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Jean-Paul II a publié le Jeudi Saint 13 avril 2003 une
encyclique sur l'Eucharistie,
dont on peut lire le texte complet sur
le site du Vatican.
Ont suivi l'instruction romaine
Redemptionis
Sacramentum du 24 avril 2004, l'annonce d'un
synode des évêques portant sur l'Eucharistie en
octobre 2005 (avec ses Lineamenta), la
proclamation d'une année consacrée à l'Eucharistie
d'octobre 2004 à octobre 2005, la lettre
apostolique Mane nobiscum Domine du 7
octobre 2004.
L'article du théologien Pierre de Locht est
important dans ce contexte. Il peut aider notre
réflexion, car il montre bien qu'à des visions
théologiques différentes de l'Eucharistie sont
reliées des visions profondément différentes de
l'Église.
La récente
encyclique sur l’Eucharistie,
témoignage de la dévotion et de la foi de
Jean-Paul II, est à ce titre tout à fait
respectable. Elle pose cependant problème dans la
mesure où cette expression personnelle est
présentée et se veut exemplaire et normative pour
les chrétiens du monde entier.
Dans la mesure où l’encyclique peut faire l’objet
d’un large débat franc et ouvert, elle revêtira
alors une réelle importance. Imposée comme «la
foi» de l’Église, elle va accentuer les divisions
à l’intérieur de l’Église et rendre plus difficile
le rapprochement œcuménique.
En terminant l’encyclique, Jean-Paul II demande de
donner à l’Eucharistie toute l’importance qu’elle
mérite, «en veillant à n’en atténuer aucune
dimension ni aucune exigence» (n°61).
C’est dans cette perspective que je voudrais
situer mon intervention. Car l’Eucharistie,
présentée essentiellement comme objet de culte et
d’adoration et étayant une certaine conception de
l’Église, ne répond guère à l’ampleur qu’un grand
nombre de chrétiens lui donnent. C’est précisément
l’approche unilatérale et partielle, voire même
tendancieuse de l’Eucharistie, telle qu’elle est
présentée dans l’encyclique, qui fait gravement
question.
1°- L’Eucharistie, telle qu’elle nous est
proposée, est centrée, non sur l’ensemble de la
vie de Jésus, mais uniquement sur sa passion, sa
mort et sa résurrection. D’où sa réalité avant
tout sacrificielle.
Ce n’est pas la vie de Jésus qui serait éclairante
et dont nous serions appelés à nous inspirer,
mais seulement sa passion et sa mort. Il importe
de «vivre dans l’Eucharistie le mémorial de la
mort du Christ» (57).
L’insistance sur le caractère sacrificiel de
l’Eucharistie, sur «le sacrifice eucharistique»
(30) ou «le banquet sacrificiel» (48), amène à
penser que seule la souffrance est rédemptrice.
Une souffrance valorisée en elle-même, alors que
Jésus a lutté sans cesse contre toutes les formes
de la souffrance. «Il les guérissait tous», nous
dit l’Évangile. Cette insistance uniquement
sacrificielle risque de maintenir l’image perverse
d’un Dieu qui aurait eu besoin du sacrifice de son
fils pour racheter le genre humain. Ce sacrifice,
nous dit l’encyclique, «est avant tout un don du
Père. ... Sacrifice que le Père a accepté» (13).
Fallait-il donc la mort de son Fils, et une
obéissance allant jusque là, pour sauver
l’humanité et la réconcilier avec le Père?
Pourtant, Jésus n’a nullement cherché ni la
souffrance ni les conditions ignominieuses de sa
mort. Mais il n’a pas voulu, pour échapper à sa
fin tragique, renier l’orientation qu’il a donnée
à sa vie, toute centrée sur l’amour. L’attention à
chacun, et spécialement aux plus démunis et
délaissés, sa lutte pour la libération de toute
oppression, y compris celle des Grands Prêtres et
du Temple, le souci inlassable de ramener dans la
communauté celles et ceux que la société est sans
cesse tentée d’écarter... ont animé toute sa
manière d’être. Plutôt qu’une réalité
sacrificielle, le partage du pain et du vin,
laissé en testament par Jésus, ne serait-il pas le
signe d’une vie tout entière animée par l’amour,
et cela jusque dans sa passion et sa mort?
