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J’aimerais vous proposer quelques essais de
discernement historique à partir de l’histoire
récente du Québec, pour ensuite en dégager
certains éléments. Apprendre à lire les signes des
temps, il faut bien essayer de le faire, à son
corps défendant.
Je pourrais
formuler la question suivante, de façon « provocative » :
voulez-vous bien me dire pourquoi les gens ne
viennent plus à la messe ? Et pourquoi les gens
les plus engagés sont encore moins désireux d’y
aller ?
Les causes d’un éloignement progressif
On dira que
c’est ennuyeux, que c’est toujours la même chose…
C’est vrai, mais au fond les causes sont beaucoup
plus profondes. On aura beau changer un petit peu
le discours, cela ne changera pas la réalité. Il y
a donc un malaise plus profond, que je vais
essayer de noter, en y allant par couches.
Il est évident
qu’il y a des causes externes à cette réalité.
La première, me
semble-t-il, qui est massive, est que la
civilisation économique et socio-économique qui a
mis en place les paroisses est disparue depuis
longtemps. On a conservé à Montréal la structure
paroissiale qu’on avait dans les villages,
jusqu’au jour où on découvre qu’au fond, la ville,
ce n’est pas juste une série de villages. On en
est là aujourd’hui. Et tout ce qu’on a trouvé pour
remédier au fait que les gens ne viennent plus
dans les églises, c’est d’essayer de tuer les
quelques curés qui restent, en leur mettant plus
de paroisses sur le dos ! Donc on n’a pas du tout
réglé le problème, on a plutôt pris encore une
fois une mesure administrative pour un problème
qui est d’abord
théologal.
La deuxième
raison externe, c’est bien sûr notre entrée rapide
dans la société de consommation, à partir des
années cinquante, où déjà l’Église prenait une
tendance de droite. La suprématie du marché s’est
imposée rapidement, et là encore les chrétiens et
les chrétiennes n’ont jamais eu à leur disposition
les critères pour être présents dans cette
nouvelle société.
Il ne faut pas
être surpris que les gens aient embarqué. On leur
a dit : « Il faut être proche du monde moderne » –
le Concile, ici, ayant eu lieu à la même période
que la Révolution tranquille. L’Aggiornamento
et la Révolution tranquille se sont d’ailleurs
donné la main. C’est souvent le même monde qui
allait suivre des cours de catéchèse et qui
ensuite travaillait au renouveau des écoles
(comment est-ce qu’on pouvait passer des anciens
collèges au gouvernement ? et ainsi de suite).
Bref, il s’est passé quelque chose comme un
engouement pour le monde moderne, sans qu’on se
dise : « Quand même, on n’est pas pour simplement
se laisser emporter par le courant ! Y a-t-il des
critères de discernement qu’on pourrait
utiliser ? »
Si bien que ça a
eu des conséquences assez nettes, je pense. Et
alors qu’est-ce qu’on a fait ? On a essayé de
jouer le renouveau au niveau du langage. Ça avait
commencé dans les années cinquante, avec le
cardinal Léger, qui avait été nommé pour mettre un
peu d’ordre, après tous les événements qui avaient
entouré Mgr Charbonneau, l’histoire d’Asbestos… À
cette époque, il y a eu un véritable débat
idéologique entre les chrétiens de gauche et
d’autres, pour savoir si on ne pouvait pas
s’occuper de la réforme de l’entreprise. Ça
voulait dire participation aux décisions et aux
profits de l’entreprise ! Vous voyez tout de suite
que ça avait des conséquences… Quelques évêques,
au début, ont pris position pour cela, mais quand
ils ont vu que le Premier ministre de l’époque,
Duplessis, ne voulait pas du tout en entendre
parler (parce qu’il avait son propre projet),
alors ils se sont mis à retraiter parce que
Duplessis les faisait manger dans sa main (ils
allaient voir Duplessis régulièrement pour lui
demander des dons pour leur hôpital, pour leur
collège, et par conséquent ils étaient de moins en
moins libres).
Déjà, à
l’époque, il y a des gens qui ont vu clair, en
particulier un évêque qui avait écrit un document
pour l’ensemble des évêques, où il disait très
clairement : « Nous venons de perdre le monde des
ouvriers, les ouvriers ne font plus confiance aux
évêques. » Quelques années après, on a vu les gens
sortir massivement des églises dans les milieux
populaires. Les Fils de la charité sont bien
placés pour en parler, eux qui étaient très
proches de tout ça. Quand ils ont essayé de faire
des choses très simples, révolutionnaires –
imaginez : s’en aller dans une maison ordinaire
comme presbytère, pour donner une maison où on
pourrait s’occuper des personnes aînées – on n’a
pas voulu, en haut lieu, toucher au lien sacré…
Alors on a vu bien des chrétiens s’en aller sur la
pointe des pieds en disant : « Eh bien ! On ne
peut plus faire confiance à ce monde-là ! »
Autre élément :
la réforme liturgique. Notre pays est un de ceux
qui ont investi le plus dans la liturgie. La
liturgie, c’est quand même un langage qui doit
prendre un humus comme nourriture. Le jour où on
parle uniquement du langage, vous comprenez que ça
ne pèse pas lourd.
