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Odette Mainville
est professeure en exégèse du Nouveau Testament à
la faculté de théologie et de science des
religions de l’Université de Montréal. Elle a
abondamment contribué à rendre accessible au grand
public les acquis de la recherche biblique. Elle
fut co-présidente du Réseau Culture et Foi en
1997-98.
La première fois
que j’ai présenté ce à quoi j’en étais arrivée
dans mes convictions personnelles relativement au
repas sacré, c’était en janvier 1995, à l’occasion
d’une retraite dans une communauté religieuse. Il
y avait à l’époque des réticences énormes.
Et la dernière
fois que j’ai présenté cette même démarche, en
Gaspésie, devant une cinquantaine de religieuses,
il y a un mois et demi, la réception fut
extraordinaire. Après, nous avons fait ensemble
une célébration d’une richesse inouïe.
Je pense que
nous en sommes là. Nous avons la théorie, il faut
passer à l’action : implanter des pratiques
nouvelles dans nos milieux.
J’aime parler du
« mémorial
» du dernier repas de Jésus. Je parle
toujours du repas sacré en termes de mémorial.
Mais pour faire mémoire de quelqu’un, il faut
d’abord connaître ce quelqu’un. Or, on a célébré
la messe pendant des siècles sans trop s’informer
sur le personnage qui est à l’origine de cet
événement. (C’est extraordinaire comme on peut
faire le rituel en faisant peu mémoire de lui.
Quand on essaie de renouveler, de rajeunir, de
régénérer l’Eucharistie, on devrait commencer par
faire de l’évangélisation. On devrait commencer
par connaître le personnage Jésus.)
Qu’est-ce qui a
amené Jésus à célébrer ce repas, de cette manière,
avec ses disciples ? A-t-il, à ce moment-là,
inventé un rituel nouveau ? Et s’il n’a
rien inventé de nouveau, a-t-il voulu conférer une
valeur nouvelle à un rituel existant ?
Puisque ce
rituel a traversé deux mille ans d’histoire (sous
diverses formes il est vrai), il a dû se passer
quelque chose d’important pour que l’événement ait
eu un tel impact sur son passage, et nous revienne
encore aujourd’hui.
Pour bien saisir les ancrages du mémorial, il faut
se dire qu’il y a eu un avant; puis il y a eu le
rituel (nous allons nous concentrer sur ce point);
et il y a eu, après, quelque chose qui a propulsé
cet événement dans l’histoire.
Jésus avant la Cène
On dénature le
rituel de la Cène si on ne le rattache pas à la
personne, aux idéaux, aux options, bref à la vie
de Jésus.
Lorsque Jésus
monte à Jérusalem pour célébrer la Pâque, il ne
s’en vient pas instituer un rite nouveau, mais
célébrer la Pâque avec son groupe de disciples.
Jésus n’est pas naïf, il sait ce qui l’attend,
parce que, tout au long de sa mission, par ses
attitudes, ses choix, ses idéaux, il a contesté la
tradition, la loi, les autorités religieuses du
temps. Jérusalem, siège du Temple, est l’étape
ultime. Si Jésus veut faire passer son message, il
doit aller jusqu’au bout, au cœur de la communauté
juive.
Jésus a contesté
parce qu’il avait une image de Dieu. Pour être
fidèle à cette vision, la mener à terme, il devait
entrer en opposition avec ceux qui, selon lui,
avaient dévisagé Dieu.
Faire advenir la vision
de Dieu sur l’humanité
Comment Jésus
conteste-t-il ? Il met en pratique de façon
intégrale ce qu’il trouve dans la Genèse : Dieu a
créé l’homme et la femme égaux, à son image et à
sa ressemblance. Avoir cela en tête, bien gravé,
change la vision de l’humanité. La promotion de la
dignité humaine va préoccuper Jésus constamment.
Sa vision de Dieu passe par un engagement envers
la race humaine. Elle explique sa conduite face
aux marginaux, aux laissés pour compte, aux
femmes. On a vite oublié que Jésus a eu des femmes
parmi ses disciples; c’était radicalement novateur
à une époque où les femmes se voilaient pour
franchir le seuil de leur maison. Jésus s’assoit à
table avec les pécheurs, à l’encontre des
prescriptions religieuses. Il entre en relation
avec des catégories de gens qui sont rejetées.