«Qu’ils soient un» (Jn 17,11)?
Lorsque Jésus dit «ceci est mon corps», je suis
enclin à penser qu’il entend exprimer par là qu’il
fait pleinement corps avec nous, qu’il est en
communion totale avec l’humanité en devenir. Jésus
présente en quelque sorte sa mort prochaine et
signifie ainsi le don de lui-même, sa solidarité
quoiqu’il en coûte. Et il nous appelle à une même
solidarité. Par la parole qui accompagne le
partage de la coupe, il affirme, me semble-t-il,
que c’est la même vie qui coule dans nos veines.
Nous sommes du même sang. C’est ce qui fait notre
unité fondamentale et qui explique d’ailleurs
cette recherche innée d’un monde vraiment
fraternel et solidaire, un monde où règne l’amour.
Car Dieu est amour, et c’est la vie même de Dieu
qui coule dans nos veines. Et c’est parce que nous
sommes du même sang, ce sang qui a sa source en
Dieu, que le meilleur de nous-mêmes est tout tendu
vers l’amour.
Et pourtant, c’est à l’aspect sacrificiel que
l’encyclique nous ramène sans cesse. «Ce sacrifice
est tellement décisif pour le salut du genre
humain, que Jésus ne l’a accompli qu’après nous
avoir laissé le moyen d’y participer comme si nous
y étions présents. Tout fidèle peut ainsi y
prendre part et en goûter les fruits d’une manière
inépuisable» (11).
Comment? Je pensais que c’était en construisant sa
vie dans la ligne de sa Bonne Nouvelle. Non, c’est
en célébrant l’Eucharistie : «Par un contact
personnel, ce sacrifice se rend présent, se
perpétuant sacramentellement dans chaque
communauté» (12). Ainsi, l’Église accède à ce
sacrifice rédempteur par l’Eucharistie. De cette
façon, «la réconciliation obtenue une fois pour
toutes par le Christ s’étend aux hommes
d’aujourd’hui» (12).
Tout se passe donc à l’intérieur d’une liturgie
sacrificielle qui se suffit à elle-même.
2°- L’Eucharistie, représentation sacramentelle du
sacrifice du Christ, n’est pas seulement le rappel
de ce qui s’est passé jadis à la dernière cène,
mais elle est chaque fois «un sacrifice au sens
propre» (17). Et cela, par «une présence tout à
fait spéciale, une présence réelle» (15), c’est à
dire substantielle, par laquelle le Christ se rend
présent tout entier. Est alors proposée de nouveau
la doctrine toujours valable du concile de Trente
: «la transsubstantiation».
Le concile de Trente (1545-1563) a non seulement
défini la présence réelle, mais également la
manière dont cette présence se réalise : par la
toute puissance de Dieu, il se fait une conversion
complète de toute la substance du pain et du vin
dans le corps et le sang du Christ.
À
chaque Eucharistie, le pain et le vin, dont il ne
reste que les apparences, cessent d’exister,
remplacés par le corps et le sang de Jésus. Est-ce
vraiment au sens tout à fait matériel qu’il faut
prendre la parole de Jésus à la dernière cène?
Saint Ephrem, au 4° siècle, écrit : «Prenez-en,
mangez-en tous, et mangez avec lui l’Esprit-Saint.
C’est vraiment mon corps et celui qui le mange
vivra éternellement.» Cette citation, reprise par
l’encyclique (17), ne montre-t-elle pas que
«manger» n’est pas à prendre à la lettre, au sens
matériel? Pas plus que dans Ezéchiel 3,1 et
l’Apocalypse 10,10-11, où il s’agit de «manger le
livre».
«Manger le corps et boire le sang de Jésus», pris
au sens matériel, suscite d’énormes questions.
