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1. La Cène, une reconstitution
Lors de la rencontre de novembre 2005, je vous ai
fait part de ma vision de l’« eucharistie ». Mon
témoignage reprenait substantiellement le texte de
mon article publié sous la direction de Georges
Convert, dans le collectif, Le repas
aujourd’hui… en mémoire de lui. On retrouve
également la transcription de ma présentation sur
le site du Réseau Culture et foi. J’en
ferai une synthèse, comme aide-mémoire, afin de
paver la voie à ce qui suit, puisqu’on me demande,
aujourd’hui, une suite à cette première
présentation. L’objet de mon propos avait alors
été de jeter un éclairage sur l’événement à
l’origine de l’« eucharistie » en tentant une
reconstitution plausible du dernier repas de Jésus
avec ses disciples. L’essentiel revient à ce qui
suit.
Jésus se retrouve, ce soir-là, avec ses disciples,
sachant très bien que sa mort est imminente. Son
intention n’est certes pas d’instituer un
sacrement mais bien de passer le flambeau à son
équipe. (Il lui fallait beaucoup de foi pour
croire que ces hommes terrorisés, qu’il avait
pratiquement traînés avec lui, pourraient
éventuellement reprendre le flambeau).
Il
pose alors des gestes coutumiers des repas juifs
de l’époque, en l’occurrence, la fraction du pain
et le partage de la coupe. Par ailleurs, il
accompagne ces gestes de paroles auxquelles il
confère un sens inédit. Sur le pain, il dit :
« C’est mon corps. » On sait ce que signifie le
corps dans l’anthropologie juive : le corps c’est
la personne dans son intégrité. Il est façonné par
l’ensemble des expériences, des options, des
actions, des souffrances, des joies… de tout.
Quand Jésus dit : « C’est mon corps », il dit :
« C’est ce que je suis devenu en raison de tout ce
que j’ai fait au cours de ma vie. » La symbolique
est belle et grande. En conviant ses disciples à
manger, il les invite donc à perpétuer tout ce
qu’il a accompli durant sa vie. De même, sur la
coupe, il dit : « C’est mon sang », attribuant
alors au vin une symbolique nouvelle. Le sang,
dans la tradition juive, ce n’est rien de moins
que la vie. C’est écrit textuellement dans le
Lévitique : « La vie coule dans le sang »
(17,11.14). Donc, Jésus dit : « C’est ma vie. Si
vous voulez partager, vous alimenter à ma vie,
voilà! Buvez. » Quel dynamisme!
De
toute évidence, les disciples, ce soir-là, n’ont
rien compris de la portée de l’événement. Ce n’est
qu’après la résurrection, quand ils ont réalisé
que Dieu se reconnaissait pleinement en Jésus
qu’ils ont saisi la plénitude des paroles de la
Cène et qu’ils se sont mobilisés pour poursuivre
l’action de leur Maître. Subséquemment, quand ils
ont eu à se réunir pour envisager et planifier
l’avenir, à savoir comment il fallait poursuivre
le ministère de Jésus, comment ils devaient
proclamer sa mort et sa résurrection, ils ont
alors compris l’importance de « faire mémoire de
lui ».
Dans la première communauté, le «Mémorial»
devenait extrêmement signifiant. Pour les premiers
chrétiens, il ne s’agissait pas d’un moment
d’adoration, mais bien de ressourcement. C’était
le moment de se rappeler ce que Jésus avait fait,
ce qu’il avait dit, mais surtout de se questionner
sur ce qu’il ferait dans telle ou telle
circonstance nouvelle qu’ils avaient à affronter.
C’était donc l’occasion d’une régénération que de
faire le mémorial de ce dernier soir. Ils avaient
compris que Jésus les invitait non pas à l’adorer
mais à perpétuer sa mission. Ainsi, quand ils se
réunissaient, c’était pour renouveler leur
engagement à cette personne qui avait été leur
maître. De même, si on veut poursuivre dans la
ligne de ce que Jésus a fait, si on veut s’engager
à sa suite, faire mémoire de la Cène demeure
toujours de la plus haute pertinence parce qu’on
se rebranche à l’événement initial.
2.
Eucharistie ou Mémorial?
