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Sommes-nous en marche vers une redécouverte du spirituel ?
Guy Paiement 



J’aimerais vous proposer quelques essais de discernement historique à partir de l’histoire récente du Québec, pour ensuite en dégager certains éléments. Apprendre à lire les signes des temps, il faut bien essayer de le faire, à son corps défendant.

Je pourrais formuler la question suivante, de façon « provocative » : voulez-vous bien me dire pourquoi les gens ne viennent plus à la messe ? Et pourquoi les gens les plus engagés sont encore moins désireux d’y aller ?

Les causes d’un éloignement progressif

On dira que c’est ennuyeux, que c’est toujours la même chose… C’est vrai, mais au fond les causes sont beaucoup plus profondes. On aura beau changer un petit peu le discours, cela ne changera pas la réalité. Il y a donc un malaise plus profond, que je vais essayer de noter, en y allant par couches.

Il est évident qu’il y a des causes externes à cette réalité.

La première, me semble-t-il, qui est massive, est que la civilisation économique et socio-économique qui a mis en place les paroisses est disparue depuis longtemps. On a conservé à Montréal la structure paroissiale qu’on avait dans les villages, jusqu’au jour où on découvre qu’au fond, la ville, ce n’est pas juste une série de villages. On en est là aujourd’hui. Et tout ce qu’on a trouvé pour remédier au fait que les gens ne viennent plus dans les églises, c’est d’essayer de tuer les quelques curés qui restent, en leur mettant plus de paroisses sur le dos ! Donc on n’a pas du tout réglé le problème, on a plutôt pris encore une fois une mesure administrative pour un problème qui est d’abord théologal.

La deuxième raison externe, c’est bien sûr notre entrée rapide dans la société de consommation, à partir des années cinquante, où déjà l’Église prenait une tendance de droite. La suprématie du marché s’est imposée rapidement, et là encore les chrétiens et les chrétiennes n’ont jamais eu à leur disposition les critères pour être présents dans cette nouvelle société.

Il ne faut pas être surpris que les gens aient embarqué. On leur a dit : « Il faut être proche du monde moderne » – le Concile, ici, ayant eu lieu à la même période que la Révolution tranquille. L’Aggiornamento et la Révolution tranquille se sont d’ailleurs donné la main. C’est souvent le même monde qui allait suivre des cours de catéchèse et qui ensuite travaillait au renouveau des écoles (comment est-ce qu’on pouvait passer des anciens collèges au gouvernement ? et ainsi de suite). Bref, il s’est passé quelque chose comme un engouement pour le monde moderne, sans qu’on se dise : « Quand même, on n’est pas pour simplement se laisser emporter par le courant ! Y a-t-il des critères de discernement qu’on pourrait utiliser ? »

Si bien que ça a eu des conséquences assez nettes, je pense. Et alors qu’est-ce qu’on a fait ? On a essayé de jouer le renouveau au niveau du langage. Ça avait commencé dans les années cinquante, avec le cardinal Léger, qui avait été nommé pour mettre un peu d’ordre, après tous les événements qui avaient entouré Mgr Charbonneau, l’histoire d’Asbestos… À cette époque, il y a eu un véritable débat idéologique entre les chrétiens de gauche et d’autres, pour savoir si on ne pouvait pas s’occuper de la réforme de l’entreprise. Ça voulait dire participation aux décisions et aux profits de l’entreprise ! Vous voyez tout de suite que ça avait des conséquences… Quelques évêques, au début, ont pris position pour cela, mais quand ils ont vu que le Premier ministre de l’époque, Duplessis, ne voulait pas du tout en entendre parler (parce qu’il avait son propre projet), alors ils se sont mis à retraiter parce que Duplessis les faisait manger dans sa main (ils allaient voir Duplessis régulièrement pour lui demander des dons pour leur hôpital, pour leur collège, et par conséquent ils étaient de moins en moins libres).

Déjà, à l’époque, il y a des gens qui ont vu clair, en particulier un évêque qui avait écrit un document pour l’ensemble des évêques, où il disait très clairement : « Nous venons de perdre le monde des ouvriers, les ouvriers ne font plus confiance aux évêques. » Quelques années après, on a vu les gens sortir massivement des églises dans les milieux populaires. Les Fils de la charité sont bien placés pour en parler, eux qui étaient très proches de tout ça. Quand ils ont essayé de faire des choses très simples, révolutionnaires – imaginez : s’en aller dans une maison ordinaire comme presbytère, pour donner une maison où on pourrait s’occuper des personnes aînées – on n’a pas voulu, en haut lieu, toucher au lien sacré… Alors on a vu bien des chrétiens s’en aller sur la pointe des pieds en disant : « Eh bien ! On ne peut plus faire confiance à ce monde-là ! »

Autre élément : la réforme liturgique. Notre pays est un de ceux qui ont investi le plus dans la liturgie. La liturgie, c’est quand même un langage qui doit prendre un humus comme nourriture. Le jour où on parle uniquement du langage, vous comprenez que ça ne pèse pas lourd.