Alors que Jésus est là présent, à la dernière
cène, il y aurait eu, lorsqu’il prononce ces
paroles, dédoublement de sa personne dans le pain
et le vin partagés avec ses disciples? Nouvelle
anomalie : bien que la substance du pain et du vin
soit changée, ceux-ci continuent à conditionner
la durée de la présence eucharistique. Il est en
effet de fide, d’après le concile de Trente, et
c’est repris dans l’encyclique, que «le Christ est
présent dans l’Eucharistie immédiatement après la
consécration et il y reste présent aussi longtemps
que les espèces demeurent inchangées» (25).
Espèces qui, tout en n’ayant plus de substance,
seraient pourtant soumises à la digestion. Quelle
est alors la réalité du pain et du vin dont
dépendrait la permanence de la présence
eucharistique? Subtilités étonnantes !
Suffit-il de faire appel à l’autorité du concile
de Trente et à des déclarations du magistère, dont
le Catéchisme de l’Église catholique publié en
1992, et même d’affirmer qu’il s’agit d’un
dogme de foi, pour faire accepter aujourd’hui une
telle conception de la présence réelle, qui
soulève d’énormes interrogations?
Là-dessus se greffe en effet une question beaucoup
plus vaste concernant les modalités d’Alliance
entre Dieu et nous. Le divin ne peut-il être
présent dans notre univers qu’en écartant nos
conditions habituelles d’existence? Pourquoi le
pain et le vin, alors qu’ils continuent à
apparaître comme tels, doivent-ils changer de
substance pour être expression de la présence de
l’amour de Dieu là où nous sommes rassemblés en
son nom? De même pourquoi, si Dieu s’incarne en
Jésus de Nazareth, faut-il une naissance en dehors
des conditions normales de tout engendrement
humain? De même que serait requise la naissance
virginale de Jésus, il n’y aurait présence du
Christ Ressuscité que s’il n’y a plus ni pain ni
vin?
Tout cela pose à notre raison et à notre foi des
objections majeures, qu’on ne peut esquiver. Si
l’humain doit s’effacer pour que Dieu soit présent
au cœur du monde, la seule attitude digne de
l’homme ne serait-elle pas de récuser un Dieu qui
l’empêche d’être entièrement lui-même, responsable
et libre? Une telle présentation de Dieu
n’explique-t-elle pas, en partie au moins,
l’athéisme contemporain? En tant que chrétien, je
ne puis davantage accepter un Dieu qui ne serait
présent qu’en écartant l’humain. Cela ne
correspond ni au message de Jésus Christ, ni au
Dieu du Premier Testament. Rappelons que c’est
pour célébrer la pâque juive, en mémoire de Dieu
qui libère de toute servitude, que Jésus a réuni
les siens en ce banquet eucharistique.
3°- Aucune référence dans l’encyclique à la
liturgie de la Parole. Serait-il donc sans
importance ce temps où la communauté, réunie dans
la reconnaissance et l’action de grâces, se
nourrit des grands textes bibliques afin d’en
pénétrer la portée vivifiante et leur sens dans
l’aujourd’hui?
Ainsi sont passées sous silence les années de vie
publique de Jésus, sa manière d’être avec ses
contemporains, la teneur de son enseignement,
comme si seules importaient sa passion et sa mort,
qui pourtant ne prennent leur vrai sens que dans
la foulée des années vécues avec les siens.
Dès lors, l’humanité dans sa diversité de
conditions de vie, d’approches et de compréhension
de la Bonne Nouvelle, est absente de ce repas
eucharistique amputé de la liturgie de la Parole.
Sans aucun lien explicite avec la vie quotidienne,
l’Eucharistie constitue ainsi une réalité en soi,
se suffisant à elle-même, et suscitant un culte,
une adoration. Il est d’ailleurs demandé de
«rester en adoration devant elle en dehors de la
messe. ... Le culte rendu à l’Eucharistie en
dehors de la messe est d’une valeur inestimable
dans la vie de l’Église» (25). Telle est la
dévotion, le culte de Jean-Paul II à l’égard de
l’Eucharistie.
4°- L’Eucharistie qui édifie l’Église et à
laquelle l’Église s’identifie, telle qu’elle est
présentée dans l’encyclique, est une Eucharistie
amputée, exclusivement centrée sur la parole consécratoire du célébrant.
