|
Odette
Mainville est professeure d’exégèse du Nouveau
Testament à la Faculté de théologie et de
sciences des religions de l’Université de Montréal.
Toute
occasion est prétexte à un repas « pris
ensemble»: mariage, baptême, funérailles,
anniversaire, rencontre amicale ou amoureuse, etc.
Rien d'étonnant que le Seigneur ait continué de
se manifester ainsi parmi nous, de, façon privilégiée,
dans le cadre d'un repas. C'est heureux, car cela
respecte une dimension fondamentale de la vie.
Mais nos eucharisties ont-elles encore l’air
d'un repas? Le rite actuel fait-il vraiment penser
à l'événement initial de la Cène?
Je
me propose, dans ce texte, de retracer les
origines du repas « eucharistique » en
recontextualisant cette dernière rencontre de Jésus
avec ses disciples et en questionnant le sens des
« paroles d'institution ». Pourquoi Jésus
les a-t-il prononcées ? Comment les apôtres
ont-ils pu les recevoir et les comprendre ?
Pourquoi ont-ils perpétué l'événement ?
Jésus
de Nazareth et sa mission
Disons
d'emblée qu'on ne comprendra rien à la Cène de
Jésus si on ne fait préalablement l'effort de
retracer l'itinéraire parcouru par Jésus, de
prendre en compte son milieu de vie, de
questionner ses choix et ses luttes. Tout
simplement parce que son repas final est la clôture
de l’ensemble de son parcours.
Jésus
est un homme qui a une vision de Dieu. Un Dieu
qu'il découvre à travers sa tradition et dans
les Écritures. Un Dieu qui donne priorité à la
vie et à tout ce qui la génère. Le Dieu de la
Bible, qui dédaigne le culte s’il n'est précédé
d'un vécu imprégné de justice et d'amour du
prochain ; qui n'accepte d'être servi qu'à
travers le service des êtres humains. Jésus a
conformé sa vie à cette vision de Dieu. Cela
s’est traduit dans un agir qui a sans cesse
cherché à réaliser l'intention de Dieu pour les
humains : dans des manifestations d'amour,
des gestes d'accueil, des prises de défense, des
guérisons. Il a intégré à fond cette donnée
anthropologique fondamentale de Gn 1,27(1),
présentant
les hommes et les femmes comme des êtres égaux,
de même dignité, ayant les mêmes droits. II
constate cependant que sa culture et sa tradition
religieuse ont trahi le désir de son Dieu; elles
ont trahi en culpabilisant les malades, en
humiliant les femmes, en écrasant les petits, en
exploitant les pauvres, en marginalisant les étrangers,
en repoussant les pécheurs. Elles ont défiguré
son Dieu. Jésus travaillera donc sans relâche à
rendre à Dieu son vrai visage. Pour ce faire, il
doit s'attaquer aux forces responsables de la
situation, plus particulièrement les autorités
du temps, avec toutes les conséquences qui
doivent en découler. Il y laissera sa peau.
Pour
mener son combat, Jésus se choisit des
partenaires. Des hommes et des femmes le suivent,
dont 12 qui ont fait l’objet d’un appel à une
collaboration plus étroite ; 12 à qui il
demande davantage et à qui il confie plus de
responsabilités. À ces 12, il donne des
enseignements privés; il tente de les
habiliter au discernement, de former leur
conscience, de les responsabiliser, de les rendre
autonomes face à lui. C'est une entreprise longue
et laborieuse, qui connaît des ratés(2),
mais
qui demeure néanmoins incontournable. Au terme du
parcours, on réalise qu'ils sont encore loin
d'avoir véritablement emboîté le pas à Jésus.
Alors
que la menace gronde, Jésus décide de monter à
Jérusalem avec ses disciples(3)
et d'y célébrer
la Pâque, cette grande fête juive qui commémore
la libération du peuple hébreu de l'esclavage égyptien.
Jésus risque gros. Les dirigeants du peuple sont
fatigués de voir les gens se masser autour de lui
et s'emplir le cœur du souffle de libération véhiculé
par son message. Leur autorité est ébranlée.
Ils sont irrités de voir les gens s'éblouir
devant le visage de Dieu que leur présente Jésus.