Parce que la structure fondamentale n’a jamais été touchée, c’est-à-dire la structure ecclésiale. On a touché uniquement la structure du langage.

Je vais vous donner une petite anecdote. J’étais dans un village composé de bûcherons, à un moment donné, dans les années cinquante, et le curé m’avait fait rencontrer la chorale du coin. Les bûcherons, quand ils arrivent, eux autres, quand ils descendent du bois, ils disent : « Aïe ! le curé, enlève-toi de là, nous autres on peinture toute l’église à neuf. » Ils étaient en train de pratiquer une messe, parce qu’ils étaient aussi dans la chorale. Je les voyais, avec des gros livres en latin, en grégorien. Et ça chantait, envoye donc, le Kyrie numéro deux… Quelque temps après, on leur a dit que c’était fini ça, qu’il fallait se perdre « dans les prés d’herbe fraîche ». Ils ont dit : « C’est pas pour nous autres !

Il est arrivé ensuite une « division des tâches ». Les évêques ont bien vu qu’avec la Révolution tranquille et l’Aggiornamento, il ne pouvait plus y avoir mainmise de l’Église sur l’État. Il fallait laisser l’État prendre sa place. Alors on a fait une division des tâches : le politique, le social, l’économique relèvent de l’État (et même on a facilité l’octroi des collèges et des hôpitaux, en disant aux communautés : « Allez-y, désormais c’est ça ! »). Qu’est-ce qui restait à l’Église ? Bien voyons : tout le monde spirituel. Alors on s’est emparé du spirituel, comme si c’était la propriété de l’Église. D’où, alors, l’insistance sur la liturgie, sur la catéchèse (on est toujours dans le spirituel, là, jusqu’aux oreilles).

Et puis toutes les autres choses qui s’appellent de l’engagement : beaucoup de difficultés à accepter ça ! D’ailleurs, Mgr le cardinal Léger, dans les années mil neuf cent cinquante, il avait fait venir les gens d’action catholique, pour leur dire : « L’action sur les structures, ce n’est pas de votre ressort. Vous devez davantage prier, et témoigner par votre vie de la force de l’Évangile ! »

Ça a donné la crise de l’action catholique, parce que les gens qui étaient là-dedans, à commencer par les étudiants et les gens qui étaient dans les syndicats, disaient : « Non, ça ne marche pas. On est pour ça, la prière, de temps en temps, mais vraiment, ce n’est pas ça qui va changer les choses. On est poignés avec les résultats des fameuses réformes qui se passent l’une après l’autre, et sur le plan économique c’est nous qui en subissons les échos, puis on va juste prier là-dedans !? D’la marde ! » (J’m’excuse.) Donc, on les a vus, au fond, s’en aller. On a perdu le monde ouvrier.

Quelque temps après, ça a été la fameuse encyclique Humanæ Vitæ… Alors là, toute l’expérience des femmes et des groupes n’avait aucune espèce de valeur ! C’était Rome qui avait vraiment « la ligne juste ». Et puis les pauvres curés ont essayé de faire un document compliqué, qui disait : « Oui, on est d’accord, mais ça ne veut pas dire que ça s’applique tout le temps… » Ils ont tourné autour du pot. Et le résultat est très clair, les gens ont dit : « On s’occupe de nos affaires. » Alors on a perdu je ne sais combien de monde à ce moment-là, dans les églises, et ça va continuer encore, de plus en plus. Les femmes, et beaucoup d’hommes également, qui disaient : « Il n’y a rien à faire avec cette Église-là, parce que c’est comme si notre expérience personnelle de croyants ne comptait pas. » Il y avait là une revendication qui était pourtant assez évidente, mais dont on n’a pas mesuré l’importance et la profondeur en haut lieu.

Donc, des réformes ont eu lieu au niveau du discours, mais qui n’ont pas tenu compte du discours de l’autre. Le discours venait d’en haut, on ne pouvait pas le changer. Mais cela ne changeait pas la réalité.