L’assemblée est absente. Ce n’est pas elle qui
célèbre, c’est le prêtre. Lui seul récite (c’est
le terme employé par l’encyclique) la prière
eucharistique. «Lui seul peut relier validement la
consécration eucharistique au sacrifice de la
Croix et à la dernière Cène» (29). Il est même
rappelé que la présence des fidèles n’est pas
indispensable (31).
Le prêtre qui célèbre, le fait «in persona Christi».
C’est à dire en s’identifiant de manière
«spécifique et sacramentelle au grand prêtre de
l’Alliance éternelle. ... Dans l’économie du salut
voulue par le Christ, le ministère des prêtres qui
ont reçu le sacrement de l’Ordre manifeste que
l’Eucharistie qu’ils célèbrent est un don qui
dépasse radicalement le pouvoir de l’assemblée»
(29).
Ministère tellement indispensable «qui conduit à
ne laisser passer aucune occasion d’avoir la
célébration de la Messe, en profitant même de la
présence occasionnelle d’un prêtre» (33). Aussi,
lorsque l’encyclique fait référence à la prière
adressée au Seigneur pour qu’il envoie des
ouvriers à sa moisson, c’est évidemment des
prêtres dont il s’agit.
A
la prière eucharistique, le peuple «s’associe dans
la foi et le silence» (57). «Le peuple qui célèbre
fidèlement la Messe selon les normes liturgiques
et la communauté qui s’y conforme manifestent, de
manière silencieuse mais éloquente (!), leur amour
pour l’Église» (52). Ce n’est cependant «nullement
une dépréciation du reste du peuple de Dieu...,
puisque ce don rejaillit au bénéfice de tous»
(30).
Tout se réalise par la parole consécratoire du
prêtre; c’est lui qui «effectue la consécration»,
suivant les termes de l’encyclique (5), alors que
dans la liturgie officielle, c’est l’Esprit qui
donne au pain et au vin leur véritable portée.
D’où, cette invocation de l’épiclèse :
«Que ce
même Esprit Saint, nous t’en prions, sanctifie ces
offrandes; qu’elles deviennent ainsi le corps et
le sang de ton Fils .». Jésus ne dit-il pas:
«Il est bon que je m’en aille. Car si je ne pars
pas, le Paraclet ne viendra pas à vous. Si au
contraire je pars, je vous l’enverrai... Lorsque
viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à
la vérité toute entière» (Jean 16, 7,13...)?
Est-ce pour que le pain et le vin se transforment
au sens matériel du mot en corps et sang du
Christ, que l’Esprit Saint est invoqué dans
l’épiclèse. Ou pour que l’Esprit de Dieu, le
souffle de sainteté, l’Esprit qui souffle partout
dans le monde, soit accueilli par chacun et
qu’ainsi notre monde devienne, grâce à l’Amour qui
s’incarne dans nos vies, sacrement de Dieu, icône
terrestre de l’amour infini de Dieu?
5°- La consécration eucharistique se suffit à
elle-même, sans lien explicite et vital avec la
manière d’être chrétien dans le quotidien.
Puis tout à coup, au numéro 20, un très beau
passage sur nos devoirs de citoyenneté terrestre,
sur l’engagement chrétien dans la vie concrète.
Mais rapidement, au lieu de mettre en évidence et
développer la relation essentielle entre la
célébration et la vie quotidienne dans toute sa
complexité, là où se situent les grands appels de
Jésus à l’entraide et l’amour du prochain, au
service et don de soi, là où se vit le message des
Béatitudes, l’encyclique en revient sans tarder à
la liturgie.
C’est alors que m’est apparu en clair où se
situait le nœud de ma difficulté et la raison du
malaise grandissant que je ressentais en avançant
dans la lecture de l’encyclique. Nous nous
trouvons devant deux compréhensions très
différentes de l’Eucharistie.
Ou bien la célébration de l’Eucharistie constitue
le cœur même de la vie chrétienne, le lieu où se
réalise l’essentiel du mystère chrétien. Ou bien
l’Eucharistie exprime et célèbre liturgiquement ce
qui se réalise avant tout dans le quotidien de
l’existence. Est-ce d’abord la vie qui est
sacramentelle, la célébration en étant
l’expression liturgique, ou est-ce la célébration
liturgique qui est primordiale, tout en ayant des
conséquences dans la vie quotidienne?
