétique marquante de ces espaces spirituels
est-elle accueillie avec intensité et recherche
d’intériorité et nos célébrations dominicales, si
peu ?
J’ai eu la chance de voir l’an dernier à l’Espace Go
(Montréal) la pièce Cérémonials de la
scénariste Brigitte Poupart. Cette pièce nous fait
assister, en première partie, Prions en Église
en mains, à une dernière messe célébrée dans une
église qu’on vient de vendre pour la convertir en
condominium. C’est une caricature bien campée, et
assez juste à mon avis, de certaines de nos
célébrations liturgiques. En fait, ce que cette
pièce veut montrer, c’est ceci : lorsque la
dimension poétique s’absente au profit du seul
souci d’accomplir le rituel officiel,
l’insignifiance gagne les célébrations et tout
peut devenir un long malentendu. Alors on ne
pouvait faire mieux que de vendre. La deuxième
partie de la pièce nous entraîne dans des scènes
de vie des nouveaux résidents des condominium où
le sens poétique de la vie est également absent au
profit d’une vie qui se joue dans une sorte de
sport extrême qui s’appelle aussi in-signifiance.
Le numéro de l’été 2005 (n. 182) de la revue
Liturgie, foi et culture de l’Office
national de liturgie avait comme titre :
L’avenir de l’eucharistie à la lumière de la
situation actuelle. Pour ouvrir ce numéro,
nous avons demandé à quatre jeunes qui s’affirment
croyants en même temps qu’ils se disent préoccupés
par l’avenir de la foi et qui fréquentent un
groupe ou une communauté chrétienne, de répondre
à la question suivante: où sont les jeunes le
dimanche ?
Un premier a répondu: les jeunes bloguent… Cette
activité favorise, à travers ces conversations
informatiques, la création de liens réels entre
eux. Ce jeune écrit que son expérience de
communauté chrétienne et des célébrations
dominicales qui s’y vivent n’arrive plus à
produire cela: tisser des liens.
Dominique Tétreault de la Bande FM (Foi et mission),
regroupement de jeunes chrétiens sur le Plateau, a
répondu avec humour: les jeunes dorment ; ils font
l’épicerie, le ménage, du sport et bien d’autres
activités, sauf d’aller à la messe. Elle pose la
question : est-ce à dire que les jeunes qui se
rendent à la messe sont des « straight » coincés
qui s’ennuient et n’ont rien d’autre à faire ? Un
aspect qui apparaît fondamental et urgent pour
l’avenir des célébrations, écrit Dominique
Tétreault c’est de redécouvrir le sens de la
communauté, abattre le mur d’individualisme
généralisé, passer du je au nous et sortir de
notre mentalité de « consommateurs/spectateurs ».
La Bande FM essaie de créer des réseaux et
répondre à un besoin des jeunes : se retrouver
entre personnes semblables. Un petit noyau,
certes, mais qui vit des expériences
intéressantes.
Un troisième écrit ceci: on va à la messe mais pas
tous les dimanches… Parce que les jeunes n’aiment
pas prendre des engagements fermes qui imposent un
horaire régulier. Mais ils ont besoin de moment de
paix de l’esprit et ils en recherchent, pourvu que
ce soit signifiant. Or…
Enfin, un jeune couple a aussi répondu: le
rassemblement dominical des adultes est une autre
dimension culturelle à laquelle les jeunes ne
communient pas. Bien des jeunes regardent la
pratique dominicale et les assemblées comme
archaïques..., parce qu’ils sentent que
l’eucharistie n’est plus une action de grâce…, ni
lieu d’action, ni lieu de grâce… On a besoin de
ces lieux et de ces temps, ne faut-il pas les
créer nous-mêmes ?
En somme, ce que ces jeunes disent, c’est ceci :
i.
Besoin de tisser des liens pour vivre leur foi dans des lieux
signifiants.
ii.
Recherche d’intériorité, et briser l’individualisme.
iii.
Quand les célébrations ne sont que des rituels que l’on fait,
on les déserte.
iv.