Une autre anecdote. Moi, j’ai grandi dans la paroisse Sainte-Philomène de Rosemont. Il y avait dans cette église de style moderne le corps — en cire — de sainte Philomène. Il était là grandeur nature, avec des grands cheveux comme ça; on voyait qu’elle avait été tuée, n’est-ce pas, avec un glaive (on voyait le glaive) : c’était tout rouge ici. Elle était recouverte de bijoux, de bagues d’or pour faveurs obtenues. Il y avait aussi une espèce de [petite relique] — ça semblait être un de ses os — qu’on pouvait aller embrasser. Elle avait aussi sa chorale, la chorale Sainte-Philomène, qui lors des Fêtes-Dieu était extraordinaire. C’était un honneur d’être dans la chorale Sainte-Philomène. […] Toujours est-il qu’il y avait des associations qui tournaient autour. Eh bien ils sont allés dire qu’elle n’existait pas ! La chorale, la fanfare, disparues ! Vous savez par quoi ils l’ont remplacée, sainte Philomène ? Le Saint Esprit ! […] Vous comprenez qu’il ne faisait pas le poids.

Tout cela pour dire qu’il y a eu des sensibilités qu’on pourrait appeler savantes, qui ont imposé des réformes sans donner la parole aux gens qui vivaient la réalité. Résultat, les gens ont dit : « Ce n’est plus pour nous autres. » Plus profondément, je pense que cette espèce de division des tâches religieuses n’a pas vu qu’il y avait un piège énorme. D’une part, c’est vrai qu’il fallait redonner à l’État ce qui lui revenait de droit. Mais de penser que l’Église est propriétaire du spirituel, c’est une gaffe monumentale, qu’on n’a pas vue à l’époque. Pourquoi ? Parce qu’on était programmé par une conception du spirituel et du temporel qui n’est pas encore tout à fait morte. Pour avoir creusé cette fameuse question historique, j’ai découvert que c’est au 12e siècle qu’on a commencé à utiliser ces catégories, temporel et spirituel. À Rome, un pape pas trop, trop religieux avait besoin de résoudre un problème politique. À l’époque, vous savez, beaucoup de nations se disaient catholiques, donc faisaient partie de l’Église. Rome avait même le pouvoir de désavouer un roi… Et certains rois commençaient à vouloir prendre leur liberté : cela voulait dire qu’on n’écoutait plus Rome. Alors le pape a demandé à ses canonistes (les avocats de l’Église) : « Trouvez-moi des bons arguments pour être capable de répondre aux rois qui veulent être autonomes dans leurs décisions. »

Les canonistes ont fait des recherches. Ils ont dit : « Pas de problème ! Écoutez. Est-ce que le spirituel en soi l’emporte sur le temporel ? Mais oui. Le spirituel est éternel, le temporel est lié au temps, ça ne dure pas. Le spirituel l’emporte bien sûr sur le temporel, le matériel. Ah ! De même que le spirituel l’emporte sur le temporel, de même le pouvoir spirituel l’emporte sur le pouvoir temporel. CQFD ! »

Cette compréhension du politique a organisé toute la société. Ça a donné des bagarres et ça a continué, parce qu’il y avait dès lors des gens qui étaient dans le spirituel par définition (les curés, par exemple, ou les ordres religieux; un curé peut passer son temps à réparer des toits, mais il est toujours dans le spirituel, pas dans le matériel). Ça a organisé toute la société, et toute la pensée. C’est ce que je veux mettre en relief. Le pouvoir du spirituel est devenu le pouvoir tout court. Quand l’Église d’ici a dit : « Nous allons nous occuper du spirituel », ça voulait dire : « Nous avons encore un pouvoir. Vous n’y toucherez pas à celui-là. »

Une transformation du spirituel

Mais il est en train de se passer depuis plusieurs années une transformation majeure dans le peuple chrétien et non chrétien : c’est la disparition du spirituel-pouvoir et la dissémination du spirituel partout. Le spirituel n’est pas uniquement dans l’Église, il est dans l’économique, dans le politique, il est dans le pouvoir social, il est partout, le spirituel. Nous pourrons y revenir cet après-midi, pour nous demander comment il se manifeste, comment le discerner… Ça change complètement tout !