Parce que la
structure fondamentale n’a jamais été touchée,
c’est-à-dire la structure ecclésiale. On a touché
uniquement la structure du langage.
Je vais vous
donner une petite anecdote. J’étais dans un
village composé de bûcherons, à un moment donné,
dans les années cinquante, et le curé m’avait fait
rencontrer la chorale du coin. Les bûcherons,
quand ils arrivent, eux autres, quand ils
descendent du bois, ils disent : « Aïe ! le curé,
enlève-toi de là, nous autres on peinture toute
l’église à neuf. » Ils étaient en train de
pratiquer une messe, parce qu’ils étaient aussi
dans la chorale. Je les voyais, avec des gros
livres en latin, en grégorien. Et ça chantait,
envoye donc, le Kyrie numéro deux… Quelque
temps après, on leur a dit que c’était fini ça,
qu’il fallait se perdre « dans les prés d’herbe
fraîche ». Ils ont dit : « C’est pas pour nous
autres !
Il est arrivé
ensuite une « division des tâches ». Les évêques
ont bien vu qu’avec la Révolution tranquille et l’Aggiornamento,
il ne pouvait plus y avoir mainmise de l’Église
sur l’État. Il fallait laisser l’État prendre sa
place. Alors on a fait une division des tâches :
le politique, le social, l’économique relèvent de
l’État (et même on a facilité l’octroi des
collèges et des hôpitaux, en disant aux
communautés : « Allez-y, désormais c’est ça ! »).
Qu’est-ce qui restait à l’Église ? Bien voyons :
tout le monde spirituel. Alors on s’est emparé du
spirituel, comme si c’était la propriété de
l’Église. D’où, alors, l’insistance sur la
liturgie, sur la catéchèse (on est toujours dans
le spirituel, là, jusqu’aux oreilles).
Et puis toutes
les autres choses qui s’appellent de
l’engagement : beaucoup de difficultés à accepter
ça ! D’ailleurs, Mgr le cardinal Léger, dans les
années mil neuf cent cinquante, il avait fait
venir les gens d’action catholique, pour leur
dire : « L’action sur les structures, ce n’est pas
de votre ressort. Vous devez davantage prier, et
témoigner par votre vie de la force de
l’Évangile ! »
Ça a donné la
crise de l’action catholique, parce que les gens
qui étaient là-dedans, à commencer par les
étudiants et les gens qui étaient dans les
syndicats, disaient : « Non, ça ne marche pas. On
est pour ça, la prière, de temps en temps, mais
vraiment, ce n’est pas ça qui va changer les
choses. On est poignés avec les résultats des
fameuses réformes qui se passent l’une après
l’autre, et sur le plan économique c’est nous qui
en subissons les échos, puis on va juste prier
là-dedans !? D’la marde ! » (J’m’excuse.) Donc, on
les a vus, au fond, s’en aller. On a perdu le
monde ouvrier.
Quelque temps
après, ça a été la fameuse encyclique Humanæ
Vitæ… Alors là, toute l’expérience des femmes
et des groupes n’avait aucune espèce de valeur !
C’était Rome qui avait vraiment « la ligne
juste ». Et puis les pauvres curés ont essayé de
faire un document compliqué, qui disait : « Oui,
on est d’accord, mais ça ne veut pas dire que ça
s’applique tout le temps… » Ils ont tourné autour
du pot. Et le résultat est très clair, les gens
ont dit : « On s’occupe de nos affaires. » Alors
on a perdu je ne sais combien de monde à ce
moment-là, dans les églises, et ça va continuer
encore, de plus en plus. Les femmes, et beaucoup
d’hommes également, qui disaient : « Il n’y a rien
à faire avec cette Église-là, parce que c’est
comme si notre expérience personnelle de croyants
ne comptait pas. » Il y avait là une revendication
qui était pourtant assez évidente, mais dont on
n’a pas mesuré l’importance et la profondeur en
haut lieu.
Donc, des
réformes ont eu lieu au niveau du discours, mais
qui n’ont pas tenu compte du discours de l’autre.
Le discours venait d’en haut, on ne pouvait pas le
changer. Mais cela ne changeait pas la réalité.
