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Une liturgie sans engagement
mystique
Les pharaons d'Égypte ont été divinisés et les
monuments ne cessent de représenter leur
investiture divine. Lorsque, plus tard,
Alexandre le Grand a conquis l'Égypte, il ne
crut pas pouvoir assurer sa domination sur les
pays conquis sans se faire reconnaître comme
Dieu. De même les empereurs romains, pour
cimenter l'unité de leur empire, acceptèrent,
puis imposèrent finalement, cette divinisation
de Rome et de leur personne.
Mais cette divinisation du pharaon entraînait
aussi, presque nécessairement, la « pharaonisation »
du dieu. Il y avait une symbiose, une sorte de
communauté de vie où les réactions étaient
réciproques et, finalement, l'image de la
divinité se modelait sur celle du pharaon
divinisé.
Dans quelle mesure cette situation ne s'est-elle
pas reproduite au cours des siècles même dans la
pensée d'Israël? Dans quelle mesure notre
liturgie ne garde-t-elle pas des vestiges de cet
échange ambigu entre la royauté terrestre et la
royauté divine? Dans quelle mesure même la
conception de la royauté divine n'est-elle pas
simplement l'émanation de la royauté humaine?
Dans quelle mesure, à Byzance, la liturgie du
Palais et la liturgie de Sainte-Sophie ne
coïncidaient-elles pas dans une même image où la
royauté divine et la royauté humaine se
confondaient de nouveau?
Et dans quelle mesure notre liturgie n'est-elle
pas encore une survivance de ces liturgies
royales qui n'engagent jamais le fond de l'âme?
Ne peut-on pas penser, parfois, que, dans notre
liturgie elle-même, il s'agit de rendre hommage
à un souverain, de processionner autour de son
autel, de lui ériger un sanctuaire et, ceci une
fois accompli, on en est quitte avec Dieu, tout
cela pouvant se réaliser et célébrer sans aucune
espèce d'engagement mystique?
Quelque chose d’extrêmement
dangereux
Il est évident que, si l'homme de la rue est si
souvent complètement étranger à ce qui 'se passe
dans nos églises, c'est parce qu'il ne s'y passe
aucun événement susceptible de le toucher tant
soit peu. II ne s'y sent aucunement atteint et
concerné au plus intime de lui-même.
Il y a une religion apparente qui ne suppose
aucun engagement profond. Cela est extrêmement
grave, et nous pouvons nous demander jusqu'à
quel point ce n'est pas à propos de
l'Eucharistie qu'on en est arrivé à une
confusion aussi radicale sur l'essence même du
message de Jésus.
Une sorte de matérialisme religieux, le pire de
tous; peut tragiquement s'établir autour de
l'Eucharistie : on a un palladium, un
paratonnerre céleste, sur la maison, on peut
dormir tranquille, Dieu est là dans sa petite
boîte et on le tient constamment à sa
disposition.
S'est-on suffisamment interrogé sur la valeur de
nos communions? sur la valeur de celles des
petits enfants? Que donnent-elles? Que
changent-elles?
Dans les communions sans engagement, où l'on
compte sur l'opus operatum (un effet
immanquablement produit du fait que l'on reçoit
le sacrement), dans les communions où
mécaniquement l'on doit être sanctifié parce
qu'on a ouvert la bouche ou tendu la main pour
recevoir l'hostie : il y a là quelque chose
d'extrêmement dangereux parce qu'on ne voit plus
du tout l'exigence qui est à la base d'une
véritable conversion, et qui suppose une
nouvelle naissance; on ne voit plus l'exigence
de la communion qui implique cette
transformation radicale où l'on passe du moi
possessif au moi oblatif. Combien de prêtres
même qui célèbrent la messe tous les jours
peuvent, peut-être, en être encore là ?
Resituer l'Eucharistie dans la
perspective évangélique
Il nous faut donc resituer l'Eucharistie, il
faut la situer là où la vie de l'Église doit
retrouver son unité, il faut la situer à sa
place, c'est-à-dire dans la perspective
évangélique qui s'impose à nous dans les
derniers entretiens du Seigneur avec ses
disciples.
La dernière consigne qui retentit en toutes les
pages du récit johannique, c'est que « vous vous
aimiez les uns les autres comme je vous ai
aimés ». Et cette consigne est aussi le critère
qui fait reconnaître les disciples de jésus :
« C'est à cela que l'on reconnaîtra que vous
êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns
les autres. »
Et, pour donner une leçon de choses à ses
disciples, Jésus leur lave les pieds. « Voilà ce
que c'est que d'aimer son prochain : ce que j'ai
fait, c'est afin que vous vous le fassiez
vous-mêmes les uns aux autres. »
Aussi curieux que cela paraisse, l'Eucharistie
semble avoir disparu, elle n'est même pas nommée
en cet endroit : pourquoi? Parce qu'elle est
implicitement contenue dans ce mandatum
(ce lavement des pieds). Elle est implicitement
contenue et dans le mandatum et dans la
consigne ultime du Seigneur, « Aimez-vous les
uns les autres », parce que c'est exactement la
même chose.
« Il vous est bon que je m'en
aille »
Rappelons-nous cette parole tragique de Jésus au
cours du discours après la Cène : « Il vous est
bon que je m'en aille car, si je ne m'en vais
pas, le Paraclet, l'Esprit Saint, ne viendra pas
à vous. » Comment ne pas voir dans ces paroles
l'aveu d'un échec? Jésus n'a converti
personne... personne! Ni la foule, ni les
prêtres, ni les autorités, ni Hérode, ni ses
disciples, ni même le disciple bien-aimé qui
s'endormira comme les autres tout à l'heure au
jardin de l'Agonie : il n'a converti personne.
Et l'appel suprême qu'il adresse à ses disciples
au lavement des pieds restera sans écho : ils ne
comprennent pas que le royaume de Dieu est
au-dedans d'eux-mêmes.
Ils ne comprendront pas que c'est pour faire
éclore ce royaume intérieur que Jésus se met à
genoux devant eux pour leur laver les pieds, et
ils ne comprennent pas davantage que c'est pour
desceller la pierre de nos coeurs que Jésus
meurt sur la croix. Et la dernière question
qu'ils poseront à Jésus juste avant l'Ascension
sera significative de cette totale
incompréhension.
L'humanité de jésus doit donc disparaître! Et ce
n'est que dans l'invisible, dans le feu de la
Pentecôte, qu'ils retrouveront leur Maître comme
une présence intérieure à eux, ils ne le verront
plus désormais devant eux mais au-dedans d'eux,
et c'est à ce moment-là qu'ils le reconnaîtront.
Peut-on dès lors imaginer un seul instant que
Notre Seigneur nous ait donné l'Eucharistie pour
que nous refabriquions avec ce sacrement un
culte idolâtrique, pour que nous puissions le
posséder là, à la portée de notre main, en
l'enfermant dans une boîte pour qu'il soit bien
à nous? Peut-on concevoir un pareil matérialisme
de la part du Seigneur? Peut-on imaginer qu'il
ait dérobé sa présence visible aux Apôtres pour
nous restituer dans l'hostie un foyer
d'idolâtrie, comme si nous pouvions disposer de
Dieu comme on le fait d'un objet? C'est
absolument impossible, c'est exactement le
contraire qui se passe quand jésus nous donne
l'Eucharistie.
La Rochette, 1963.
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