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Appel au Synode des évêques de l’Église catholique romaine
sur l’Eucharistie (octobre 2005)
Mouvement international « Nous sommes Église » (IMWAC)


 

En tant que membres de Nous sommes Église, nous nous sommes toujours efforcés de vivre fortement la centralité de l’Eucharistie dans notre participation à la vie de la communauté chrétienne. C’est avec joie que nous avons salué la décision de Jean Paul II confirmée par Benoît XVI de convoquer un Synode d’évêques sur l’ Eucharistie. En outre nous avons étudié les textes officiels qui la concernent– d’abord l’encyclique Ecclesia de Eucharistia, ensuite les Lineamenta et l’Instrumentum laboris préliminaires au Synode.

Compte tenu de cette attitude, nous exprimons notre désappointement au sujet de la raideur doctrinale et la faible sensibilité pastorale des textes promulgués. Nous pensons qu’a prévalu une ligne tendant plutôt à définir et ordonner (selon le Concile de Trente plus que dans l’esprit de Vatican II) qu’à connaître, comprendre et encourager. Le dossier que nous présentons en annexe fonde notre perplexité et notre souffrance devant ce qui court le risque d’être une grande occasion perdue.

L’Instrumentum laboris lui-même, tout en laissant filtrer des remarques, des embarras et des troubles qui se manifestent dans la vie communautaire des catholiques du monde au sujet de l’Eucharistie, oriente vers ce qui a déjà été dit et défini. Nous sommes de plus obligés de déplorer que les observations que nous aussi – répondant à l’appel exprès du Secrétariat du Synode – avons envoyées à Rome, n’aient pas été prises en considération, en dépit de ce que déclare la préface du document du Vatican, « qu’il a été fait un résumé fidèle de l’information reçue ».

Même après tant de documents d’un haut niveau d’autorité, de Conférences eucharistiques, de rencontres et d’attention à tous les niveaux dans le monde entier, notre Église risque de rester au point de départ : même s’il y a plus de dévotion, elle peut être incapable de montrer vraiment comment l’Eucharistie pourrait devenir un moment central dans la vie des communautés chrétiennes et pour l’évangélisation.

Maintenant le Synode commence: nous espérons que cette grande occasion ne sera pas manquée. Aussi, le cœur brisé, demandons-nous aux Pères synodaux de ne pas regarder ce Synode simplement comme une confirmation solennelle voire emphatique de conclusions déjà acquises. Même si la plupart des gens pensent que le présent Synode d’évêques n’est pas l’instrument approprié, ceux qui y participent pourraient à travers lui exprimer leur volonté d’essayer de faire face aux réalités, avec le cœur et l’esprit imprégnés de l’Évangile.

À cette fin, nous qui faisons partie de la base du peuple de Dieu et à l’unisson d’une foule d’attentes et de besoins objectifs de l’Église catholique romaine, nous tenons à exposer brièvement nos préoccupations majeures. 

Sacrifice ou mémorial du Christ qui crée la fraternité et requiert un témoignage?

Insister – comme le fait l’Instrumentum laboris – sur le « sacrifice de la Croix », « Sacrifice de l’Autel » ou « Sacrifice de la Messe » transmet de fait la notion d’un Dieu blessé qui demande réparation des offenses commises contre lui et dès lors, beaucoup de croyants, pour apaiser son courroux, ne peuvent que vouloir la mort de Jésus sur la croix.

Avec un grand nombre de théologiens, nous pensons que cette idée de sacrifice devrait être abandonnée. La célébration eucharistique devrait être présentée – comme le suggère, soit dit en passant, une interprétation attentive de l’Écriture – comme mémoire de la vie tout entière de Jésus: une vie offerte comme un don pour d’autres gens jusqu’aux derniers, marquée par l’accueil des pécheurs et par la prédication du Royaume, se terminant par la crucifixion décidée par les pouvoirs politique et religieux, et à la fin, couronnée mystérieusement par le Père qui ressuscite d’entre les morts son fils fidèle.

La célébration eucharistique, en outre nous rappelle dramatiquement l’abandon que Jésus, à la fin de sa vie, a souffert de la part de ses apôtres (Jean excepté) et, par-dessus tout la trahison de Judas puis de Pierre; trahison présente dans l’Église aujourd’hui comme hier et qui nous invite à nous garder du triomphalisme et à faire preuve de plus d’humilité.

Nous aimerions que le Synode mette en relief comme « points-clé de l’Eucharistie » : la convivialité, la fraternité, la méditation de la Parole, l’annonce du salut qui vient de Dieu, le partage du pain rompu, l’engagement pour la justice dans le monde.