Une autre
anecdote. Moi, j’ai grandi dans la paroisse
Sainte-Philomène de Rosemont. Il y avait dans
cette église de style moderne le corps — en cire —
de sainte Philomène. Il était là grandeur nature,
avec des grands cheveux comme ça; on voyait
qu’elle avait été tuée, n’est-ce pas, avec un
glaive (on voyait le glaive) : c’était tout rouge
ici. Elle était recouverte de bijoux, de bagues
d’or pour faveurs obtenues. Il y avait aussi une
espèce de [petite relique] — ça semblait être un
de ses os — qu’on pouvait aller embrasser. Elle
avait aussi sa chorale, la chorale
Sainte-Philomène, qui lors des Fêtes-Dieu était
extraordinaire. C’était un honneur d’être dans la
chorale Sainte-Philomène. […] Toujours est-il
qu’il y avait des associations qui tournaient
autour. Eh bien ils sont allés dire qu’elle
n’existait pas ! La chorale, la fanfare,
disparues ! Vous savez par quoi ils l’ont
remplacée, sainte Philomène ? Le Saint Esprit !
[…] Vous comprenez qu’il ne faisait pas le poids.
Tout cela pour
dire qu’il y a eu des sensibilités qu’on pourrait
appeler savantes, qui ont imposé des réformes sans
donner la parole aux gens qui vivaient la réalité.
Résultat, les gens ont dit : « Ce n’est plus pour
nous autres. » Plus profondément, je pense que
cette espèce de division des tâches religieuses
n’a pas vu qu’il y avait un piège énorme. D’une
part, c’est vrai qu’il fallait redonner à l’État
ce qui lui revenait de droit. Mais de penser que
l’Église est propriétaire du spirituel, c’est une
gaffe monumentale, qu’on n’a pas vue à l’époque.
Pourquoi ? Parce qu’on était programmé par une
conception du spirituel et du temporel qui n’est
pas encore tout à fait morte. Pour avoir creusé
cette fameuse question historique, j’ai découvert
que c’est au 12e siècle qu’on a
commencé à utiliser ces catégories, temporel et
spirituel. À Rome, un pape pas trop, trop
religieux avait besoin de résoudre un problème
politique. À l’époque, vous savez, beaucoup de
nations se disaient catholiques, donc faisaient
partie de l’Église. Rome avait même le pouvoir de
désavouer un roi… Et certains rois commençaient à
vouloir prendre leur liberté : cela voulait dire
qu’on n’écoutait plus Rome. Alors le pape a
demandé à ses canonistes (les avocats de
l’Église) : « Trouvez-moi des bons arguments pour
être capable de répondre aux rois qui veulent être
autonomes dans leurs décisions. »
Les canonistes
ont fait des recherches. Ils ont dit : « Pas de
problème ! Écoutez. Est-ce que le spirituel en soi
l’emporte sur le temporel ? Mais oui. Le spirituel
est éternel, le temporel est lié au temps, ça ne
dure pas. Le spirituel l’emporte bien sûr sur le
temporel, le matériel. Ah ! De même que le
spirituel l’emporte sur le temporel, de même le
pouvoir spirituel l’emporte sur le pouvoir
temporel. CQFD ! »
Cette
compréhension du politique a organisé toute la
société. Ça a donné des bagarres et ça a continué,
parce qu’il y avait dès lors des gens qui étaient
dans le spirituel par définition (les curés, par
exemple, ou les ordres religieux; un curé peut
passer son temps à réparer des toits, mais il est
toujours dans le spirituel, pas dans le matériel).
Ça a organisé toute la société, et toute la
pensée. C’est ce que je veux mettre en relief. Le
pouvoir du spirituel est devenu le pouvoir tout
court. Quand l’Église d’ici a dit : « Nous allons
nous occuper du spirituel », ça voulait dire :
« Nous avons encore un pouvoir. Vous n’y toucherez
pas à celui-là. »
Une transformation du spirituel
Mais il est en
train de se passer depuis plusieurs années une
transformation majeure dans le peuple chrétien et
non chrétien : c’est la disparition du
spirituel-pouvoir et la dissémination du spirituel
partout. Le spirituel n’est pas uniquement dans
l’Église, il est dans l’économique, dans le
politique, il est dans le pouvoir social, il est
partout, le spirituel. Nous pourrons y revenir cet
après-midi, pour nous demander comment il se
manifeste, comment le discerner… Ça change
complètement tout !