Devant son
comportement, les autorités finissent par se
dire : cet homme ne peut pas être de Dieu, parce
que tout ce qu’il fait s’oppose à notre loi et à
nos traditions. Pourtant, par ses actions, Jésus
prétend redonner à Dieu son vrai visage. Ses
disciples sont un échantillonnage de ce qu’on peut
lui reprocher. Il y a parmi eux un zélote (un
révolté), un publicain (un juif qui travaille pour
les occupants romains), des gens illettrés,
ordinaires, sans formation particulière, sans
notoriété ni influence.
Jésus met
également en question une série de rituels, de
lois, d’institutions qui n’ont plus leur raison
d’être et ne sont plus signifiants. Il veut
redonner sa vraie place au sabbat (le sabbat est
là pour les êtres humains, et non pas les être
humains pour le sabbat), faire sauter les
prescriptions alimentaires qui dressent des
barricades entre les êtres humains. Il va mettre
de l’ordre dans beaucoup de choses.
Le comble, c’est
son attitude envers les marginaux, les étrangers.
Il va aller jusqu’à donner en exemple un
Samaritain, alors que les Samaritains sont
maudits, honnis, détestés par les juifs. Il
signifie par là que l’« orthodoxie » consiste à
bien agir.
Donc, pour
Jésus, Dieu donne priorité à la vie et à tout ce
qui la génère. Si des situations avilissent,
détruisent la vie, faisons ce qu’il faut pour en
sortir. Jésus a constamment cherché à réaliser les
intentions de Dieu pour les être humains. C’est la
force motrice de sa mission. Par des
manifestations d’amour, des gestes d’accueil, des
prises de défense, des guérisons et ainsi de
suite, il met résolument en pratique la vision
anthropologique de la Genèse : tous égaux, avec
les mêmes droits. Il a bien compris aussi
l’enseignement des prophètes : Isaïe, Michée,
Osée, à savoir que Dieu dédaigne le culte s’il
n’est précédé de justice et d’amour du prochain.
Ainsi, dans Mt 25, on passe la rampe, on est du
bon côté, si on s’est occupé du prochain et si on
a pratiqué la justice et la charité.
Cela soulève des
questions sur la pratique cultuelle. Il ne s’agit
pas de l’exclure, mais elle n’a de sens que si
elle est précédée d’un vécu qui correspond aux
attentes de Dieu.
Jésus a aussi
contesté le Temple, à cause de ses scandales. Le
Temple n’était pas seulement un lieu de prières et
de sacrifices. C’était le siège du gouvernement,
la banque centrale, les Finances, la Cour… Or,
peu de temps avant la Pâque, Jésus « fait le
ménage » dans le Temple (geste significatif,
quelle que soit son ampleur réelle).
Au risque de sa vie
Jésus ne peut
pas continuer son chemin sans se faire exécuter,
parce qu’il entre en conflit avec des autorités
habituées à diriger par la répression et la
coercition, à garder les gens dans le rang. Jésus
conteste la Loi. Il n’y a pas de dichotomie entre
loi civile et loi religieuse à l’époque; la Loi
est partout, elle est le moteur de la vie du
peuple. Jésus dit aux gens de lever la tête, de se
servir de leur jugement. Rien n’est plus dangereux
qu’un peuple qui décide d’être libre et de prendre
sa destinée en charge.
Donc Jésus
arrive à Jérusalem pour le repas de la Pâque avec
ses amis. Moi, j’imagine que ce soir-là,
l’atmosphère est tendue et chargée d’émotions.
Rappelez-vous : Pierre, quand ils sont encore en
Galilée, le tire par la manche pour qu’il n’aille
pas à Jérusalem. C’est que sa réputation est
faite. Les disciples savent bien qu’ils vont se
faire arrêter, et peut-être exécuter. À Jérusalem,
au temps de la Pâque, c’est bondé, des pèlerins
sont venus de tout l’empire romain, le
représentant de l’empereur est sur les lieux, il y
a des milices partout. Il suffirait d’une
étincelle pour mettre le feu aux poudres. Jésus
est surveillé, et quand il se retrouve avec ses
amis, il sait qu’il n’ira pas bien loin.