Nous souhaitons également que, tout en professant le mystère de l’Eucharistie et la croyance que le Christ ressuscité y est réellement présent, une pleine liberté d’interprétation philosophique et théologique de ce mystère soit défendue, précisément parce que les Écritures n’expliquent pas le « mode » de cette « présence ». Cette convergence dans l’affirmation de la « présence » tout en maintenant la liberté dans l’explication du « comment », c’est ce qui est envisagé par l’accord œcuménique réalisé à Lima en 1981 dans le document Baptême, Eucharistie, Ministères et ce qui fut signé aussi par des théologiens catholiques.

Persister au contraire dans le dogme de la « transsubstantiation » pour expliquer la présence du Christ dans l’Eucharistie, comme le fait l’Instrumentum laboris, induit ou renforce une vision quasi-magique et inversement, une mentalité matérialiste et légaliste : Jésus est vu descendre sur l’autel au moment même où le prêtre prononce les mots « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ». Cela au détriment de l’invocation de l’Esprit saint et d’autres moments de l’Eucharistie et, à l’évidence, de la convivialité.

Ainsi nous sommes plus que déroutés par toutes les formes de dévotion habituelles dans le culte eucharistique (adorations, processions...) qui sacralisent l’Eucharistie, jusqu’à en faire une idole. Nombre de théologiens et de ministres partagent ce malaise mais l’Instrumentum laboris ignore cette sensibilité. 

Banquet et assemblée ou rite hiérarchique et sacralisé ?

L’Eucharistie existe réellement là où une vraie communauté se rassemble au nom du Christ, qui n’exclut pas, où les personnes qui y prennent part sont invitées à être frères et soeurs, et à témoigner dans la vie pour la paix et la justice. Rituellement « vraie », une eucharistie peut être spirituellement « fausse » (rappelons-nous les mots de Paul aux Corinthiens). C’est pourquoi si nous acceptons présentement la position officielle sur la présidence de l’Eucharistie (sacrement de l’Ordre, imposition des mains, succession apostolique), nous pensons que notre Église ne peut ignorer les mots de Karl Rahner: « Ce droit (à la Parole de Dieu et aux sacrements, CIC, Canon 213) est de droit divin car inhérent à la nature même de l’Eucharistie et, en cas de conflit, il prévaut sur la juste sollicitude de l’Église pour un clergé célibataire pour le soin des âmes. »

Dès lors nous pensons que, face au manque de prêtres ordonnés conformément à la loi du célibat en vigueur, nous devrons recourir par nécessité à la présidence de prêtres mariés et de viri probati mais aussi de femmes. L’exclusion des femmes repose sur des motifs intenables à tout point de vue – biblique, théologique, historique, œcuménique – comme l’ont mis en lumière des études théologiques toutes récentes et la pratique de certains groupes.

Encore au sujet de la présidence de l’Eucharistie, une question inévitable : pourquoi devrions-nous différer encore, par respect mal compris de la tradition, des décisions urgentes et que notre Église, sous l’inspiration de l’Esprit et à l’appel des croyants, ne sera pas en mesure d’éviter dans un avenir proche?

En plus de celle de la présidence, d’autres exclusions ont cours dans l’assemblée eucharistique : appliquées par la hiérarchie, elles sont de moins en moins comprises. Nous nous référons plus haut à une contradiction aiguë : des documents officiels soulignent que les personnes divorcées et remariées font pleinement partie de la communion ecclésiale mais ensuite elles ne sont pas admises à la communion eucharistique. Or la pratique de l’Église des premiers siècles était tout autre, de même la pratique actuelle des Églises orthodoxes.

D’autre part la communauté doit se réapproprier la méditation de la Parole de Dieu, qui ne peut être le monopole du prêtre. Ceci est déjà largement entré dans la pratique malgré les interdits mais devrait devenir la pratique normale, qui bien conduite mettrait en valeur à la fois la méditation du prêtre et celle de la communauté. Pourquoi l’Instrumentum laboris ne se penche-t-il pas sur cette partie-clé de l’Eucharistie? Les personnes et l’assemblée eucharistique tout entière devraient avoir le droit d’exprimer, éventuellement selon une approche préalablement élaborée, leur propres souffrances, joies, vie de tous les jours, buts, doutes, anxiétés. On devrait faire en sorte que la compréhension des symboles et des signes soit possible pour tout le monde, à commencer par les enfants. Bref, chaque célébration eucharistique devrait « baigner » dans le temps et l’espace et ne devrait pas être codifiée jusque dans le plus petit détail. Les autorités diocésaines, les prêtres et les communautés devraient rester libres de rendre l’eucharistie plus partagée et plus créative. En un mot, l’assemblée eucharistique devrait être une chance de s’aimer les uns les autres, puisque « à ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples » (Jn 13, 35), de s’ « avertir mutuellement » (Rom. 15,14) et de « se saluer mutuellement d’un saint baiser » (Rom. 16,16). 