La crise de l’action catholique était liée à cette question : est-ce que les chrétiens et les chrétiennes ont le pouvoir de prendre la parole dans les milieux politiques, dans les milieux syndicaux et le reste ? On leur a dit : « Non, non, non, vous allez mettre en cause le pouvoir spirituel de l’Église, ça c’est du temporel. »

Alors on a fait la commission Dumont, qui au début était mise sur pied pour la crise de l’action catholique. Puis ils ont bien vu que c’était plus profond que ça, et c’est devenu la commission Dumont sur l’action catholique et l’ensemble de l’Église du Québec. Ils ont fait un rapport extraordinaire après avoir écouté des milliers de gens partout au Québec. Mais ce que je veux mettre en relief, c’est que, quand ils ont présenté leur rapport, il y avait à la fin du rapport une page d’un des commissaires, un syndicaliste, qui a dit : « Moi je suis d’accord avec beaucoup de choses qui ont été écrites dans le rapport de la commission Dumont, mais je ne le signerai pas parce qu’il ne dit strictement rien de la vie des ouvriers et ouvrières qui gagnent difficilement leur vie. Il n’y a pas non plus de critère évangélique pour être capable de dire quelque chose d’original sur les changements qu’on vit. Je ne signe pas ce rapport. » Quelques années après, quand j’ai lu ça, je me suis dit : « Le contestataire, il avait raison. »

On arrive aujourd’hui avec une conception du spirituel qui est un peu différente, alors les gens sont un peu affolés : « Cout’donc, il y a des gens non chrétiens qui font de l’engagement social, puis nous autres on est censés annoncer Jésus Christ ! »

Mais un jour on découvre que Jésus Christ, en partant, nous a dit : « Je ne vous laisserai pas seuls, je vais vous envoyer mon Souffle, c’est lui qui va vous aider à comprendre certaines choses. » Ça signifie, peut-être, qu’on est entré dans une étape où il faut essayer de discerner le Souffle. Le Souffle, on ne peut pas l’arrêter, on ne peut pas dire : il est là, il n’est pas là, il est dans l’Église, il n’est pas dans l’Église. On ne peut pas dire que ce sont les curés qui l’ont et que les autres ne l’ont pas. Il est partout, dans les endroits, souvent, les moins catholiques qu’on puisse imaginer. Ça, c’est déroutant pour une Église qui pensait être propriétaire du spirituel. Elle ne sait plus quoi faire, l’Église officielle. Alors ils font de la réingénierie, ça les occupe. Mais quoi faire comme perspective neuve ?

Une autre anecdote : l’an dernier, j’étais invité à Québec par le regroupement de tous les responsables de formation des futurs curés. (Il y avait juste une femme là-dedans, et encore, je pense qu’elle donnait quelques cours.) Donc, au début de la rencontre, l’animateur dit : « On va se présenter, tout le monde, et peut-être profiter de l’occasion pour donner une bonne nouvelle. » Il y en a un qui commence. « Chez nous, la bonne nouvelle, c’est qu’il y a deux candidats, et on espère qu’ils vont durer, ça fait une couple de mois qu’ils sont là. » On passe à l’autre diocèse. « Chez nous, la bonne nouvelle, c’est que le gars qui est entré là l’an dernier, il est encore là. » On s’en va au troisième. « Chez nous, il n’y a personne qui est entré, on n’a pas de bonne nouvelle. »

On a fait le tour du Québec, imaginez, avec cette espèce de tarte à la crème, où la bonne nouvelle c’était de dire : « Y a-t-il des curés qui entrent ou qui n’entrent pas ? » On voyait vraiment que les curés qui entraient, les futurs curés, ça ne payait pas pour les morts ! C’est clair, il n’y en avait pas assez. Ça veut dire, si vous faites une courbe, que d’ici quelques années il n’y en aura plus, de bonne nouvelle. Qu’est-ce qu’on va faire si on n’a plus de bonne nouvelle ?

Les gens ont bien aimé ce que j’ai dit parce que moi, j’ai parlé de la citoyenneté : ça serait intéressant de les initier à la citoyenneté, vos gens de bonne nouvelle, parce que s’ils ne sont pas des citoyens, il va leur manquer quelque chose…

Donc il y a tout un monde qui est en train de s’en aller, et on ne sait plus quoi faire. Alors on intervient de moins en moins. Les évêques, les chrétiens et les chrétiennes ordinaires aussi. C’est ça qui est douloureux. Ils ne savent plus à quel saint se vouer. Ils voient bien qu’il y a de moins en moins de monde dans ce qui était leur paroisse. Ils ont beau essayer de se battre pour la conserver, on leur dit : « Ça ne vous appartient pas ! — Comment ça, ça ne nous appartient pas, on a payé ça de peine et de misère ! — Ça ne vous appartient pas, ça appartient à l’évêque. Oui oui oui, c’est lui qui va décider si on vend l’église ou non. — Comment ça, il va vendre notre église ? Qu’il la vende, il ne nous reverra plus ici. »

Il y a quelque chose de très profond comme douleur qui se vit dans beaucoup d’endroits, et qui explique aussi qu’avant qu’ils reviennent à une messe, ça va prendre bien du temps (même si on appelle ça le mémorial !).