Leur crédibilité est minée. Après tout, ne détiennent-ils
pas les connaissances sur Dieu et ne sont-ils pas
mandatés pour les transmettre ? Comment ce Jésus,
qui compte un publicain(4)
et un zélote(5)
parmi
ses disciples, qui mange avec les pécheurs, qui
cite les Samaritains en exemple(6),
qui compte des
femmes parmi ses amis, qui défend la femme adultère,
qui se laisse toucher par une pécheresse, comment
un tel homme peut-il prétendre être de Dieu ?
Non ! Ils doivent l'éliminer avant que son
influence ne fasse trop de ravages.
De
tout cela, Jésus n’est que trop conscient.
Pourtant, il a la ferme conviction, d'une part,
d'avoir fidèlement accompli ce que Dieu attendait
de lui et, d'autre part, que son œuvre doit lui
survivre. Mais ses heures sont comptées. Il lui
faut donc passer le flambeau à ses disciples
avant qu'il ne soit trop tard. II choisit de le
faire au cours du repas pascal qu’ils s’apprêtent
à partager. Il n'a plus le choix. Ce repas
deviendra effectivement le moment ultime où Jésus
proposera aux siens de s'engager à sa suite et de
faire en sorte que ses choix et ses engagements se
perpétuent à travers eux. Essayons de reconstituer
la « scène ». Mais pour comprendre, un mot sur
l'anthropologie juive d'abord.
Le
corps et le sang dans la Bible
La
Bible a une conception de l'être humain qui se
distingue de celle transmise par la tradition chrétienne,
une conception qui ne connaît pas cette
dichotomie entre le corps (lequel est à toutes
fins pratiques, réduit à la notion de chair en
christianisme) et l'âme (immortelle, qui doit être
sauvée). Pour elle; l'être humain est un tout
unifié. Son corps représente, en quelque sorte,
tout ce qu'il est comme entité distincte, avec
ses traits physiques et psychologiques, avec son
esprit, son intelligence, ses talents, ses qualités,
ses défauts; bref, son être intégral dans
lequel Dieu a insufflé un souffle de vie. Son
corps se construit tout au long de son existence.
Il advient au fil de ses choix, ses réflexions,
ses fréquentations, ses joies, ses épreuves, ses
luttes, ses échecs, ses réussites... Au terme de
sa vie, son corps est son potentiel initial
enrichi de la globalité de ses expériences.
Le
sang, par ailleurs est le véhicule de la vie. Le
peuple de la Bible croit effectivement que la vie
de tout être humain circule à travers son
sang(7).
Cette conviction est si forte que l’on
en vient tout simplement à affirmer :
« La vie de toute chair, c'est son sang(8). »
Or, la vie vient de Dieu, celle de l’animal tout
autant que celle de l'être humain. Pas étonnant
que l’on considère le sang comme sacré !
Pas étonnant que l’on en interdise la
consommation ! Plus encore, Israël scellera
son alliance avec Dieu dans le sang.
Voici
ce qu'on raconte dans le livre de l'Exode(9)
à ce
sujet : Moïse, redescendant de la montagne,
fait part au peuple de la volonté de Dieu
inscrite dans la loi qu'il leur rapporte. Il
invite le peuple à s'engager à respecter cette
loi et à mettre en pratique ses préceptes. D'une
seule voix, le peuple répond : « Toutes
les paroles que Dieu a prononcées, nous les
mettrons en pratique. » Cette réponse du
peuple est gage de vie. En effet, vivre selon les
vues de Dieu est la façon la plus sûre de bâtir
le monde. Moïse veut donc, dans un rituel
hautement symbolique, conclure le contrat entre
Dieu et son peuple. Il demande que l'on apporte le
sang de jeunes taureaux ; il en prend la
moitié et le répand sur l'autel, qui symbolise
la présence de Dieu ; il prend l'autre moitié
et en asperge le peuple. Ainsi, le même sang,
versé sur l’autel et sur le peuple, rétablit
les liens de vie commune entre Dieu et son peuple.