Pendant des siècles, on a parlé de « messe »;
depuis le Concile on parle d’« eucharistie ». Je
propose une autre appellation qui me paraît encore
plus adéquate : « mémorial ». Je préfère, en
effet, parler de mémorial en raison précisément de
la portée sémantique du terme par comparaison au
terme « eucharistie ». Pour appuyer mon
propos, je me réfère aux paroles de la Cène telles
que conservées dans la première lettre de Paul aux
Corinthiens (11, 23-26)
[1]:
Le
Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit
du pain et, ayant rendu grâce [eucharistèsas],
il le rompit et dit : « Ceci est mon corps pour
vous; faites ceci en mémoire de moi. » Il fait de
même pour la coupe après le repas : « Ceci est la
coupe de la nouvelle alliance en mon sang. Faites
cela chaque fois que vous boirez, en mémoire de
moi. »
Le
sens du mot eucharistèsas (à l’origine du
mot « eucharistie ») est à comprendre dans la
ligne de l’action de grâce, comme le montre la
traduction. On constate, de plus, que ce geste de
rendre grâce sur le pain n’est pas l’objectif
du rituel auquel s’adonne Jésus, mais bien un
geste préparatoire à l’offrande de sa
personne. « Il prit du pain et ayant
rendu grâce, il le rompit et dit : ‘Ceci est
mon corps’ ». Ensuite, Jésus prononce
l’exhortation : « Faites cela en mémoire de moi. »
L’objectif ultime c’est donc d’amener ses
disciples, dans le futur, à faire mémoire de ce
qu’il vient d’accomplir. C’est donc une déviation
par rapport à l’objectif initial que de retenir le
vocable « eucharistie » pour commémorer la Cène.
D’ailleurs, dans une autre version des paroles de
la Cène, celle représentée en Marc et Matthieu, au
lieu de dire que Jésus « a rendu grâce », on dit
qu’il a « béni le pain ». Aurait-on idée pour
autant d’appeler la commémoration de la Cène
« bénédiction »?
Il
faut bien préciser cependant que « faire
mémoire », ce n’est pas simplement « se
rappeler »; c’est plutôt faire revivre. En
l’occurrence, il s’agit de faire revivre les
options de Jésus, ses idéaux, ses prises de
position, ses actions. Le Mémorial n’est donc
possible que dans la mesure où on connaît Jésus et
son oeuvre. Proprement accompli, le Mémorial de la
Cène devient lieu de ressourcement. Il génère tout
un mode de vie.
Quant à la présidence du Mémorial, elle ne relève
pas d’un pouvoir et elle n’est pas l’apanage d’une
catégorie de personnes. Qui pourrait me dire, en
effet, si je désirais faire mémoire du dernier
repas du Christ, avec un groupe, que je n’en ai
pas le droit ? Que je n’en ai pas les pouvoirs?
J’insiste toutefois sur le fait qu’on ne peut
faire mémoire n’importe comment. Ça relève d’un
charisme. On ne s’improvise pas à la présidence
du Mémorial ! Tout comme on ne doit pas
s’improviser dans n’importe quel autre ministère,
d’ailleurs. Accomplir un ministère implique qu’on
soit investi des talents appropriés. À cet égard,
les lettres de Paul offrent de très beaux textes
dont on peut s’inspirer
[2].
3.
Que retenir?
3.1
Le Mémorial n’est pas une fin en soi. Ce
n’est pas l’objectif de notre pratique chrétienne
que d’aller à la messe, de faire eucharistie ou de
faire le mémorial; c’est plutôt un moyen; c’est le
lieu privilégié de rassemblement chrétien, afin de
se rappeler pour continuer. Se rappeler ce que
Jésus a fait et se redire ce qu’il voudrait que
nous fassions dans notre société, notre milieu de
travail, notre famille, notre groupe, notre
association, etc. Qu’est-ce qu’il voudrait que je
fasse maintenant? Tout n’a pas été dit à
l’intérieur de ses quelques années de ministère en
Galilée. Son Souffle est avec nous. Le Mémorial se
trouve alors à être le lieu de rencontre pour se
redire, pour réfléchir, pour accueillir Jésus au
milieu de nous. La présence réelle, c’est ça.
L’avoir avec nous dans notre groupe, discuter avec
lui sur ce que devraient être nos prises de
position face aux différentes situations qui
construisent notre vie, notre société, notre
monde : les orientations politiques, les lois, les
règlements, l’environnement, le sort des peuples,
l’éducation, l’éthique... On ne règle pas tout à
chaque Mémorial, mais on y apporte des
préoccupations et enjeux bien ancrés dans la vie
actuelle.
3.2
Le mémorial n’est pas le lieu d’assumer des
engagements communs. Le Mémorial n’est
habituellement pas le lieu de se donner des
projets communs, mais il est plutôt l’occasion de
parler de ses projets, de faire connaître ses
engagements, d’y chercher du soutien, un coup de
main, ou simplement, de l’encouragement. C’est le
lieu où on doit pouvoir exprimer ses idées et
accueillir celles des autres; où on peut trouver
accompagnement et stimulation.
