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Le véritable enjeu:
l'annonce de la «Bonne Nouvelle» aujourd'hui

Joseph Giguère


 

 

Je suis ce qu'on peut appeler, «prosaïquement», un croyant pratiquant. Disons que ma foi a suffisamment de signification dans ma vie pour me pousser à m'investir sérieusement dans l'Église afin de contribuer à la diffusion de son message et à sa mission de sens et de lumière dans le monde. En juin dernier, mon enthousiasme adorateur n'a toutefois pas été assez ardent pour m'inciter à accompagner les membres de ma communauté qui, avec des milliers d'autres, sont allés à Québec pour participer au congrès eucharistique international.

J'ai un affectueux respect pour la dévotion particulière des personnes qui ont participé à l'événement mentionné, sur un sujet au coeur de la vie de l'Église. Si j'accepte qu'une musulmane ou un écolier sikh exprime sa relation avec la transcendance par le port d'un foulard ou d'un kirpan, je ne vois pas pourquoi je me formaliserais devant un catholique rendant un culte à Dieu à travers une parcelle de pain en mémoire des gestes et paroles de Jésus le soir du jeudi saint.

En marge de mon respect pour les pratiques cultuelles des individus, j'étais désolé d'observer que la seule forme de participation significative de notre Église au 400e de Québec ait été l'organisation d'un congrès eucharistique. Le succès interne que semble avoir connu cet événement, en raison de la qualité exceptionnelle de plusieurs des témoins qui y sont intervenus, dont Jean Vanier, la Burundaise Marguerite Barankitse, la Gaspésienne Huguette Leblanc, l'ex-politicien suisse Nicolas Buttet, devenu prêtre et fondateur d'une communauté eucharistique, le cardinal Jean-Claude Turcotte et des dizaines d'autres, dont j'ai pu apprécier les prestations grâce à Internet, n'a atténué qu'à moitié ma désolation.

À l'heure des accommodements et des réflexions identitaires, où comme peuple, comme société civile et laïque, nous sommes en quête de l'intelligence de notre histoire, où nous cherchons à retracer la genèse de l'âme québécoise, à décanter nos valeurs constituantes, issues de l'osmose entre le projet social de l'Évangile et notre lutte de survivance, je suis navré que l'Église à laquelle j'appartiens n'ait pas trouvé une façon moins cléricale et hiératique de s'inscrire dans cette démarche collective de recherche de sens de notre parcours historique québécois. Par exemple, au delà d'une festivalière évocation du passé, je me demande selon quels critères de jugement on a pu penser que le message de masse le plus approprié de l'Église à l'endroit du Québec laïc de 2008 devait prendre la forme d'une parade d'ostensoir, ouverte par un cortège de cardinaux revêtus d'habits plus proches de l'époque monarchique et des prescriptions du Lévitique de l'Ancien Testament que d'une tenue de convivialité en accord avec la société d'aujourd'hui.

Une Église en mouvance de retour vers le passé

Reléguant dans l'ombre des prestations, des conférences spirituelles, théologiques et historiques d'une qualité remarquable, dont plusieurs témoignaient d'engagements humains et sociaux lumineux, l'image publique qui risque de rester de ce congrès eucharistique, en raison de sa configuration cléricale et de l'aura conservatrice de ses principales têtes d'affiche, est celle d'une Église en mouvance de retour vers le passé. Dans sa courte homélie des Plaines d'Abraham, prononcée depuis son siège romain, le pape en a profité, mine de rien, pour planter quelques jalons indiquant sa frontière face à un certain nombre de questions morales, doctrinales et disciplinaires dans l'air du temps. Il a demandé de lutter pour que toute personne soit respectée «depuis sa conception jusqu'à sa mort naturelle», a évoqué l'immuabilité de la liturgie, qui n'appartient pas aux fidèles, «mais qui est un trésor de l'Église», a rappelé la nécessité de se confesser de ses péchés graves avant d'aller recevoir le corps du Christ, a convié à une communion de désir ceux qui «ne peuvent pas communier en raison de leur situation» (matrimoniale?) et pour «que jamais le peuple de Dieu ne manque de ministres pour lui donner le corps du Christ», et a invité «à transmettre l'appel au sacerdoce aux jeunes garçons».

La fenêtre ouverte sur le monde par Jean XXIII est-elle en train de se refermer? Cela est une évidence pour plusieurs. Le moins que l'on puisse dire est que l'optimisme face à la modernité et au monde de ce temps qui prévalait dans les beaux jours de Vatican 2 s'est considérablement refroidi.

L'Église d'aujourd'hui ne nie toutefois pas que le déferlement de la modernité, notamment dans les pays développés, l'a plongée dans une crise, que ses lieux de culte se dégarnissent et que les jeunes sont de plus en plus étrangers à son discours et à ses rites. Elle souhaite bien sûr un renversement de sa situation de déclin. Cependant, elle ne semble pas croire qu'elle doive se remettre en cause pour autant. Elle semble se comporter à toutes fins pratiques comme si l'adhésion ou la désaffection des personnes à son endroit n'avait rien à voir avec son discours, ses normes, sa morale, l'attitude de ses représentants, son fonctionnement, la nature et la qualité de ses cérémonies et de ses activités. Elle semble se dire que si les gens s'éloignent, c'est parce qu'ils n'ont plus la grâce de la foi et que par conséquent une transformation de sa façon de faire n'y changerait rien; Dieu qui les a laissé partir et les ramènera bien quand il le décidera; entre-temps, il suffit de prier très fort. Devant une telle attitude, on ne sait plus trop si on se trouve en présence d'un véritable abandon à Dieu ou d'une crainte pusillanime qui ne sait plus oser de changements, sauf ceux qui sont en direction du passé.

Continuer d'étonner le monde

Que dire de tout cela? Le congrès eucharistique n'aura probablement rien résolu. L'intensité de la dévotion des fidèles au corps et au sang du Christ sous la forme du pain et du vin n'était pas nécessairement en cause. Le véritable enjeu, c'est l'annonce de la Bonne Nouvelle aujourd'hui. L'Église est née dans la lumière du matin de Pâques, lorsque Marie-Madeleine et les apôtres ont témoigné: «Nous avons vu le Seigneur.» Cependant, quand cette croyance fondatrice, quand cette Nouvelle destinée à l'humanité entière et dont nous sommes les porteurs n'arrive plus à nous garder rassemblés, à convoquer de nouveaux adeptes et hérauts, à étonner le monde, comme le firent Pierre et les onze à Jérusalem, à la Pentecôte, il faut courageusement, dans la foi et l'espérance, en chercher la cause. S'agit-il du message, de ses porteurs ou de l'état de la société? Cela demande de prier, bien sûr, mais en même temps de réfléchir profondément, de chercher, de consulter, d'ouvrir un vaste débat, sorte de concile populaire élargi au plus grand nombre de croyants et à la société elle-même. On peut faire le pari que c'est dans la mesure où elle entrera plus profondément en relation avec les humains de ce temps, qu'elle s'engagera envers eux, écoutant et faisant siens leurs peines, leurs cris, leurs aspirations et leurs joies, que l'Église saisira mieux la lumière qui l'a fait naître et pourra l'annoncer avec des accents qui continueront d'étonner le monde.


Joseph Giguère est membre du Conseil de pastoral des communautés Saint-Bernard et Saint-François d'Assise à Montréal.


Le Devoir, 13 août 2008

 

 

 

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