La crise de
l’action catholique était liée à cette question :
est-ce que les chrétiens et les chrétiennes ont le
pouvoir de prendre la parole dans les milieux
politiques, dans les milieux syndicaux et le
reste ? On leur a dit : « Non, non, non, vous
allez mettre en cause le pouvoir spirituel de
l’Église, ça c’est du temporel. »
Alors on a fait
la commission Dumont, qui au début était mise sur
pied pour la crise de l’action catholique. Puis
ils ont bien vu que c’était plus profond que ça,
et c’est devenu la commission Dumont sur l’action
catholique et l’ensemble de l’Église du Québec.
Ils ont fait un rapport extraordinaire après avoir
écouté des milliers de gens partout au Québec.
Mais ce que je veux mettre en relief, c’est que,
quand ils ont présenté leur rapport, il y avait à
la fin du rapport une page d’un des commissaires,
un syndicaliste, qui a dit : « Moi je suis
d’accord avec beaucoup de choses qui ont été
écrites dans le rapport de la commission Dumont,
mais je ne le signerai pas parce qu’il ne dit
strictement rien de la vie des ouvriers et
ouvrières qui gagnent difficilement leur vie. Il
n’y a pas non plus de critère évangélique pour
être capable de dire quelque chose d’original sur
les changements qu’on vit. Je ne signe pas ce
rapport. » Quelques années après, quand j’ai lu
ça, je me suis dit : « Le contestataire, il avait
raison. »
On arrive
aujourd’hui avec une conception du spirituel qui
est un peu différente, alors les gens sont un peu
affolés : « Cout’donc, il y a des gens non
chrétiens qui font de l’engagement social, puis
nous autres on est censés annoncer Jésus
Christ ! »
Mais un jour on
découvre que Jésus Christ, en partant, nous a
dit : « Je ne vous laisserai pas seuls, je vais
vous envoyer mon Souffle, c’est lui qui va vous
aider à comprendre certaines choses. » Ça
signifie, peut-être, qu’on est entré dans une
étape où il faut essayer de discerner le Souffle.
Le Souffle, on ne peut pas l’arrêter, on ne peut
pas dire : il est là, il n’est pas là, il est dans
l’Église, il n’est pas dans l’Église. On ne peut
pas dire que ce sont les curés qui l’ont et que
les autres ne l’ont pas. Il est partout, dans les
endroits, souvent, les moins catholiques qu’on
puisse imaginer. Ça, c’est déroutant pour une
Église qui pensait être propriétaire du spirituel.
Elle ne sait plus quoi faire, l’Église officielle.
Alors ils font de la réingénierie, ça les occupe.
Mais quoi faire comme perspective neuve ?
Une autre
anecdote : l’an dernier, j’étais invité à Québec
par le regroupement de tous les responsables de
formation des futurs curés. (Il y avait juste une
femme là-dedans, et encore, je pense qu’elle
donnait quelques cours.) Donc, au début de la
rencontre, l’animateur dit : « On va se présenter,
tout le monde, et peut-être profiter de l’occasion
pour donner une bonne nouvelle. » Il y en a un qui
commence. « Chez nous, la bonne nouvelle, c’est
qu’il y a deux candidats, et on espère qu’ils vont
durer, ça fait une couple de mois qu’ils sont
là. » On passe à l’autre diocèse. « Chez nous, la
bonne nouvelle, c’est que le gars qui est entré là
l’an dernier, il est encore là. » On s’en va au
troisième. « Chez nous, il n’y a personne qui est
entré, on n’a pas de bonne nouvelle. »
On a fait le
tour du Québec, imaginez, avec cette espèce de
tarte à la crème, où la bonne nouvelle c’était de
dire : « Y a-t-il des curés qui entrent ou qui
n’entrent pas ? » On voyait vraiment que les curés
qui entraient, les futurs curés, ça ne payait pas
pour les morts ! C’est clair, il n’y en avait pas
assez. Ça veut dire, si vous faites une courbe,
que d’ici quelques années il n’y en aura plus, de
bonne nouvelle. Qu’est-ce qu’on va faire si on n’a
plus de bonne nouvelle ?
Les gens ont
bien aimé ce que j’ai dit parce que moi, j’ai
parlé de la citoyenneté : ça serait intéressant de
les initier à la citoyenneté, vos gens de bonne
nouvelle, parce que s’ils ne sont pas des
citoyens, il va leur manquer quelque chose…
Donc il y a tout
un monde qui est en train de s’en aller, et on ne
sait plus quoi faire. Alors on intervient de moins
en moins. Les évêques, les chrétiens et les
chrétiennes ordinaires aussi. C’est ça qui est
douloureux. Ils ne savent plus à quel saint se
vouer. Ils voient bien qu’il y a de moins en moins
de monde dans ce qui était leur paroisse. Ils ont
beau essayer de se battre pour la conserver, on
leur dit : « Ça ne vous appartient pas ! — Comment
ça, ça ne nous appartient pas, on a payé ça de
peine et de misère ! — Ça ne vous appartient pas,
ça appartient à l’évêque. Oui oui oui, c’est lui
qui va décider si on vend l’église ou non. —
Comment ça, il va vendre notre église ?