Il me semble que toute l’orientation chrétienne
contemporaine tend à sortir la foi chrétienne des
lieux de culte, dans la conscience que la manière
de mener sa vie à la lumière du mode de vie et du
message de Jésus est le terrain par excellence de
la vie de foi. N’est-ce pas cela qui a inspiré
Vatican II? Et avant même, depuis de nombreuses
décennies, le développement de l’apostolat, des
formes diverses de l’action catholique?
Or, le mouvement de l’encyclique va exactement
dans l’autre sens. Pour Jean-Paul II, l’essentiel
se vit dans la célébration eucharistique, qu’il
faut d’ailleurs prolonger autant que possible par
le culte eucharistique, «en restant en adoration
devant elle en dehors de la messe» (25). Adoration
du Saint Sacrement qui n’existe pas en Orient,
chez les grecs-catholiques ou melkites. Il n’y a
pas de tabernacle dans les églises, mais seulement
une réserve à la sacristie pour la communion des
malades et des mourants.
Au numéro 20, lorsqu’il s’agit de l’engagement de
transformer la vie, il est fait mention du
lavement des pieds, mais sans en montrer le lien
vital et tout aussi sacramentel avec le partage du
pain et du vin. Il s’agit seulement du
prolongement dans le quotidien de l’essentiel qui
se réalise dans la célébration. C’est là que
«s’opère l’œuvre de rédemption» (21).
C’eut été l’occasion de souligner que dans le
récit pascal, l’évangile de Jean ne parle pas du
partage du pain et du vin, mais, avec une même
solennité, de la célébration pascale sous la forme
du lavement des pieds. «Avant
la fête de Pâques, sachant que son heure était
venue..., Jésus se lève de table, prend un
linge... et se met à laver les pieds de ses
disciples» (Jean 13,1 et
ss). Ainsi, grâce aux deux récits, s’établit un
lien vital et sacramentel entre le partage du pain
et de la coupe et le service du prochain, exprimé
par le maître de maison prenant la place du
serviteur aux pieds des disciples.
Dans l’encyclique, la foi est toute entière
centrée sur la célébration liturgique. Ce serait
donc là, et non dans la vie courante, qu’on
participe essentiellement à la vie du Christ. Le
cœur de la foi chrétienne ne serait pas dans la
manière de vivre au quotidien, mais dans la
participation ou l’assistance à la célébration
eucharistique?
La demande de Jésus : «Faites cela en mémoire de
moi», est citée en référence à Marie. Comme elle,
nous devons avoir confiance dans la parole de son
Fils, «Lui qui fut capable de changer l’eau en
vin, est capable également de faire du pain et du
vin son corps et son sang» (54). Pourtant, lorsque
Jésus déclare : «Faites ceci en mémoire de moi»,
nous recommande-t-il principalement de multiplier
le geste liturgique, ou de traduire dans la vie de
tous les jours le service d’entraide et de
solidarité, seul apte à construire un monde de
justice et d’amour à la mesure de Dieu?
Après ce beau passage du n°20, je m’attendais donc
à ce que l’encyclique développe la manière dont le
Christ se rend en quelque sorte présent dans notre
mode de vie au quotidien. Me rappelant d’ailleurs,
d’après Matthieu 25, que c’est uniquement de cela
qu’il sera question au seuil de l’éternité : «Ce
que vous avez fait au plus petit d’entre vos
frères, c’est à moi-même que vous l’avez fait».
Non, ce passage n’est qu’une parenthèse, et l’on
retombe dans des considérations purement internes
sur le rôle réservé au prêtre dans la célébration,
sur les conditions de validité de son ordination,
la discipline et les interdits liturgiques...
6°- L’encyclique accentue encore la distance entre
le prêtre et le commun des chrétiens.
Ce ministère ordonné est «un don que la communauté
reçoit à travers la succession épiscopale qui
remonte jusqu’aux Apôtres» (29).