Il est convaincu
que le visage de Dieu est bien celui qu’il a
présenté, mais sa vie semble aboutir à un échec,
et il va mourir. Que se passe-t-il alors ? Bon, on
discute beaucoup l’idée de la conscience
messianique (« Jésus savait-il que… »). Pour ma
part, je pense que si Jésus a eu une conscience
profonde du « réel », c’est bien au terme de sa
vie, où tout semble s’écrouler, alors qu’il est
convaincu d’avoir mené le bon combat. Car Jésus
pose un acte de foi ultime en essayant de passer
le flambeau à son groupe : des gens qu’il a
traînés pendant — peut-être — un an et demi, qu’il
a essayé d’instruire, des illettrés, probablement,
pour onze sur douze, sans pouvoir, originaires de
la Galilée (de ce seul fait, on était marqué),
sans argent, sans influence.
La
foi et la confiance qu’il met en Dieu en demandant
à ses disciples de poursuivre le chemin sont assez
extraordinaires. Et cela se fait au dernier repas.
Le dernier repas
Jésus s’apprête
à célébrer le repas pascal avec les siens, donc à
répéter un rite on ne peut plus connu chez les
juifs de l’époque, qui rappelle leur délivrance
d’Égypte. Ce qui rend ce repas différent ce
soir-là, c’est que Jésus sait qu’il va mourir, et
il veut s’assurer que les disciples poursuivront
son œuvre.
Que veut-il
faire ? Je vous pose la question. Est-ce qu’il a
voulu que les disciples l’adorent ? Ma foi, ça ne
se peut pas. Qu’est-ce qui lui tient le plus à
cœur au moment où il va mourir ? C’est que les
disciples s’engagent à poursuivre. Il n’aurait pas
prononcé de telles paroles (les paroles sur
lesquelles nous allons revenir dans un instant)
s’il n’avait pas su que sa fin était proche. Donc
il va amener les disciples à s’engager.
Les paroles que
Jésus va prononcer s’enracinent dans la plus belle
imagerie sémitique de l’époque, l’imagerie
sémitique dans sa plus noble expression. Il va
parler de corps et de sang.
Le corps
Nous avons
ramené l’idée de corps à la chair humaine, à la
chair qui va se décomposer. Dans le monde
sémitique, cette dichotomie corps et âme n’existe
pas. Le corps, c’est l’être humain en relation.
C’est l’entité personnelle qui se distingue des
autres. C’est une entité autonome, mais
nécessairement de relation, qui fait référence,
oui, aux traits physiques de la personne, à ses
traits psychologiques aussi, à son unité, à son
intelligence, à ses talents, à ses qualités, à ses
défauts, à tout ce qu’elle est. Bref à son être
intégral, dans lequel, selon la perspective
sémitique, Dieu a insufflé un souffle de vie. Le
monde sémitique croit que lorsque Dieu reprend son
souffle, la personne meurt.
Le corps se
construit au fil de l’existence. Prenez le corps
d’un bébé, d’un adolescent qui se transforme, de
quelqu’un qui est dans la force de l’âge, d’une
personne qui arrive à soixante ans, à
quatre-vingts, à quatre-vingt-dix… Le corps
advient au fil des choix, des réflexions, des
fréquentations, des joies, des peines, des
épreuves, des luttes, des prises de position, des
réussites, des échecs. À l’âge que j’ai, mon corps
est ce que mes expériences en ont fait, comment
elles l’ont façonné. Au terme de la vie, le corps,
c’est le potentiel initial enrichi de la somme des
expériences.
Ceci est mon corps
Donc, quand
Jésus, en prenant le pain (le pain : on ne peut
pas avoir plus beau symbole), dit à ses
disciples : « Ceci, c’est mon corps », je crois
qu’il l’emploie de manière symbolique. Selon le
théologien protestant Gordon Fee, « cela dépasse à
la fois l’intention de Jésus et le cadre à
l’intérieur duquel lui et ses disciples se
trouvent que d’imaginer qu’un changement advient
ou était destiné à advenir dans le pain lui-même
au moment où il le présente ». Et le père Boismard
écrit (je pense que c’est dans son livre sur
Marc) : « Le pain n’est pas physiquement changé en
corps du Christ, mais reste ce qu’il a toujours
été : du pain. » On reste donc sur le plan du
symbole.
Alors, quand
Jésus dit : « Voici, ce pain, c’est mon corps »,
il présente ce qu’il est. « C’est moi, me voici,
ce que je suis devenu au cours de ma vie et de mes
engagements. » J’insiste sur les engagements et
j’insiste sur ce que Jésus a été. Il dit :
« Acceptez-vous de partager ce pain ? Si oui, vous
acceptez de prolonger ma personne, de prolonger ce
qui m’a fait, mes choix, mes options, ma mission.