Qu’il la vende, il ne nous reverra plus ici. »
Il y a quelque
chose de très profond comme douleur qui se vit
dans beaucoup d’endroits, et qui explique aussi
qu’avant qu’ils reviennent à une messe, ça va
prendre bien du temps (même si on appelle ça le
mémorial !).
De nouvelles pistes apparaissent
Mais je ne suis
pas pessimiste de nature — têtu plutôt, ce n’est
pas pareil — et je pense que des pistes de
solutions se tracent déjà. Tout d’abord, il y a de
plus en plus de gens qui, de mille et une façons,
vont suivre des sessions, des cours, pour
apprendre comment lire dans leur corps et lire
dans leur vie ce qui va les aider à vivre. Donc,
au fond, le discernement spirituel est une chose
qui commence à être prise en main par de plus en
plus de gens. Ça, je trouve ça intéressant.
Deuxièmement, la
nécessité de faire alliance avec les gens va
s’imposer de plus en plus (à moins de penser que
l’Église, désormais, qu’elle soit dans une église
au lieu de quatre, ça ne change pas la réalité).
Comment est-ce qu’on va refaire alliance avec les
gens ? On sait très bien qu’il ne peut pas y avoir
d’alliance avec Dieu s’il n’y a pas d’alliance
avec les humains, et ce n’est pas avec n’importe
quelle sorte d’humains que l’alliance nous est
proposée. On disait, dans mon équipe, tantôt, que
tout se ramène à l’injonction de Jésus :
« Aimez-vous les uns les autres. » Il faut
ajouter : « comme je vous ai aimés. »
Et comment
est-ce qu’il nous a aimés ? En disparaissant de la
carte, en disant je vais vous donner mon Souffle.
Ultimement, l’objectif des chrétiens, ce n’est pas
d’essayer d’avoir le drapeau, c’est de voir
comment le Souffle de Dieu peut vraiment animer
l’humanité, pour qu’on puisse vivre ensemble comme
du monde.
Dans ça, il y a
toute une réflexion à faire sur ce qui est arrivé.
Dans plusieurs communautés religieuses, on l’a
faite. Des communautés qui se sont occupées
pendant des générations de l’éducation des
enfants, des malades, des gens exclus, ne s’en
occupent plus, parce que l’État a pris ça. Elles
disent : « Nous n’avons plus de mission, nous
n’avons plus rien à faire ! Qu’est-ce qu’on
devient ? » Effectivement, c’était angoissant. Si
on essayait de s’accrocher avec la façon qu’avait
prise la mission pendant plusieurs années…
Mais à bien y
penser, qu’est-ce qui s’est passé ? Il s’est passé
que chaque fois qu’il y a eu fondation d’une
communauté religieuse, c’est qu’une personne ou
deux voyaient qu’il y avait un problème dans la
communauté ambiante. Les filles n’avaient pas le
droit d’aller à l’école parce que c’étaient des
filles ! Des femmes ont dit : « Ça n’a pas de
sacré bon sens, on va les rassembler, on va ouvrir
une école, et là, il faut que ça dure. » Elles se
sont mises plusieurs ensemble; c’est devenu avec
le temps une petite communauté, religieuse. Mais
la première de leurs communautés, ce n’était pas
la communauté religieuse, c’était la communauté de
destin avec laquelle elles essayaient de vivre.
Quand la réalité historique a changé et qu’on n’a
plus eu besoin d’elles, de la communauté
religieuse, parce que la communauté de destin
avait été prise en charge par la société, elles
avaient donc réussi à convaincre la société que,
les filles, c’est important qu’elles puissent être
instruites. Elles pouvaient donc disparaître de la
carte, puisque leur tâche était faite, et
s’occuper d’autre chose. Alors on a vu beaucoup de
ces sœurs-là s’occuper des mourants, des
sidatiques, parce que personne ne voulait s’en
occuper.
Donc, il y a
dans l’Église cette espèce de mort-résurrection
institutionnelle qui est vécue constamment. C’est
éclairant pour notre propos. Ce n’est pas parce
que de grandes choses d’autrefois disparaissent de
la carte que l’Évangile disparaît, que la foi
chrétienne disparaît. Mais ce sont peut-être des
façons de faire, des institutions qui
disparaissent, et d’autres naîtront, si nous avons
vraiment l’espérance chrétienne. On n’est pas
obligé, donc, de s’y rattacher nerveusement, pour
les conserver à tout prix. Il y a là-dedans une
espèce de liberté intérieure qui est peut-être la
chose la plus précieuse au monde. Perdre ça, ça ne
nous permet pas d’aller très loin.