En abordant le chapitre sur l’apostolicité, je
croyais naïvement qu’il allait enfin être question
de l’ouverture de l’Eucharistie vers la vie, de
son lien avec la manière d’incarner la Bonne
Nouvelle de Jésus dans le monde présent. Non, il
s’agit exclusivement du lien ininterrompu, à
travers les vingt siècles de vie chrétienne, entre
les apôtres réunis à la dernière cène et les
évêques à notre époque. Or les autres Églises, que
l’encyclique dénomme «séparées» et non Églises
sœurs, n’auraient pas respecté ce lien
ininterrompu! «Églises séparées de l’Église
catholique (Cette séparation serait-elle
entièrement due à leur responsabilité?) qui n’ont
pas avec nous la pleine unité et n’ont pas
conservé la substance propre et intégrale du
mystère chrétien» (30).
L’insistance sur l’apostolicité de l’Église a
comme objectif de réaffirmer que le sacrement est
confié aux apôtres et transmis en continuité
«jusqu’à nous». Nous, ce n’est pas l’assemblée des
chrétiens, mais le magistère et ses prêtres.
Apostolicité aussi parce que l’Eucharistie est
célébrée conformément à la foi des apôtres, et
donc du magistère qui leur succède. «L’Église est
apostolique en ce sens qu’elle continue à être
enseignée, sanctifiée et dirigée par les Apôtres
jusqu’au retour du Christ, grâce à ceux qui leur
succèdent dans leur charge pastorale : le collège
des évêques, assisté par les prêtres, en union
avec le successeur de Pierre, pasteur suprême de
l’Église» (28).
En avançant dans la lecture de l’encyclique on
s’aperçoit que tout se tient, dans une logique
parfaite, autour d’une ligne centrale, que je puis
décrire comme suit : Le recentrement de la foi et
de la vie chrétienne sur la liturgie et sur
l’évêque et le prêtre, acteurs principaux, voire
uniques, du mystère chrétien dans le monde.
Cette théologie de l’Eucharistie vient renforcer
substantiellement le pouvoir sacerdotal, et plus
largement la constitution hiérarchique de
l’Église, présentée comme voulue, imposée même par
Dieu. «L’Eucharistie, que les prêtres célèbrent,
est un don qui dépasse radicalement le pouvoir de
l’assemblée. ... Don que la communauté reçoit à
travers la succession épiscopale qui remonte
jusqu’aux Apôtres»(29).
7°- Tout ceci amène à réaffirmer avec d’autant
plus de force un certain nombre d’interdits
destinés à sauvegarder l’authenticité de
l’Eucharistie.
«Parfois se fait jour une compréhension très
réductrice du Mystère eucharistique. Privé de sa
valeur sacrificielle, il est vécu comme s’il
n’allait pas au-delà du sens et de la valeur d’une
rencontre conviviale et fraternelle. De plus la
nécessité du sacerdoce ministériel, qui s’appuie
sur la succession apostolique, est parfois
obscurcie, et le caractère sacramentel de
l’Eucharistie est réduit à la seule efficacité de
l’annonce.... L’Eucharistie est un don trop grand
pour pouvoir supporter des ambiguïtés et des
réductions»(10).
7-1.
L’encyclique dénonce avant tout le manque de
suite ininterrompue des ordinations épiscopales
remontant jusqu’aux origines (28). En fonction de
cette exigence de vérité, est interdite la
communion dans les autres Églises. En effet, on ne
peut déroger à l’exigence «de communion totale
dans les liens de la profession de foi, des
sacrements et du gouvernement de l’Église» (44).
Foi en la Bonne Nouvelle de Jésus et gouvernement
ecclésiastique requièrent donc la même adhésion
inconditionnelle!
C’est pourquoi les fidèles catholiques «doivent
s’abstenir de participer à la communion distribuée
dans leurs célébrations. ... Cela finirait par
retarder la marche vers la pleine unité visible»
(30).
7-2.