De nouvelles pistes apparaissent

Mais je ne suis pas pessimiste de nature — têtu plutôt, ce n’est pas pareil — et je pense que des pistes de solutions se tracent déjà. Tout d’abord, il y a de plus en plus de gens qui, de mille et une façons, vont suivre des sessions, des cours, pour apprendre comment lire dans leur corps et lire dans leur vie ce qui va les aider à vivre. Donc, au fond, le discernement spirituel est une chose qui commence à être prise en main par de plus en plus de gens. Ça, je trouve ça intéressant.

Deuxièmement, la nécessité de faire alliance avec les gens va s’imposer de plus en plus (à moins de penser que l’Église, désormais, qu’elle soit dans une église au lieu de quatre, ça ne change pas la réalité). Comment est-ce qu’on va refaire alliance avec les gens ? On sait très bien qu’il ne peut pas y avoir d’alliance avec Dieu s’il n’y a pas d’alliance avec les humains, et ce n’est pas avec n’importe quelle sorte d’humains que l’alliance nous est proposée. On disait, dans mon équipe, tantôt, que tout se ramène à l’injonction de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres. » Il faut ajouter : « comme je vous ai aimés. »

Et comment est-ce qu’il nous a aimés ? En disparaissant de la carte, en disant je vais vous donner mon Souffle. Ultimement, l’objectif des chrétiens, ce n’est pas d’essayer d’avoir le drapeau, c’est de voir comment le Souffle de Dieu peut vraiment animer l’humanité, pour qu’on puisse vivre ensemble comme du monde.

Dans ça, il y a toute une réflexion à faire sur ce qui est arrivé. Dans plusieurs communautés religieuses, on l’a faite. Des communautés qui se sont occupées pendant des générations de l’éducation des enfants, des malades, des gens exclus, ne s’en occupent plus, parce que l’État a pris ça. Elles disent : « Nous n’avons plus de mission, nous n’avons plus rien à faire ! Qu’est-ce qu’on devient ? » Effectivement, c’était angoissant. Si on essayait de s’accrocher avec la façon qu’avait prise la mission pendant plusieurs années…

Mais à bien y penser, qu’est-ce qui s’est passé ? Il s’est passé que chaque fois qu’il y a eu fondation d’une communauté religieuse, c’est qu’une personne ou deux voyaient qu’il y avait un problème dans la communauté ambiante. Les filles n’avaient pas le droit d’aller à l’école parce que c’étaient des filles ! Des femmes ont dit : « Ça n’a pas de sacré bon sens, on va les rassembler, on va ouvrir une école, et là, il faut que ça dure. » Elles se sont mises plusieurs ensemble; c’est devenu avec le temps une petite communauté, religieuse. Mais la première de leurs communautés, ce n’était pas la communauté religieuse, c’était la communauté de destin avec laquelle elles essayaient de vivre. Quand la réalité historique a changé et qu’on n’a plus eu besoin d’elles, de la communauté religieuse, parce que la communauté de destin avait été prise en charge par la société, elles avaient donc réussi à convaincre la société que, les filles, c’est important qu’elles puissent être instruites. Elles pouvaient donc disparaître de la carte, puisque leur tâche était faite, et s’occuper d’autre chose. Alors on a vu beaucoup de ces sœurs-là s’occuper des mourants, des sidatiques, parce que personne ne voulait s’en occuper.

Donc, il y a dans l’Église cette espèce de mort-résurrection institutionnelle qui est vécue constamment. C’est éclairant pour notre propos. Ce n’est pas parce que de grandes choses d’autrefois disparaissent de la carte que l’Évangile disparaît, que la foi chrétienne disparaît. Mais ce sont peut-être des façons de faire, des institutions qui disparaissent, et d’autres naîtront, si nous avons vraiment l’espérance chrétienne. On n’est pas obligé, donc, de s’y rattacher nerveusement, pour les conserver à tout prix. Il y a là-dedans une espèce de liberté intérieure qui est peut-être la chose la plus précieuse au monde. Perdre ça, ça ne nous permet pas d’aller très loin.