En terminant, je
voudrais insister sur le fait que, dans notre même
tradition la plus classique, il y a toujours des
courants nombreux, et on a été très souvent
programmés par un seul courant. Déjà, élargir le
champ de notre compréhension des courants qui ont
traversé notre Église, c’est vraiment libérateur.
Je donne un exemple : on parlait d’évangélisation.
On sait très bien qu’il y a au moins deux accents
dans l’évangélisation. Il y a l’accent de Paul,
qui dit : « Tout l’univers juif qui était là était
centré sur la loi; c’était au cœur. » Paul enlève
la loi et il met la personne du Christ au centre.
« Pour moi, la bonne nouvelle, dit-il, c’est Jésus
Christ » Mais attention, Paul remet ça dans tout
le contexte social de son époque. Arrivent les
évangiles : petite différence. On ne dit pas :
« L’Évangile, c’est Jésus Christ ! » Mais :
« C’est l’Évangile de Jésus Christ. »
Est-ce que ça change quelque chose ? Ben oui !
Jésus Christ ne passe pas son temps à dire :
regardez-moi, je suis fin, regardez-moi, je fais
des miracles. Au contraire, quand il y en a qui
veulent dire ça, il dit : « Tais-toi ! » (C’est
peut-être le démon, dans Marc).
L’Évangile de
Jésus Christ, c’est quoi ? Eh bien tout le monde
s’entend, aujourd’hui, pour dire que l’Évangile
de Jésus Christ, c’est une espèce de
royautage, une espèce de processus d’un monde
neuf qui est en train d’arriver, auquel
travaillent Dieu et ses enfants, c’est-à-dire
nous. Entrer dans ce royaume, c’est ça la bonne
nouvelle. C’est de pouvoir remplir les conditions
pour y entrer. Et la façon de le comprendre, c’est
d’y entrer.
Donc, si, la
bonne nouvelle, c’est de travailler à un monde
neuf qui est en train d’être en gestation grâce à
l’action du Souffle de Dieu et du nôtre, ça aussi
c’est de l’évangélisation. D’ailleurs, vous avez
des beaux textes officiels qui disent ça. La
préoccupation de la justice fait partie intégrante
de l’Évangile, de l’évangélisation. On a tout ce
qu’il faut là-dedans, s’il y en a qui ont besoin
de textes…
Mais attention :
il y a deux insistances très différentes, la
première donnant naissance, très souvent,
uniquement à une dimension d’éducation
religieuse : il faut éduquer, pour montrer qui est
Jésus Christ. Sans doute qu’il faut le faire à un
moment donné, peut-être à la façon dont parlait
André Myre : c’est-à-dire que ça se fait en
vis-à-vis, à la hauteur des yeux. Et il y a
l’autre dimension de l’évangélisation, qui
consiste à entrer dans le royaume qui est en train
de se faire péniblement. Ça suppose qu’on a des
yeux assez clairs pour lire quelle est la bonne
nouvelle qui est en train de pousser, souvent,
comme des petites pousses. Ça change complètement
la perspective. Et tant que notre Église n’aura
pas accepté d’entrer dans le royaume, elle ne
pourra pas aller beaucoup plus loin. J’espère que
ça ne prendra pas trop de temps de faire la
réingénierie actuelle, parce que, vraiment, ça ne
donne rien par rapport aux vraies tâches qui sont
encore à venir.
Dans
l’eucharistie, il y a également
(Odette Mainville l’a mentionné, je me
permets de le rappeler en d’autres mots), là
aussi, dans notre histoire, deux traditions — une
plus rituelle — pour expliquer ce qu’on appelait
l’eucharistie. Rituelle, c’est-à-dire qu’on
insiste uniquement sur la matérialité des noms,
des mots que Jésus a pris, hein ! Il s’agit de
refaire ça, donc on refait un rituel. Mais il y a
une autre tradition, qu’on appelle testamentaire :
c’est Jésus, avant de mourir, qui donne son
testament. « Voici ce que vous allez faire, voici
ce que j’ai fait toute ma vie, j’espère que vous
allez continuer ça. » On a
cette approche dans
l'évangile de Jean, en particulier. Ça
aussi, ça existe, et je pense que c’est à
découvrir également.