Autrement dit, la communication est recréée
entre Dieu et son peuple par la vie qui circule
dans le sang. Or, à chaque année, on répétera
le rituel sacrificiel afin de purifier le peuple
de ses péchés et de renouer les liens rompus
avec Dieu(10).
Les paroles de Jésus
Jésus
et ses disciples se sont rassemblés pour célébrer,
selon la coutume juive, la grande fête de Pâque.
Donc, rien de neuf ! Rien de neuf non plus,
quant au rituel, puisque la bénédiction sur le
pain suivi de la fraction et du partage, de même
que la bénédiction sur le vin et le partage de
la coupe font partie intégrante du repas pascal
juif. Mais le repas prend une tournure particulière
en raison du sort inéluctable qui attend Jésus.
On
peut imaginer l'atmosphère à couper au couteau
qui règne au sein du groupe. L'intensité
affective, l'angoisse, la peur, la douleur, la déception,
l'impuissance, mais aussi la chaleur inouïe qui
tisse sur une même toile toutes ces émotions. Jésus
se sait traqué ; les disciples sont au bord de la
déroute. Voilà pourquoi Jésus; dans une
incommensurable foi en Dieu, ne voit d'autre issue
que de passer le flambeau à ses disciples. Geste
de foi s'il en est un, considérant la faiblesse
de ces derniers, celle manifestée depuis le départ
de la Galilée et celle se manifestant au moment
de l'arrestation de Jésus. Les paroles de Jésus
accompagnant les gestes traditionnels de bénédiction
et de partage les chargent d'un sens inédit.
Quand
Jésus prononce les paroles : « Ceci
est mon corps… Ceci est mon sang », il
recourt à l'imagerie sémitique dans sa plus
noble expression(11).
« Ceci est mon corps »
signifie: « ceci symbolise et rend présent
ce que je suis », impliquant « tout ce
que j’ai fait, tout ce que j'ai enseigné, tout
ce que j'ai espéré, tout ce pour quoi j'ai vécu ».
Et quand il dit : « Prenez et mangez »,
il n'invite certes pas à consommer sa chair, mais
bien à communier à sa personne; à reconnaître
ce qu'il a été et ce qu'il est et à s'associer
à lui. Quand il dit : « Ceci est mon
sang », il présente le vin comme le symbole
de sa vie. « Prenez et buvez » peut être
ainsi paraphrasé : « Abreuvez-vous de
mon sang afin que nous vivions de la même vie ;
communiez à ma vie afin qu'elle coule dans vos
veines. » On sait pertinemment aussi le sens
du « boire à la même coupe » qui
signifie souscrire à une même cause. Ainsi, si
les disciples acceptent de manger le pain et de
boire le vin, ils scellent leur engagement avec Jésus.
Or, c'est exactement ce que Jésus attend d'eux et
rien de plus dans les circonstances.
La
scène nous place donc clairement en présence
d’une pressante invitation aux disciples à
faire leur la mission de Jésus, afin que se
poursuivent ses œuvres. C'est une exhortation à
s'engager à sa suite, Cela dépasse à la fois
l'intention de Jésus et le contexte spécifique
de la rencontre d'imaginer qu'un changement
advient, ou est destiné à advenir, dans le
pain(12)
et dans le vin. Comment croire, en effet,
dans ce moment survolté où Jésus essaie de
convaincre ses disciples que l'œuvre doit se
poursuivre malgré son départ, que ceux-ci aient
pu penser un instant : « Voilà! Nous
sommes maintenant en présence de la chair et du
sang de notre ami Jésus sous les apparences du
pain et du vin » ?
Par
ailleurs, quand ils ont saisi que la résurrection
était l'approbation totale de Dieu à l'endroit
de l'œuvre intégrale de Jésus, il n’est pas
étonnant qu'ils aient choisi de refaire ce repas
pour se rappeler sans cesse qu' en mangeant le
pain et en buvant le vin, ils avaient alors épousé
la cause de Jésus. La commémoration de la Cène(13)
devenait donc le lieu privilégié pour renouveler
leur engagement initial et pour le relancer,
toujours selon les circonstances nouvelles de la
communauté. Cela demeure vrai aujourd'hui encore.