Hospitalité eucharistique, chemin d’œcuménisme ou obstacle?

Nous pensons que la marche œcuménique ouverte par le Concile Vatican II, est maintenant arrêtée. Un des obstacles-clé est « l’impossibilité » de célébrer ensemble l’Eucharistie (= intercommunion). La position catholique officielle est que cette célébration ne sera possible qu’une fois réalisé un consensus sur des questions doctrinales et ecclésiales. Au contraire pour celles et ceux qui forment le « peuple œcuménique », qui compte de nombreux catholiques, l’Eucharistie peut aider à créer des liens chrétiens, en dépit de divergences confessionnelles restant à surmonter. De telles célébrations ne vont pas contre la demande de Jésus aux croyants « faites ceci en mémoire de moi ».

Quoi qu’il en soit, pourquoi ne pourrions-nous pas, sans plus attendre, exercer au moins l’hospitalité eucharistique, comme un remède fortifiant qui conduira à la fin nos Églises à s’accepter les unes les autres et à se rencontrer? En réalité ce ne sont pas les Églises qui invitent à l’Eucharistie mais le Christ qui invite à sa table. Il est venu guérir les malades et non les bien portants et appeler à la fête les estropiés et les boiteux. Il appelle le peuple chrétien et les Églises à Sa table, à deux seules conditions : se savoir pécheurs, et désirer garder sa Parole. Pourquoi les Églises poseraient-elles des conditions que Jésus n’a pas posées?

Nous ne sommes pas seuls à vouloir aller dans cette voie. En 2003 les Instituts œcuméniques de Bensheim, Strasbourg et Tübingen ont établi les raisons pour lesquelles l’hospitalité eucharistique mutuelle (entre catholiques et luthériens, par exemple) est une démarche théologiquement responsable et dans de nombreux cas pastoralement requise, en dépit de différences de compréhension théologique et dans la pratique ecclésiale déjà existante. 

Notre Eucharistie partage-t-elle la perspective libératrice de Jésus?

Nous estimons fondamental d’examiner la consistance réelle du grand nombre d’assemblées eucharistiques célébrées dans le monde, pour vérifier si elles tentent d’accomplir l’histoire du salut, en inversant les « règles du monde » : celles-ci prévoient les fêtes pour les riches, les pauvres devant se contenter des restes (Lc. 16, 19-31). En ce début de troisième millénaire, les catholiques, ne peuvent que se demander si beaucoup d’esclaves et de maîtres, d’hommes et de femmes sont assis dans l’assemblée eucharistique en égaux, si on célèbre avec Marie dans le chant du Magnificat la fête des pauvres et des sans espoir, si on accueille la présence aimante de Dieu qui aide à changer notre pyramide de pouvoirs et à bâtir un nouvel ordre domestique, social, économique et politique fondé sur la non violence, sur la confiance dans le dialogue avec l’ennemi et sur la résistance à la provocation.

À ce sujet nous faisons nôtre la Lettre apostolique Mane nobiscum Domine, (Reste avec nous, Seigneur) par laquelle le pape Wojtyła proclama l’année de l’Eucharistie. Ce texte, au § 28, fait une liste des nombreuses carences de notre monde que « les communautés diocésaines et paroissiales » devraient tenter d’atténuer :

« La tragédie de la faim qui frappe des centaines de millions d’êtres humains, les maladies qui accablent les pays en développement, la solitude des personnes âgées, les privations que connaissent les chômeurs, les luttes des immigrés. Ce sont des maux présents même – quoiqu’à un moindre degré – dans les pays les plus riches. Ne nous leurrons pas: c’est à notre amour les uns pour les autres et en particulier à notre souci de ceux qui sont dans le besoin que nous serons reconnus comme vrais disciples du Christ (Jn. 13, 35; Mt. 25, 31-46). Tel sera le critère de l’authenticité de nos eucharisties. »

 

 

 4 octobre 2005

(Traduction : Hubert Tournès)

 

 

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