Différentes catégories de personnes sont
interdites de communion. Tout d’abord «quiconque
refuse la vérité intégrale de la foi sur le
Mystère eucharistique», car «le sacrement n’admet
pas le mensonge» (38). Ainsi, le cheminement
tâtonnant, propre au rythme de chacun dans la
découverte de la vérité, loin d’être respecté, est
qualifié de «refus de vérité intégrale» (38,46)
voire même de mensonge. Or, il ne s’agit pas
seulement de l’adhésion aux grandes perspectives
du message évangélique, il importe même, pour
avoir accès à la communion, «d’accepter
intégralement l’organisation de l’Église, ainsi
que son gouvernement» (39). En particulier est
requis une véritable communion avec l’évêque,
alors qu’aucune allusion n’est faite à la
communion de l’évêque et du prêtre avec la
communauté des chrétiens (39). J’ai encore connu
dans mon jeune temps l’obligation de baiser
l’anneau épiscopal avant de recevoir la communion
de ses mains, signe qu’on n’accède au Christ que
par l’évêque.
7-3.
Dans l’incapacité de reconnaître que pour les
humains, et donc aussi pour l’Église, l’approche
de Dieu est toujours limitée, imparfaite,
l’encyclique interdit la participation à la
communion eucharistique à quiconque «s’approche de
la table sainte avec une conscience souillée et
corrompue» (36). Bien que l’encyclique déclare :
«Évidemment, le jugement sur l’état de grâce
appartient au seul intéressé, puisqu’il s’agit
d’un jugement de conscience»(37), «toutefois,
ajoute-t-elle, en cas de comportement extérieur
gravement, manifestement et durablement contraire
à la norme morale, l’Église, dans son souci
pastoral du bon ordre communautaire et par respect
pour le sacrement... (ne peut admettre) à la
communion eucharistique ceux qui persistent avec
obstination dans un péché grave et manifeste»
(37). Bien qu’ils ne soient pas nommés, il s’agit
clairement des divorcés remariés, peut-être
d’autres encore. Des précisions viendront sous
peu, paraît-il.
Ce n’est donc pas la conscience d’une faute grave
qui exclut de la communion eucharistique, mais le
seul fait d’un comportement extérieur contraire à
la norme établie par l’Église. On enferme ainsi
dans un jugement d’exclusion des personnes qui en
conscience ne sont nullement pécheurs. Est-ce là
que doit se situer le souci pastoral? Au lieu de
rappeler que personne n’a ni les éléments ni le
droit de porter un jugement sur la conduite
d’autrui, au lieu d’aider les chrétiens à régler
leur conduite personnelle sur des convictions
intérieures et non sur les formes extérieures de
conformité à la norme, l’Église préfère
sauvegarder une certaine respectabilité de
façade, quitte à piétiner ceux qui connaissent des
situations particulièrement difficiles à vivre.
Elle rappelle à ce propos, qu’on n’est pleinement
incorporé à l’Église que si «on accepte
intégralement son organisation» (38). Alors que
l’encyclique parle de «cette promotion
particulièrement efficace de la communion, qui est
le propre de l’Eucharistie» (41), quelle est la
communion fraternelle à laquelle nous invite le
Christ, «lui qui mangeait avec les pécheurs»?
On est loin des repas dont Jésus nous a donné
l’exemple au cours de sa vie publique. «Le dernier
repas de Jésus, écrit José Reding, c’est le rappel
des innombrables repas qu’il a pris avec des gens
avec qui on ne mangeait pas, sur qui les
pharisiens avaient mis l’étiquette de
«pécheurs»
pour les exclure; c’est donc la mémoire de
l’audace de Jésus à transgresser pas mal de
frontières, ce qui l’a conduit à la mort; c’est le
symbole du prophète qui partage la vie avec les
exclus, les sans-voix, pour leur donner une voix.
Dans l’Eucharistie il y a quelque chose de cela,
un «hors limites»
possible, une audace. C’est aussi un risque de
ramasser des coups» (Sonalux, janvier-mars 2003,
p.8).
8°- Le dernier chapitre, intitulé «A l’école de
Marie, femme eucharistique», établit une
continuité surprenante entre l’Incarnation et
l’Eucharistie. Jean-Paul II en arrive même à
comparer ce qui se réalise sacramentellement en
tout croyant qui reçoit, sous les espèces du pain
et du vin, le corps et le sang du Christ, à ce qui
s’est passé à l’Annonciation, «lorsque Marie a
conçu le Fils de Dieu dans la vérité physique du
corps et du sang».