Vous prenez à votre charge de mener à bien ce que
j’ai commencé à faire », et cela, bien sûr, dans
un éternel recommencement. Je pense que c’est cela
que Jésus voulait dire à ses disciples, et non
pas : « Voici, veuillez m’adorer s’il vous
plaît ». Non. « Si vous partagez cela, vous
partagez mon destin. Vous souscrivez à ce que j’ai
défendu jusqu’ici, au visage de Dieu que j’ai
présenté, au type de relations humaines que j’ai
voulu implanter parmi nous. » Je soupçonne que
les disciples, à ce moment-là, n’ont pas saisi dix
pour cent de ce qu’ils vont saisir après.
Le sang et le vin
Ensuite, Jésus
prend la coupe de vin, la bénit. Le père de
famille posait de tels gestes lorsqu’il présidait
le repas pascal, il les pose encore aujourd’hui,
dans les familles.
Pour le peuple
de la Bible, le sang, c’est la vie. On croit que
la vie de tout humain coule dans son sang. C’est
écrit littéralement dans le Lévitique, dans
l’Exode. On en est tellement convaincus qu’on
finit par affirmer simplement (Lv 17,11 et
17,14) : la vie de toute créature, c’est son sang.
On croyait que la vie coulait à travers le sang.
Donc, le sang, c’est le véhicule de la vie, et
comme toute vie vient de Dieu, toute vie est
sacrée. Il n’est pas étonnant qu’on interdise la
consommation du sang, qui est sacré.
Si le sang,
c’est la vie, prendre la coupe et dire « voici,
c’est mon sang » ne relève pas du cannibalisme.
Cela signifie : « C’est ma vie. Voulez-vous
communier à ma vie ? ».
Il y a quand
même une petite nuance corps-sang. Le corps de
Jésus, c’est ce qu’il est devenu à travers ses
luttes; sa vie, c’est ce qu’il est, ce qu’il va
continuer à être. Et on connaît la symbolique du
partage de la coupe. Partager la même coupe, c’est
partager la même cause. « Voulez-vous vous
alimenter à mon corps, voulez-vous partager ma
cause ? Oui ? Voici, buvez à la même coupe. »
(Essayons de perdre de vue l’idée du sacrifice
sanglant, pour voir là une source de vie. François
Varone, dans Ce Dieu censé aimer la souffrance,
présente cela de façon merveilleuse.)
« Ceci est mon sang, alimentez-vous à ma vie. »
Jésus n’invite pas à manger sa chair et à boire
son sang, mais à partager le genre de vie qu’il a
vécu, à prolonger sa mission. Mais les disciples
avaient tellement peur que, lorsque le danger va
se manifester, ils vont disparaître, se sauver.
C’est pourquoi je ne crois pas que les disciples
aient entièrement compris à ce moment-là ce que
Jésus leur demandait de faire.
L’après
Jésus dit
néanmoins : « Vous ferez cela en mémoire de moi.
Vous répéterez ce qui s’est passé ici. »
Je pense qu’ils
ne l’auraient pas fait s’il n’y avait pas eu
résurrection. Car, au premier geste de menace, les
disciples vont disparaître les uns après les
autres et abandonner Jésus dans la plus terrible
situation. On les comprend. À l’époque, quand un
personnage séditieux était arrêté, il était
exécuté, et avec lui tous ceux qui étaient
susceptibles de faire renaître le mouvement. Les
disciples savent très bien que, s’ils restent dans
les parages, leur vie est menacée.
Cependant, il y
a la résurrection. La mort de Jésus n’a de sens
que dans sa résurrection. On ne peut pas les
séparer. Ce n’est pas la mort qui sauve, c’est le
mystère pascal qui nous fait trouver la voie du
salut à travers la mort et la résurrection.
Dieu se reconnaît en
Jésus
Advient la
résurrection. C’est le point de départ d’une
réflexion extraordinaire de la part de ceux qui
ont suivi Jésus. Il est mort, on se sauve en
Galilée, on sauve sa peau. Tout resterait là et
personne n’aurait entendu parler de Jésus au bout
de quelques décennies s’il n’y avait pas eu cet
acte de Dieu en sa faveur, soit de le rendre à la
vie et de le faire se manifester à ceux qui l’ont
accompagné.