3.3
Le Mémorial est l’occasion de se rappeler au
nom de qui on s’engage. On peut être engagé à
une cause tout simplement en tant qu’être
responsable pour faire œuvre humanitaire. C’est le
cas de nombreuses personnes, très impliquées
socialement, qui font des choses merveilleuses
tout en étant des «incroyants». Je pense, par
exemple, au docteur Réjean Thomas qui dit ne pas
être mû par la foi chrétienne dans son engagement
auprès des sidéens. Et pourtant, quelle œuvre
grandiose il accomplit! Mais nous, en tant que
chrétiens, nous considérons comme un plus d’être
alignés sur la personne du Christ. Faire le
Mémorial en son nom contribue à inspirer le reste
de notre engagement. Il permet de redire notre
attachement à la source chrétienne de notre choix
de vie.
Voilà donc brièvement exposés quelques a priori
avant de proposer des actions pour le futur de
l’Église.
4.
Recréer l’Église
Proposer de recréer l’Église peut sembler une idée
édulcorée. On la répète souvent. Mais je pense
réellement qu’il faut le faire, parce que,
actuellement, en contexte occidental, l’Église est
une institution branchée sur le respirateur
artificiel. Si on veut qu’elle continue, il faut
la recréer; mais préalablement, se questionner sur
la manière de le faire. Ça ne sert plus à rien de
continuer de proposer un menu duquel les gens se
sont détournés, d’offrir les mêmes choses si les
gens n’en veulent pas. On voit les « distants »
revenir de temps en temps, pour un mariage, un
baptême, des funérailles. Ils déploient leurs
antennes, syntonisent pour entendre encore les
mêmes choses. Ils repartent jusqu’au prochain
mariage, baptême…
4.1
Former des petits groupes. Les gens se sont
éloignés, ce n’est pas pour rien. Il faut tout
repenser. Mais il n’y a pas de recette, de moule
que l’on doive absolument épouser. On peut
cependant s’inspirer de modèles déjà existants
dont, par exemple, l’expérience des communautés de
base. Il faut probablement commencer par former
des petits groupes, au sein desquels les membres
se reconnaîtront. Des groupes qui reflèteront les
milieux, les activités et les préoccupations de
leurs membres; où on s’intéressera au travail des
uns et des autres, où on soutiendra leurs
engagements. Autrement dit, repenser le modèle de
la communauté de base et l’adapter.
4.2
Introduire le Mémorial. Si on souhaite
donner les couleurs chrétiennes à nos petites
communautés, si c’est à la suite du Christ qu’on
veut marquer nos engagements, il conviendra alors
d’intégrer le Mémorial aux rencontres des groupes.
À quelle fréquence? Une fois aux deux semaines?
Une fois par mois ? Cela dépend de chaque groupe.
Il demeure cependant nécessaire d’établir une
fréquence, sinon on risque d’oublier la personne
au nom de laquelle on se rassemble.
4.3
Évangéliser. Au fil de mes rencontres avec
différents groupes, dans divers milieux, où j’ai
eu l’occasion de parler du Mémorial, il me venait
à l’idée qu’il est indissociable de
l’évangélisation. Encore là, le terme
« évangélisation » peut paraître édulcoré, voire
banalisé. Mais évangéliser, comme je l’entends,
c’est faire connaître la personne de Jésus,
Christ, cet homme qui a vécu à Nazareth, dans
son milieu, dans sa culture, dans son histoire,
dans sa géographie, dans ses préoccupations, dans
la politique de l’époque, dans sa religion. Ça
fait vingt-cinq ans que je vais dans des groupes,
que je présente ce Jésus, et chaque fois j’ai vu
des visages s’illuminer, s’éclairer. J’ai
constamment entendu la même réflexion : « Pourquoi
on ne nous a pas dit ça avant ? Pourquoi on ne
nous a pas présenté Jésus comme ça avant ? » Je
suis allée dans des milieux instruits tout autant
que dans des milieux populaires. Toujours le même
accueil !
Il
faut donc penser sérieusement à l’évangélisation.
Normalement, elle précède le Mémorial; mais elle
peut, bien sûr, se faire dans la simultanéité avec
les gens qui fréquentent encore les lieux de
culte. Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on est
chrétien depuis longtemps qu’on peut se dispenser
d’évangélisation.
5.
Introduire la sacramentalisation dans les groupes
Une
autre façon de recréer l’Église passe par
l’introduction de la ritualisation dans les
groupes. Il faut bien comprendre que les
sacrements sont des signes et des symboles pour
dire son adhésion à un mode existentiel. Les êtres
humains ont besoin de rites, ont besoin de marquer
les temps forts de leurs vies. Il ne s’agit pas de
rituels occultes mais de pratiques symboliques
célébrant la vie chrétienne. Il est donc essentiel
de garder les rites au sein des groupes, de les
faire revivre à l’image des communautés et de
leurs besoins. Si un rituel est complètement
étranger, s’il se passe dans un lieu où on va une
fois ou deux dans sa vie, ce n’est pas tellement
incarné !