Entre nous, il
va falloir qu’on soit plusieurs à insister
là-dessus, parce que ce qui s’en vient pour 2008 à
Québec, avec la grand-messe, papale peut-être, où
on va avoir l’arche d’alliance… Imaginez, on est
en train de rajuster l’arche d’alliance, une
nouvelle arche d’alliance, qui va faire le tour de
tous les diocèses j’imagine, pour convoquer tout
le peuple à Québec, et là on va adorer la présence
du Christ dans l’alliance… On est en train de
refaire le coup du Saint Sacrement… Pas parce que
je suis contre le Saint Sacrement… Mais on sait
qu’historiquement cette dévotion-là est apparue
parce que les protestants disaient : « Il n’y a
rien là-dedans. » « Ah il n’y a rien là-dedans ?
Tu vas voir qu’il y a quelque chose ! » Alors on
s’est battu, on a fait toute une série d’éléments,
des processions, envoye donc en veux-tu, en
narguant — « Nous sommes tous là » — et en
chantant : « Nous voulons Dieu c’est notre père »…
Mais c’est fini,
ce temps-là. C’est un monde périmé. Et on veut
nous faire revenir à ça. Mais où sont les gens
dans l’arche, sont-ils cachés dedans ? Pas du
tout, c’est ça qui est le problème. Les gens les
plus mal pris, ceux qui souffrent dans leur vie,
et dans leur corps, sont-ils cachés dans l’arche
eux aussi ? Pas du tout. On va adorer le Seigneur,
présent ressuscité, ce n’est pas mauvais, je ne
dis pas que c’est mauvais, je ne suis pas contre
l’adoration, on s’entend là-dessus. Mais j’en suis
sur le fait qu’on se sert de cette réalité-là pour
revenir en arrière au lieu de dire : « Qu’est-ce
que l’esprit de Dieu nous dit, à nous, chrétiens
et chrétiennes ? » Eh bien ! Il ne dit pas de
s’enfermer dans une boîte, ce n’est pas vrai. Au
contraire, il dit : « Prenez le large. Soyez
présents partout. Le Souffle est avec vous, alors
n’ayez pas peur. »
Il faut revenir
pour ça au fait que, justement, il y a des
courants différents qui traversent l’Église, et on
les voit très bien. Sauf que le deuxième courant
est toujours plus faible, ça fait des années qu’on
a « pilé » dessus. C’est pourquoi il faut qu’il y
ait plusieurs chrétiens et chrétiennes qui
disent : « Minute ! Nous on n’embarque pas dans
n’importe quoi. »
Pour montrer que
ma position n’est pas complètement folle ou
révolutionnaire, je vous mentionnerai un détail
historique : au troisième siècle de l’Église — ce
n’est pas d’aujourd’hui — on s’est demandé si on
ne devait pas encadrer un peu plus tous les
adultes qui voulaient être baptisés et entrer dans
l’Église. C’est légitime. Alors on a dit : « On va
les préparer, avec des parrains et des
catéchètes. » On faisait une démarche avec eux.
Quand ils étaient censés être mûrs, il y avait des
« scrutins », c’est-à-dire des interrogatoires,
pour savoir s’ils avaient compris quelque chose.
Il y avait deux types d’interrogations. La
première portait bien sûr, sur des choses comme :
est-ce que vous croyez vraiment que vous êtes prêt
à être plongé dans l’amour de Dieu qui est
créateur, qui nous montre le chemin vers le salut
et qui est animateur de toute la vie ? Les gens
disaient : « Oui, oui, ce n’est pas très net
encore, mais on sent qu’on peut marcher
là-dedans ». Ça c’était la première. Il y en avait
une deuxième. Ce n’était pas suffisant de croire
en la Trinité pour être baptisé. Quelle était la
deuxième ? « Est-ce que, comme candidate ou
candidat, vous visitez de temps en temps des
veuves de guerre, est-ce que vous vous occupez des
orphelins, qui sont assez nombreux dans la
ville ? » Si quelqu’un disait : « Ah, vous savez,
moi, toutes ces affaires-là, ça me donne des
boutons », on disait : « Tu n’es pas prêt,
attends, continue ton cheminement. »
En d’autres
termes, l’amour du prochain et l’engagement
vis-à-vis des gens, ce n’était pas seulement de
l’ordre éthique, mais de l’ordre théologal,
c’est-à-dire que ça fait partie de la foi ! C’est
assez extraordinaire qu’on ait pu oublier ça.
Aujourd’hui, le baptême, c’est une petite fête de
famille pas trop dérangeante. On a un cierge, on
ne parle plus du péché non plus (« Renoncez-vous à
Satan et à ses pompes ? », on a laissé ça de
côté). Alors, qu’est-ce qui reste ? Il reste :
« Croyez-vous en Dieu, le Père, le Fils, le Saint
Esprit ? ». Oui ? Bon, alors on le baptise. On est
tout content. Évidemment, aujourd’hui, ça coûte
plus cher un baptême, parce qu’il faut passer par
trois rencontres. Avant, c’était gratis; là,
aujourd’hui, c’est trois rencontres au moins. Mais
les gens le font, et ce n’est pas trop grave.