Beaucoup de jeunes n’ont jamais connu la pratique régulière
du rassemblement dominical ; ce n’est pas dans
leur culture, même de leur foi, et l’eucharistie
ne leur apparaît pas le lieu d’une action ni un
lieu de grâce…
II. De quelques enjeux
1. L’eucharistie, on la prépare, comme on fait pour
le moindre événement dans nos vies. Mais elle
reste un acte que nous créons en la faisant, en la
vivant. Ce qu’on a à découvrir, c’est que la
liturgie et particulièrement l’eucharistie n’est
pas d’abord de l’ordre du besoin. Elle est de
l’ordre du désir, de l’espace poétique, de la
« perte de temps ». Et comme tout ce qui s’appelle
désir, c’est une « perte de temps » qui devient plus-que-nécessaire pour donner sens à
l’expérience de foi et à sa dimension humaine. Un
passage difficile à faire. L’eucharistie n’existe
qu’à être un espace signifiant. Autrement on la
déserte. Il est important de retrouver sa
structure fondamentale, que l’on connaît mais
qu’on a tellement de difficultés à mettre en scène
dans nos différentes assemblées.
À cet égard, la dernière Cène fonde la structure
fondamentale de l’eucharistie ou de la liturgie.
C’est une structure en trois temps :
-
Les disciples sont dispersés, et même en crise. On peut lire, à
travers les textes, de la dispersion, de la
trahison, et beaucoup d’incertitude.
i.
La dispersion de départ est essentielle à l’acte liturgique :
on part de la dispersion. C’est la situation que
nous vivons et ressentons. On n’a pratiquement
plus de communautés territoriales, fermées.
L’urbanisation a fait son oeuvre, même dans les
régions. Les communautés naturelles se sont
effondrées. Des réseaux à mille visages ont pris
le relais.
ii.
Il y a une hospitalité eucharistique de la dispersion. Le
terme hôte en français ne signifie-t-il pas à la
fois celui qui accueille et celui qui est
accueilli.
-
Le partage de la Parole et du pain (culture, cultivé). C’est une
expérience commune, un processus à reprendre.
L’urgence de raconter et encore raconter notre
histoire pour refaire la communauté, réinvestir
la socialité et le désir.
-
L’envoi pour nous rappeler qu’il importe de refaire le geste, de
recommencer l’expérience. Refaire le geste comme
un temps rassembleur, comme un geste
hospitalier…
En fait, l’enjeu de tout rituel, c’est le passage de
la « societas » à la « communitas », de la
fonction sociale à l’expérience de communion avec
ses solidarités et fragilités. Permettre à la
solidarité et à la fragilité de trouver un lieu.
Il serait important de relire le passage de la
Lettre de Paul aux Corinthiens (I Cor. 11, 17-34).
Il s’en prend aux mauvaises manières de table
qu’il observe dans la communauté de Corinthe.
Ce passage de Paul, qui rappelle le sens de
l’eucharistie aux chrétiens de Corinthe, est le
plus important du Nouveau Testament, puisqu’il est
la plus ancienne version de l’événement de la
Cène. C’est une sorte de Petit traité sur
« comment ne pas célébrer l’eucharistie ». Il leur
dit ce qu’est vraiment l’eucharistie. Il leur
dit : « Quand vous vous réunissez en Église, ce
n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez »
(v.20). Ce qui serait en 2002 l’équivalent
cinglant de : « Vos messes n’en sont pas ! » Cf.
Olivette Genest, « De la Cène de Jésus à
l’eucharistie des chrétiens », dans La
liturgie, Mise en scène ou entracte ? (Dir.
Jean-Guy Nadeau), Montréal, Novalis 2004, p.35 ss.
Sur quoi portent exactement les reproches de Paul ? Du
repas individualiste et égocentrique où chacun se
gave à son rythme, au mépris du besoin des autres,
il demande qu’on passe à un repas collectif,
commun, partagé dans l’attention aux frères et
sœurs et dans un but autre que de satisfaire son
appétit biologique, ou de satisfaire le
précepte…Ce dont parle Paul, c’est l’absence de la
relation de convives qui non seulement annule mais
pervertit l’eucharistie des Corinthiens. Absence
ou rupture de la relation de convive entre les
participants et avec le Christ. Or l’eucharistie,
mémoire de la Cène est affaire de repas, de
manger-ensemble. La foi est corporelle ; le plus
spirituel est dans le plus corporel.