5.1
Le baptême. Il faut repenser le sens
originel du baptême. Se faire baptiser c’est
signifier publiquement son option chrétienne :
« J’ai été évangélisé, j’ai compris, je connais
les options de Jésus et je décide d’adhérer à son
mouvement; je le signifie par le rite du
baptême. » (On comprend que cette vision exclut le
pédobaptisme). Le baptême n’aura pleinement de
sens que s’il est accompli au sein de la
communauté accompagnatrice et évangélisatrice. Le
ministre désigné du baptême sera la personne
reconnue apte à la tâche. Cette vision est une
semence qui fera peut-être son chemin. Il faut
simplement comprendre que si on recrée l’Église à
la base, il faut se donner des moyens d’y marquer
son adhésion. Or, le choix libre et éclairé de se
faire baptiser est un de ces moyens de le faire.
5.2
Le pardon. Quand Jésus disait « Tes péchés
te sont pardonnés », c’est qu’il avait écouté les
gens, il les avait regardés, il avait jaugé leur
sincérité, il avait perçu leur repentir, leur
résolution de faire mieux dans le futur. Jésus
était alors capable de dire au « pécheur » : « Je
connais assez mon Dieu pour savoir que tes péchés
te sont pardonnés, va en paix. » Quand on chemine
dans un groupe, il y a des gens qui ont le
charisme d’accueillir, d’entendre, d’écouter. Ils
peuvent, en toute honnêteté, dire à la personne
désireuse de se détourner de ses fautes : « Eh
bien ! Moi je connais assez mon Christ pour être
capable de te dire : ‘Tes péchés sont pardonnés;
va donc en paix; construis au lieu de continuer à
ressasser ta culpabilité’. » Il n’est certes pas
question de sombrer dans l’anarchie; c’est, en
fait, une attitude logique d’accompagnement
communautaire à l’intérieur d’un groupe chrétien.
Quant à la confirmation, je n’en parle pas car
elle fait partie des rites initiatiques.
5.3
L’accompagnement des mourants. Je me
rappelle l’expérience d’une religieuse qui
travaillait dans un centre pour personnes âgées.
Elle avait accompagné quelqu’un qui « revenait de
loin ». Il avait mené une vie peu édifiante. Après
des mois de cheminement avec la religieuse, alors
que sa mort approchait, il commençait enfin à
trouver la sérénité. À la toute dernière minute,
on a fait venir un prêtre pour lui donner
l’extrême onction. Ce n’était pas selon les désirs
du mourant. Il me semble que la religieuse aurait
dû terminer son œuvre d’accompagnement et offrir
au mourant les derniers symboles de sa
réconciliation avec Dieu. Ç’aurait été conséquent
et humain.
6.
Conclusion
Voilà quelques idées à mijoter pour la survie de
notre Église. Elles s’avèrent peut-être
idéalistes; mais il faut jeter des semences.
L’Église a fonctionné pendant deux mille ans et
Jésus nous a dit qu’il serait avec nous tous les
jours jusqu’à la fin du monde. C’est une promesse.
Si on doit maintenant recréer son Église
autrement, il va nous en donner les moyens. Je
l’espère et je le souhaite. Mais je suis
convaincue que pour ce faire, il faut présenter
ce personnage dans son histoire; contextualiser
ses options, ses décisions. Le Mémorial arrive
ensuite, tout comme la sacramentalisation. Il faut
commencer par connaître ce Jésus avant de marquer
son adhésion à la foi chrétienne. C’est si
logique.
Je
nous regarde et je me dis : je ne parle pas à la
relève! Mais si je ne m’adresse pas à la jeunesse,
je m’adresse à la sagesse. À des gens très
préoccupés par l’inculturation de la foi. Ce n’est
probablement ni vous ni moi qui allons cueillir
les fruits de la recréation de l’Église; cela ne
nous dispense toutefois pas d’en jeter les
semences, d’émettre des opinions, de faire
circuler des idées susceptibles de la construire.
Nous avons un bagage de connaissances,
d’expériences; notre contribution va être de
semer, d’être dans les groupes, d’aider à
réfléchir et à penser. La contribution des aînés
est très importante. Elle est incontournable!
[1]
On retrouve aussi les paroles de la Cène en Marc
14,22-24, Matthieu 26,26-29 et Luc 22,19-20.
[2]
En autres, 1 Corinthiens 12,4-30; aussi
Romains 12,4-8.
(Ce texte est
une transcription de la communication telle que
livrée par l'auteur, d'où le caractère oral...)
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