En terminant, je voudrais insister sur le fait que, dans notre même tradition la plus classique, il y a toujours des courants nombreux, et on a été très souvent programmés par un seul courant. Déjà, élargir le champ de notre compréhension des courants qui ont traversé notre Église, c’est vraiment libérateur. Je donne un exemple : on parlait d’évangélisation. On sait très bien qu’il y a au moins deux accents dans l’évangélisation. Il y a l’accent de Paul, qui dit : « Tout l’univers juif qui était là était centré sur la loi; c’était au cœur. » Paul enlève la loi et il met la personne du Christ au centre. « Pour moi, la bonne nouvelle, dit-il, c’est Jésus Christ » Mais attention, Paul remet ça dans tout le contexte social de son époque. Arrivent les évangiles : petite différence. On ne dit pas : « L’Évangile, c’est Jésus Christ ! » Mais : « C’est l’Évangile de Jésus Christ. » Est-ce que ça change quelque chose ? Ben oui ! Jésus Christ ne passe pas son temps à dire : regardez-moi, je suis fin, regardez-moi, je fais des miracles. Au contraire, quand il y en a qui veulent dire ça, il dit : « Tais-toi ! » (C’est peut-être le démon, dans Marc).

L’Évangile de Jésus Christ, c’est quoi ? Eh bien tout le monde s’entend, aujourd’hui, pour dire que l’Évangile de Jésus Christ, c’est une espèce de royautage, une espèce de processus d’un monde neuf qui est en train d’arriver, auquel travaillent Dieu et ses enfants, c’est-à-dire nous. Entrer dans ce royaume, c’est ça la bonne nouvelle. C’est de pouvoir remplir les conditions pour y entrer. Et la façon de le comprendre, c’est d’y entrer.

Donc, si, la bonne nouvelle, c’est de travailler à un monde neuf qui est en train d’être en gestation grâce à l’action du Souffle de Dieu et du nôtre, ça aussi c’est de l’évangélisation. D’ailleurs, vous avez des beaux textes officiels qui disent ça. La préoccupation de la justice fait partie intégrante de l’Évangile, de l’évangélisation. On a tout ce qu’il faut là-dedans, s’il y en a qui ont besoin de textes…

Mais attention : il y a deux insistances très différentes, la première donnant naissance, très souvent, uniquement à une dimension d’éducation religieuse : il faut éduquer, pour montrer qui est Jésus Christ. Sans doute qu’il faut le faire à un moment donné, peut-être à la façon dont parlait André Myre : c’est-à-dire que ça se fait en vis-à-vis, à la hauteur des yeux. Et il y a l’autre dimension de l’évangélisation, qui consiste à entrer dans le royaume qui est en train de se faire péniblement. Ça suppose qu’on a des yeux assez clairs pour lire quelle est la bonne nouvelle qui est en train de pousser, souvent, comme des petites pousses. Ça change complètement la perspective. Et tant que notre Église n’aura pas accepté d’entrer dans le royaume, elle ne pourra pas aller beaucoup plus loin. J’espère que ça ne prendra pas trop de temps de faire la réingénierie actuelle, parce que, vraiment, ça ne donne rien par rapport aux vraies tâches qui sont encore à venir.

Dans l’eucharistie, il y a également (Odette Mainville l’a mentionné, je me permets de le rappeler en d’autres mots), là aussi, dans notre histoire, deux traditions — une plus rituelle — pour expliquer ce qu’on appelait l’eucharistie. Rituelle, c’est-à-dire qu’on insiste uniquement sur la matérialité des noms, des mots que Jésus a pris, hein ! Il s’agit de refaire ça, donc on refait un rituel. Mais il y a une autre tradition, qu’on appelle testamentaire : c’est Jésus, avant de mourir, qui donne son testament. « Voici ce que vous allez faire, voici ce que j’ai fait toute ma vie, j’espère que vous allez continuer ça. » On a cette approche dans l'évangile de Jean, en particulier. Ça aussi, ça existe, et je pense que c’est à découvrir également.