2. Dans la Cène qu’on ne répète jamais puisqu’elle fut
un geste réalisé une fois pour toutes – on fait
mémoire de la Cène – se joue l’événement unique de
la mort-résurrection de Jésus, irréductible à
l’eucharistie postérieure, avec son caractère
sacrificiel, au sens de l’offrande de sa vie.
C’est l’alliance nouvelle. Mais la Cène contient
l’injonction de sa reproduction dans le dit repas
du Seigneur. Ce qui est reproduisible, c’est dans
le manger-ensemble, avec son caractère
communautaire, collectif. N’est-ce pas ce qu’on
appelle faire mémoire ?
3. Un des enjeux est de retrouver des groupes de base
qui se forment par réseaux de toutes sortes,
capables de générer les itinéraires individuels et
capables de se mettre autour de la table pour
écouter, partager, se souvenir et orienter ses
actions de vie. Non plus seulement regarder la
table en avant de l’assemblée, même proche, sans
jamais l’entourer, mais retrouver l’assemblée
autour de la table avec une parole et des gestes
de communion simples, modestes mais significatifs.
Croire que la table eucharistique peut devenir la
mise en scène de la foi et de l’Église, rassemblée
ici ou là de sorte que nous n’en sortions jamais
indemnes, pour reprendre une expression de J.-C. Kaufmann.
4. Il faudrait faire une relecture des rites
eucharistiques et des autres liturgies aussi, et
des attitudes. On a réduit le sens de la Parole à
la seule écoute et non au partage.
Une des réductions les plus sensibles, c’est autour de
la présence eucharistique. On a réduit cette
présence du Christ au seul pain mettant largement
en veilleuse la présence dans les autres. Cela
rétrécit l’expérience de la communion : comme si
le partage du pain eucharistique nous faisait
oublier la communion avec les autres. De sorte
qu’on a réduit l’ampleur du Corps du Christ. C’est
ici qu’il faut rappeler saint Augustin qui disait
dans une homélie : « Si vous êtes le corps du
Christ et ses membres, c’est le sacrement de ce
que vous êtes qui est déposé sur la table du
Seigneur ; c’est le sacrement de ce que vous êtes
que vous recevez. C’est à ce que vous êtes que
vous répondez Amen et cette réponse est votre
signature… » (Sermon 27) Vous êtes le corps du
Christ, recevez ce que vous êtes…
5. Une question à partir de ce que je viens de dire au
sujet de la structure de la Cène. Au départ, il y
a la dispersion… On a toujours pensé
l’eucharistie, la messe, à partir des communautés
et des territoires qui d’une certaine façon
refermaient la communauté sur elle-même. Or tel
n’est plus le cas, il y aurait un renversement à
opérer chez les chrétiens et chrétiennes. Ne
faudrait-il pas penser l’assemblée eucharistique
comme première dans l’expression de foi et que
c’est plutôt à partir de cette assemblée que va
naître une mentalité, un esprit de communauté. Car
seule l’assemblée réunit, et la communauté est
toujours maintenant dispersée aux quatre coins de
la ville et aux quatre coins des solidarités et
des engagements de toutes sortes. Il y a ici un
renversement qui rejoint l’expérience des
premières générations chrétiennes qui se
rassemblaient le dimanche et qui se dispersaient.
La communauté est toujours dispersée dans ses
actions. D’où l’importance de moments de
rassemblement pour se retrouver à table…
Conclusion
J’ai déjà trop longtemps parlé. Je laisse ces constats
et enjeux en décousu à votre réflexion et à la
discussion. L’eucharistie est une expérience, un
mystère tellement riche que nous ne pouvons
l’aborder que par des approches successives. Elle
est d’abord une action, une pratique. Et c’est sur
la qualité de nos pratiques que nous devons
travailler. Mais une chose m’apparaît assez
évidente: il est urgent de retrouver l’âme de
l’eucharistie, de retrouver le désir et le plaisir
de se mettre à table. À nous d’agir en conséquence
et de retrouver aussi des solidarités et une
qualité de communion dans notre expérience de foi
commune.
26 nov. 05
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