Et les petites communautés…
Je termine en
insistant… On parlait tantôt de nouvelles
communautés. C’est ma conviction la plus profonde
depuis longtemps, et je voudrais apporter un autre
argument que ceux qui ont déjà été dits et qui
sont vraiment très bons : c’est que la
fraternité devient le nouveau lieu où on peut
expérimenter la transcendance de notre Dieu.
Pendant
longtemps, la transcendance c’était quelque part
dans le ciel. Mais de dire qu’un regroupement de
chrétiens et chrétiennes, y compris même des gens
qui sont en train de cheminer, sont le lieu de la
transcendance, ça veut dire quoi ? Ça veut dire
qu’on ne possède jamais Dieu, Jésus Christ, le
Saint Esprit; c’est eux qui nous possèdent peu à
peu, qui nous portent comme le courant porte le
canot. Ce n’est pas le canot qui fait le courant,
mais il est porté par le courant.
Ça change
singulièrement les choses d’accepter cette façon
de faire. Savoir que d’autres, mon frère, ma sœur,
m’apportent une expérience de Dieu qui peut-être
correspond à la mienne (tant mieux) ou peut-être
qui m’effarouche, qui me fait peur, m’interpelle.
Mais je peux la voir comme la partie non encore
explorée de moi-même, de ma propre foi. C’est
pourquoi je ne peux pas lui demander de se taire,
il faut que je lui donne la parole, il faut que je
l’écoute, même si ça me tombe sur les nerfs.
Pourquoi ? Parce que ça fait partie de moi. On n’a
pas : moi, et l’autre. L’autre est intérieur à
moi.
C’est comme ça,
peu à peu, que le Dieu qui est toujours plus grand
que notre cœur redevient possible. On n’a jamais
de prise sur Dieu, comme on n’a jamais de prise
sur les personnes, parce qu’il nous étonne tout le
temps. Et c’est un peu ça, je pense, qui peut
arriver dans la multiplication des petites
fraternités. Vous savez qu’au départ, dans
l’Église, c’est comme ça que les gens
s’appelaient, des frères et des sœurs. Ce n’est
quand même pas banal. Il y a là une piste
intéressante à découvrir.
Si c’est vrai
que la fraternité est le nouveau lieu de la
transcendance, on a besoin de beaucoup de monde, y
compris de ceux qu’on dit non croyants, ou des
gens des autres religions, parce que, eux aussi,
ils sont habités par le Souffle. Alors on entre
dans une autre époque historique. Ça ne veut pas
dire que l’Église n’est pas bonne ou qu’il faut
« sacrer » tout là. Ça veut dire qu’il faut
vraiment faire plus que le ménage. Il faut qu’elle
ouvre des fenêtres, qu’elle retrouve le lien avec
les gens qui souffrent, parce que c’est là qu’on
voit davantage que du neuf est possible. Parce que
là, on l’a en pleine figure, le neuf qui est
possible.
Et ça veut dire
qu’on a une conception de l’humain qui n’est pas
achevée. On en connaît plus que nous sur l’humain,
pense-t-on, chez les gens instruits ou savants.
Parce que nous, l’humain… on est obligé de dire
qu’il y a toute une dimension de l’humain qu’on ne
connaît pas encore, parce qu’on n’a pas regardé
suffisamment les autres personnes, les autres
nationalités, les autres religions, les autres
frères et sœurs.
Donc il y a un
mystère dans l’humain, qu’on n’a jamais fini de
découvrir. C’est ça qui est un des éléments
fondamentaux du christianisme. Il n’y a pas
d’autre sacré que celui-là : la personne humaine,
elle est habitée par un mystère qu’on n’a pas fini
de creuser. C’est pourquoi il faut se donner les
moyens pour que ce soit possible, qu’on puisse le
creuser ensemble. Qu’on le creuse au niveau de
l’histoire, ça donne le discernement des signes
des temps, ça donne également le discernement
personnel et collectif qu’on est capable de faire
en petits groupes. Si on ne se donne pas de lieu
où ça devient possible, qu’on ne pense pas qu’on
va revenir à la vieille maudite affaire qu’on a
depuis longtemps où ça va être le spirituel qui va
reprendre le pouvoir. Par définition, le spirituel
ne donne pas le pouvoir, il met « au service ».
Guy
Paiement est le président des
Journées sociales du Québec
.
Ce texte est
une transcription de la communication telle que
livrée par l'auteur, d'où le caractère oral...
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