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Je suis ce qu'on peut
appeler, «prosaïquement», un croyant pratiquant.
Disons que ma foi a suffisamment de
signification dans ma vie pour me pousser à
m'investir sérieusement dans l'Église afin de
contribuer à la diffusion de son message et à sa
mission de sens et de lumière dans le monde. En
juin dernier, mon enthousiasme adorateur n'a
toutefois pas été assez ardent pour m'inciter à
accompagner les membres de ma communauté qui,
avec des milliers d'autres, sont allés à Québec
pour participer au congrès eucharistique
international.
J'ai un affectueux respect
pour la dévotion particulière des personnes qui
ont participé à l'événement mentionné, sur un
sujet au coeur de la vie de l'Église. Si
j'accepte qu'une musulmane ou un écolier sikh
exprime sa relation avec la transcendance par le
port d'un foulard ou d'un kirpan, je ne vois pas
pourquoi je me formaliserais devant un
catholique rendant un culte à Dieu à travers une
parcelle de pain en mémoire des gestes et
paroles de Jésus le soir du jeudi saint.
En marge de mon respect
pour les pratiques cultuelles des individus,
j'étais désolé d'observer que la seule forme de
participation significative de notre Église au
400e de Québec ait été l'organisation d'un
congrès eucharistique. Le succès interne que
semble avoir connu cet événement, en raison de
la qualité exceptionnelle de plusieurs des
témoins qui y sont intervenus, dont Jean Vanier,
la Burundaise Marguerite Barankitse, la
Gaspésienne Huguette Leblanc, l'ex-politicien
suisse Nicolas Buttet, devenu prêtre et
fondateur d'une communauté eucharistique, le
cardinal Jean-Claude Turcotte et des dizaines
d'autres, dont j'ai pu apprécier les prestations
grâce à Internet, n'a atténué qu'à moitié ma
désolation.
À l'heure des
accommodements et des réflexions identitaires,
où comme peuple, comme société civile et laïque,
nous sommes en quête de l'intelligence de notre
histoire, où nous cherchons à retracer la genèse
de l'âme québécoise, à décanter nos valeurs
constituantes, issues de l'osmose entre le
projet social de l'Évangile et notre lutte de
survivance, je suis navré que l'Église à
laquelle j'appartiens n'ait pas trouvé une façon
moins cléricale et hiératique de s'inscrire dans
cette démarche collective de recherche de sens
de notre parcours historique québécois. Par
exemple, au delà d'une festivalière évocation du
passé, je me demande selon quels critères de
jugement on a pu penser que le message de masse
le plus approprié de l'Église à l'endroit du
Québec laïc de 2008 devait prendre la forme
d'une parade d'ostensoir, ouverte par un cortège
de cardinaux revêtus d'habits plus proches de
l'époque monarchique et des prescriptions du
Lévitique de l'Ancien Testament que d'une tenue
de convivialité en accord avec la société
d'aujourd'hui.
Une Église en mouvance de retour vers le passé
Reléguant dans l'ombre des
prestations, des conférences spirituelles,
théologiques et historiques d'une qualité
remarquable, dont plusieurs témoignaient
d'engagements humains et sociaux lumineux,
l'image publique qui risque de rester de ce
congrès eucharistique, en raison de sa
configuration cléricale et de l'aura
conservatrice de ses principales têtes
d'affiche, est celle d'une Église en mouvance de
retour vers le passé. Dans sa courte homélie des
Plaines d'Abraham, prononcée depuis son siège
romain, le pape en a profité, mine de rien, pour
planter quelques jalons indiquant sa frontière
face à un certain nombre de questions morales,
doctrinales et disciplinaires dans l'air du
temps. Il a demandé de lutter pour que toute
personne soit respectée «depuis sa conception
jusqu'à sa mort naturelle», a évoqué
l'immuabilité de la liturgie, qui n'appartient
pas aux fidèles, «mais qui est un trésor de
l'Église», a rappelé la nécessité de se
confesser de ses péchés graves avant d'aller
recevoir le corps du Christ, a convié à une
communion de désir ceux qui «ne peuvent pas
communier en raison de leur situation»
(matrimoniale?) et pour «que jamais le peuple de
Dieu ne manque de ministres pour lui donner le
corps du Christ», et a invité «à transmettre
l'appel au sacerdoce aux jeunes garçons».