Entre nous, il va falloir qu’on soit plusieurs à insister là-dessus, parce que ce qui s’en vient pour 2008 à Québec, avec la grand-messe, papale peut-être, où on va avoir l’arche d’alliance… Imaginez, on est en train de rajuster l’arche d’alliance, une nouvelle arche d’alliance, qui va faire le tour de tous les diocèses j’imagine, pour convoquer tout le peuple à Québec, et là on va adorer la présence du Christ dans l’alliance… On est en train de refaire le coup du Saint Sacrement… Pas parce que je suis contre le Saint Sacrement… Mais on sait qu’historiquement cette dévotion-là est apparue parce que les protestants disaient : « Il n’y a rien là-dedans. » « Ah il n’y a rien là-dedans ? Tu vas voir qu’il y a quelque chose ! » Alors on s’est battu, on a fait toute une série d’éléments, des processions, envoye donc en veux-tu, en narguant — « Nous sommes tous là » — et en chantant : « Nous voulons Dieu c’est notre père »…

Mais c’est fini, ce temps-là. C’est un monde périmé. Et on veut nous faire revenir à ça. Mais où sont les gens dans l’arche, sont-ils cachés dedans ? Pas du tout, c’est ça qui est le problème. Les gens les plus mal pris, ceux qui souffrent dans leur vie, et dans leur corps, sont-ils cachés dans l’arche eux aussi ? Pas du tout. On va adorer le Seigneur, présent ressuscité, ce n’est pas mauvais, je ne dis pas que c’est mauvais, je ne suis pas contre l’adoration, on s’entend là-dessus. Mais j’en suis sur le fait qu’on se sert de cette réalité-là pour revenir en arrière au lieu de dire : « Qu’est-ce que l’esprit de Dieu nous dit, à nous, chrétiens et chrétiennes ? » Eh bien ! Il ne dit pas de s’enfermer dans une boîte, ce n’est pas vrai. Au contraire, il dit : « Prenez le large. Soyez présents partout. Le Souffle est avec vous, alors n’ayez pas peur. »

Il faut revenir pour ça au fait que, justement, il y a des courants différents qui traversent l’Église, et on les voit très bien. Sauf que le deuxième courant est toujours plus faible, ça fait des années qu’on a « pilé » dessus. C’est pourquoi il faut qu’il y ait plusieurs chrétiens et chrétiennes qui disent : « Minute ! Nous on n’embarque pas dans n’importe quoi. »

Pour montrer que ma position n’est pas complètement folle ou révolutionnaire, je vous mentionnerai un détail historique : au troisième siècle de l’Église — ce n’est pas d’aujourd’hui — on s’est demandé si on ne devait pas encadrer un peu plus tous les adultes qui voulaient être baptisés et entrer dans l’Église. C’est légitime. Alors on a dit : « On va les préparer, avec des parrains et des catéchètes. » On faisait une démarche avec eux. Quand ils étaient censés être mûrs, il y avait des « scrutins », c’est-à-dire des interrogatoires, pour savoir s’ils avaient compris quelque chose. Il y avait deux types d’interrogations. La première portait bien sûr, sur des choses comme : est-ce que vous croyez vraiment que vous êtes prêt à être plongé dans l’amour de Dieu qui est créateur, qui nous montre le chemin vers le salut et qui est animateur de toute la vie ? Les gens disaient : « Oui, oui, ce n’est pas très net encore, mais on sent qu’on peut marcher là-dedans ». Ça c’était la première. Il y en avait une deuxième. Ce n’était pas suffisant de croire en la Trinité pour être baptisé. Quelle était la deuxième ? « Est-ce que, comme candidate ou candidat, vous visitez de temps en temps des veuves de guerre, est-ce que vous vous occupez des orphelins, qui sont assez nombreux dans la ville ? » Si quelqu’un disait : « Ah, vous savez, moi, toutes ces affaires-là, ça me donne des boutons », on disait : « Tu n’es pas prêt, attends, continue ton cheminement. »

En d’autres termes, l’amour du prochain et l’engagement vis-à-vis des gens, ce n’était pas seulement de l’ordre éthique, mais de l’ordre théologal, c’est-à-dire que ça fait partie de la foi ! C’est assez extraordinaire qu’on ait pu oublier ça. Aujourd’hui, le baptême, c’est une petite fête de famille pas trop dérangeante. On a un cierge, on ne parle plus du péché non plus (« Renoncez-vous à Satan et à ses pompes ? », on a laissé ça de côté). Alors, qu’est-ce qui reste ? Il reste : « Croyez-vous en Dieu, le Père, le Fils, le Saint Esprit ? ». Oui ? Bon, alors on le baptise. On est tout content. Évidemment, aujourd’hui, ça coûte plus cher un baptême, parce qu’il faut passer par trois rencontres. Avant, c’était gratis; là, aujourd’hui, c’est trois rencontres au moins. Mais les gens le font, et ce n’est pas trop grave.