La résurrection
est l’événement déclencheur, le point de départ
d’un questionnement extraordinaire : pourquoi,
mais pourquoi Dieu a-t-il ressuscité Jésus ? Les
disciples se rassemblent pour réfléchir autour du
sens de la résurrection et finissent par le
décoder : Dieu a donné raison à Jésus, Dieu se
reconnaît dans tout ce qu’il a fait, dans toutes
ses options, dans tout ce qu’il a voulu
promouvoir, dans les types de relations qu’il a
eus. Il n’y a rien de scandaleux dans le fait
qu’il se soit tenu avec des femmes, des étrangers,
des païens, des pécheurs. Et si Dieu a donné
raison à Jésus on ne peut faire autrement que de
marcher à la suite de Jésus pour faire vivre ses
options.
Leur engagement
va s’inscrire dans le prolongement de ce qu’il a
essayé de leur donner. Mais que faire ? Continuer
d’obéir aux autorités juives revient à ne pas
faire la volonté de Dieu puisque Dieu, en
ressuscitant Jésus, dit : « Je me reconnais en
lui, c’est comme lui que vous devez agir. »
Faire mémoire : faire
advenir
Quand les
disciples se réunissent, ils se rappellent ce que
signifie faire mémoire de lui. Ils comprennent
qu’il n’y a pas plus belle occasion de reprendre
le flambeau. Comment se rappeler Jésus, sinon en
se rappelant ce dernier soir où il a partagé le
pain et dit : « C’est moi, c’est ma personne. » Où
il a pris le vin et dit : « C’est mon sang, c’est
ma vie ».
C’est le lieu de rassemblement par excellence, où
on se redit qui a été Jésus, et c’est le lieu où
on se redit ce qu’on veut faire pour perpétuer sa
mission. Faire mémoire, cela ne se résume pas à se
rappeler passivement, c’est faire advenir ce qui
est derrière cette mémoire. C’est faire vivre. Le
lieu de mémorial devient un lieu d’engagement.
Agir maintenant
Le mot
Eucharistie, pour moi, ne représente pas cela,
parce que le mot Eucharistie fait référence à
l’action de grâce. Je pense qu’on devrait parler
plutôt de mémorial du dernier repas de Jésus qui
devient un lieu d’engagement. Si on croit qu’il en
est ainsi, les implications sont grandes, et elles
sont graves.
On s’en tire à
bon marché si on se retranche dans l’adoration :
adorer, on peut faire ça en moins d’une heure, et
on est quitte jusqu’à la semaine prochaine, ce
n’est pas trop engageant. Mais si, chaque fois
qu’on vient partager le pain et le vin, on
repense : oui, qu’est-ce qu’il a voulu, et comment
est-ce que je peux assumer ses engagements dans
mon petit milieu, dans mon entourage, dans ma vie
professionnelle, dans ma vie familiale, dans ma
vie nationale, c’est plus exigeant.
La question qui
préoccupe le plus les communautés chrétiennes est
celle du sacerdoce (des femmes, des hommes
mariés). Or, on est même en train de bloquer
l’accès du sacerdoce aux homosexuels, ça devient
aberrant.
Mais si on
revient à l’origine, si on revient à la nature de
ce qu’a été le dernier repas de Jésus, ces types
de questions sont réglés, elles n’ont plus de
sens.
Bien sûr,
n’importe qui ne peut pas présider, les
célébrations ne peuvent pas se dérouler n’importe
comment. Il y a la question des ministères, j’y
crois, la question des charismes, j’y crois. On ne
s’improvise pas président d’assemblée. Mais qui
peut empêcher un homme ou une femme de bonne foi,
qui a le charisme pour le faire… Qui peut
m’empêcher, moi, si, au cœur de mon engagement,
j’ai le goût de me rassembler avec des gens d’une
communauté, et que je veux faire mémoire du
dernier repas du Christ, parce que je veux me
rappeler exactement ce qu’il a fait, et alimenter,
régénérer mes engagements, qui peut m’empêcher de
le faire ? Qui dit qu’il faut une personne
spécialisée ou ordonnée pour le faire ?
Je pense que ce
fut le cas au cours des siècles, mais nous sommes
parvenus à une autre étape. L’heure n’est plus à
se demander si on doit le faire. Si on veut une
communauté, si on veut continuer à prolonger la
mission de Jésus parmi nous, eh bien il faut
prendre des initiatives. Il faut faire ce qu’il y
a à faire.
(Ce texte est
une transcription de la communication telle que
livrée par l'auteur, d'où le caractère oral...)
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