La fenêtre ouverte sur le
monde par Jean XXIII est-elle en train de se
refermer? Cela est une évidence pour plusieurs.
Le moins que l'on puisse dire est que
l'optimisme face à la modernité et au monde de
ce temps qui prévalait dans les beaux jours de
Vatican 2 s'est considérablement refroidi.
L'Église d'aujourd'hui ne
nie toutefois pas que le déferlement de la
modernité, notamment dans les pays développés,
l'a plongée dans une crise, que ses lieux de
culte se dégarnissent et que les jeunes sont de
plus en plus étrangers à son discours et à ses
rites. Elle souhaite bien sûr un renversement de
sa situation de déclin. Cependant, elle ne
semble pas croire qu'elle doive se remettre en
cause pour autant. Elle semble se comporter à
toutes fins pratiques comme si l'adhésion ou la
désaffection des personnes à son endroit n'avait
rien à voir avec son discours, ses normes, sa
morale, l'attitude de ses représentants, son
fonctionnement, la nature et la qualité de ses
cérémonies et de ses activités. Elle semble se
dire que si les gens s'éloignent, c'est parce
qu'ils n'ont plus la grâce de la foi et que par
conséquent une transformation de sa façon de
faire n'y changerait rien; Dieu qui les a laissé
partir et les ramènera bien quand il le
décidera; entre-temps, il suffit de prier très
fort. Devant une telle attitude, on ne sait plus
trop si on se trouve en présence d'un véritable
abandon à Dieu ou d'une crainte pusillanime qui
ne sait plus oser de changements, sauf ceux qui
sont en direction du passé.
Continuer d'étonner le monde
Que dire de tout cela? Le
congrès eucharistique n'aura probablement rien
résolu. L'intensité de la dévotion des fidèles
au corps et au sang du Christ sous la forme du
pain et du vin n'était pas nécessairement en
cause. Le véritable enjeu, c'est l'annonce de la
Bonne Nouvelle aujourd'hui. L'Église est née
dans la lumière du matin de Pâques, lorsque
Marie-Madeleine et les apôtres ont témoigné:
«Nous avons vu le Seigneur.» Cependant, quand
cette croyance fondatrice, quand cette Nouvelle
destinée à l'humanité entière et dont nous
sommes les porteurs n'arrive plus à nous garder
rassemblés, à convoquer de nouveaux adeptes et
hérauts, à étonner le monde, comme le firent
Pierre et les onze à Jérusalem, à la Pentecôte,
il faut courageusement, dans la foi et
l'espérance, en chercher la cause. S'agit-il du
message, de ses porteurs ou de l'état de la
société? Cela demande de prier, bien sûr, mais
en même temps de réfléchir profondément, de
chercher, de consulter, d'ouvrir un vaste débat,
sorte de concile populaire élargi au plus grand
nombre de croyants et à la société elle-même. On
peut faire le pari que c'est dans la mesure où
elle entrera plus profondément en relation avec
les humains de ce temps, qu'elle s'engagera
envers eux, écoutant et faisant siens leurs
peines, leurs cris, leurs aspirations et leurs
joies, que l'Église saisira mieux la lumière qui
l'a fait naître et pourra l'annoncer avec des
accents qui continueront d'étonner le monde.
Joseph Giguère est membre du Conseil de pastoral
des communautés Saint-Bernard et Saint-François
d'Assise à Montréal.
Le Devoir,
13 août 2008
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