Et les petites communautés…

Je termine en insistant… On parlait tantôt de nouvelles communautés. C’est ma conviction la plus profonde depuis longtemps, et je voudrais apporter un autre argument que ceux qui ont déjà été dits et qui sont vraiment très bons : c’est que la fraternité devient le nouveau lieu où on peut expérimenter la transcendance de notre Dieu.

Pendant longtemps, la transcendance c’était quelque part dans le ciel. Mais de dire qu’un regroupement de chrétiens et chrétiennes, y compris même des gens qui sont en train de cheminer, sont le lieu de la transcendance, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’on ne possède jamais Dieu, Jésus Christ, le Saint Esprit; c’est eux qui nous possèdent peu à peu, qui nous portent comme le courant porte le canot. Ce n’est pas le canot qui fait le courant, mais il est porté par le courant.

Ça change singulièrement les choses d’accepter cette façon de faire. Savoir que d’autres, mon frère, ma sœur, m’apportent une expérience de Dieu qui peut-être correspond à la mienne (tant mieux) ou peut-être qui m’effarouche, qui me fait peur, m’interpelle. Mais je peux la voir comme la partie non encore explorée de moi-même, de ma propre foi. C’est pourquoi je ne peux pas lui demander de se taire, il faut que je lui donne la parole, il faut que je l’écoute, même si ça me tombe sur les nerfs. Pourquoi ? Parce que ça fait partie de moi. On n’a pas : moi, et l’autre. L’autre est intérieur à moi.

C’est comme ça, peu à peu, que le Dieu qui est toujours plus grand que notre cœur redevient possible. On n’a jamais de prise sur Dieu, comme on n’a jamais de prise sur les personnes, parce qu’il nous étonne tout le temps. Et c’est un peu ça, je pense, qui peut arriver dans la multiplication des petites fraternités. Vous savez qu’au départ, dans l’Église, c’est comme ça que les gens s’appelaient, des frères et des sœurs. Ce n’est quand même pas banal. Il y a là une piste intéressante à découvrir.

Si c’est vrai que la fraternité est le nouveau lieu de la transcendance, on a besoin de beaucoup de monde, y compris de ceux qu’on dit non croyants, ou des gens des autres religions, parce que, eux aussi, ils sont habités par le Souffle. Alors on entre dans une autre époque historique. Ça ne veut pas dire que l’Église n’est pas bonne ou qu’il faut « sacrer » tout là. Ça veut dire qu’il faut vraiment faire plus que le ménage. Il faut qu’elle ouvre des fenêtres, qu’elle retrouve le lien avec les gens qui souffrent, parce que c’est là qu’on voit davantage que du neuf est possible. Parce que là, on l’a en pleine figure, le neuf qui est possible.

Et ça veut dire qu’on a une conception de l’humain qui n’est pas achevée. On en connaît plus que nous sur l’humain, pense-t-on, chez les gens instruits ou savants. Parce que nous, l’humain… on est obligé de dire qu’il y a toute une dimension de l’humain qu’on ne connaît pas encore, parce qu’on n’a pas regardé suffisamment les autres personnes, les autres nationalités, les autres religions, les autres frères et sœurs.

Donc il y a un mystère dans l’humain, qu’on n’a jamais fini de découvrir. C’est ça qui est un des éléments fondamentaux du christianisme. Il n’y a pas d’autre sacré que celui-là : la personne humaine, elle est habitée par un mystère qu’on n’a pas fini de creuser. C’est pourquoi il faut se donner les moyens pour que ce soit possible, qu’on puisse le creuser ensemble. Qu’on le creuse au niveau de l’histoire, ça donne le discernement des signes des temps, ça donne également le discernement personnel et collectif qu’on est capable de faire en petits groupes. Si on ne se donne pas de lieu où ça devient possible, qu’on ne pense pas qu’on va revenir à la vieille maudite affaire qu’on a depuis longtemps où ça va être le spirituel qui va reprendre le pouvoir. Par définition, le spirituel ne donne pas le pouvoir, il met « au service ».

 

Guy Paiement est le président des Journées sociales du Québec . Ce texte est une transcription de la communication telle que livrée par l'auteur, d'où le caractère oral...

 

 

 

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