Le mémorial du dernier repas de Jésus doit
demeurer le lieu privilégié du renouvellement de
l'engagement à sa cause, qui se concrétise dans
la vie de tous les jours.
Quant
au sens de la parole « cette coupe est la
nouvelle alliance en mon sang [...] offert pour la
multitude », il acquiert toute sa limpidité
au-delà de la résurrection. En effet le sang de
Jésus, c'est-à-dire sa vie, devient le lieu
nouveau où les ponts sont à jamais rétablis
avec Dieu sans restriction ethnique ; la
nouvelle alliance convient à tous les peuples de
la terre. Elle remplace la première qu' il
fallait répéter à chaque année au jour du
pardon (Yom Kippour).
Ce
parcours nous amène enfin à interroger la
pertinence du terme « eucharistie »
pour désigner le mémorial de la Cène. « Eucharistie »
vient du grec eucharistia signifiant
« reconnaissance » ou « action
de grâce ». Est-ce bien d’une action de
grâce dont il est question au dernier repas avec
Jésus ? Finalement, le terme « messe »,
émanant du latin mittere signifiant
« envoyer », était beaucoup plus
proche de l'intention originale de l'événement,
celle d'envoyer les chrétiens dans le monde pour
poursuivre l'œuvre
de Jésus. Mais plus encore, à l'intérieur
de l'eucharistie s'est installée l'adoration. Un
véritable déplacement s'est donc opéré, à la
fois, par rapport au sens du terme « eucharistie »
et par rapport à la portée initiale de la Cène.
Alors que Jésus a demandé de s'engager, on l'a
adoré. C'est beaucoup moins contraignant !
1.
« Dieu créa l'homme à son image, à son image
il le créa homme et femme il les créa.»
2.
Parmi ces ratés : la requête de Jacques et
Jean pour une place de choix dans le Royaume (Mc
10,37), la trahison de Judas (Mc 14,43‑45),
le reniement de Pierre (Mc 14,66‑72),
l'abandon de ses disciples au moment de son procès
(Mc 14,50).
3.
Le groupe qui a suivi Jésus depuis la Galilée
jusqu' à Jérusalem comptait, en plus des Douze,
un certain nombre de femmes, selon les quatre évangiles
(Mt 27,55 ; Mc 15,40‑41 ; Lc 23,55 ;
Jn 19,25).
4.
Juif chargé de collecter les impôts au profit
des occupants romains, considéré comme pécheur
public et inscrit sir la liste noire.
5. Mc 3,18.
6.
Le peuple samaritain, fruit d'un métissage israélite/païen,
est détesté du peuple juif.
7. Lv 17,11 : « Oui, la vie de la chair
est dans le sang. »
8. Lv 17,14.
9.
Ex 24,1-8.
10.
À noter que ce n'est pas la souffrance infligée
à l'animal qui efface les fautes du peuple, mais
bien le sang qui purifie en renouvelant l'alliance
avec Dieu. L'immolation de l'animal est la
technique nécessaire en vue de l'obtention du
sang. II importe aussi de préciser que le mot
« sacrifice » ne signifie pas
souffrance, mais plutôt offrande à la divinité.
Ainsi, un sacrifice pouvait tout autant être une
libation d'huile ou l'oblation de produits
agricoles que l'immolation d'un animal.
11.
Ne lit-on dans le livre des Proverbes (9,5-6) ces
paroles attribuées à la sagesse de Dieu :
« Venez, mangez de mon pain et buvez
de mon vin que j'ai préparé !
Quittez la niaiserie
et vous vivrez, marchez droit dans la voie
de l'intelligence » ?
12.
M. E. Boismard affirme : « Le pain
n’est pas physiquement changé en corps du
Christ, mais reste ce qu'il a toujours été :
du pain. On demeure donc sur le plan du symbole. »
(M. E. Boismard, Jésus, un homme de Nazareth.
Raconté par l'évangéliste Marc, Paris,
Cerf,1996, p. 191)
13.
« Cène » vient du mot latin cena
signifiant « repas du soir ».
(Texte extrait du livre publié sous la
direction de Georges Convert :
Le repas aujourd’hui… en mémoire de lui. Voir
le compte-rendu sur notre site. Reproduction
autorisée.)
|