Il y aurait donc, si je comprends bien, un
engendrement en nous du Christ à chaque communion,
comme en Marie à l’Annonciation. D’où «l’analogie
requise entre le Fiat de Marie aux paroles de
l’ange et l’amen que chaque fidèle prononce
lorsqu’il reçoit le corps du Seigneur.
[...] Dans la
continuité avec la foi de la Vierge, il nous est
demandé de croire que ce même Jésus, Fils de Dieu
et Fils de Marie, se rend présent dans la totalité
de son être humain et divin, sous les espèces du
pain et du vin» (55). Déclaration étonnante qui,
dans sa brièveté, pose cependant d’énormes
questions.
Ce mystère eucharistique doit être vécu dans son
intégrité, c’est dire, selon l’encyclique, «dans
l’acte de la célébration ou dans l’intime échange
avec Jésus que l’on vient de recevoir dans la
communion, ou encore dans le temps de prière et
d’adoration eucharistique en dehors de la Messe»
(61). S’il est dit que «l’Eucharistie nous est
donnée pour que notre vie, comme celle de Marie,
soit toute entière un Magnificat» (58), on aurait
souhaité que soit développée la corrélation
étroite, vitale, entre la liturgie et la vie.
Mais, on reste complètement sur sa faim!
*****
«L’Église vit de l’Eucharistie» : tel est le titre
de l’encyclique. Mais quelle Église et de quelle
Eucharistie?
L’Église qui a suscité cette conception de
l’Eucharistie et qui en vit, est une Église
essentiellement hiérarchique, toute centrée sur
l’évêque, le prêtre, en dépendance du pape,
devenant lui aussi, en quelque sorte, l’objet d’un
culte. La communauté des fidèles, dénuée de toute
responsabilité, n’a aucune place si ce n’est dans
le silence, la soumission et l’adoration de ce que
réalise la caste sacerdotale. Le lien entre
l’Eucharistie et le vécu de tous les jours aurait
donné une toute autre place aux laïcs, artisans
majeurs de l’insertion de la Bonne Nouvelle de
Jésus dans l’actualité du monde en devenir. La vie
d’aujourd’hui dans toute son effervescence n’est
pratiquement pas présente. Importe avant tout la
parole consécratoire, dont seul le prêtre détient
le pouvoir, et qui suffit à rendre présent et
actuel, partout et en tous lieux, le sacrifice
réalisé jadis par Jésus.
On voit combien une telle perception de
l’Eucharistie vient étayer et renforcer une
conception magistérielle et toute conservatrice de
l’Église-institution.
Enfin, ce qui m’attriste, c’est l’attitude quasi
unanime des évêques pour qui l’encyclique ne peut
que susciter des réactions admiratives et n’ouvre
nullement à une analyse franche et ouverte. Indice
encore d’une Église qui n’est plus, actuellement,
une assemblée vivante.
Mon analyse de l’encyclique et de ses enjeux est
évidemment discutable. Elle n’a d’autre objectif
que d’ouvrir un débat qui se veut constructif et
libérateur.
Cette encyclique manifeste en clair l’orientation
donnée actuellement à l’Église, autrement plus
proche du concile de Trente que de Vatican II. Il
est important d’en être conscient, d’en mesurer
les conséquences, d’être attentif aux réactions de
la base, du moins d’une partie non-négligeable de
celle-ci, elle aussi concernée et responsable de
la manière dont la Bonne Nouvelle de Jésus et donc
l’Église sont présentes dans l’aujourd’hui du
monde. Laisser dire sans plus, ce serait en
quelque sorte entériner par son silence
l’orientation de la foi chrétienne et de l’institution-Église,
privilégiée en ces temps-ci par le magistère. Ce
serait oublier que la réception d’un document
officiel par la communauté chrétienne est une
condition essentielle pour qu’il soit reconnu
comme document véritablement d’Église.
Il est important que les communautés chrétiennes
(paroisses, communautés de base, assemblées
diverses) disent maintenant ce qu’est pour elles,
sous la poussée de l’Esprit qui les habite
également, la célébration de l’Eucharistie, la
place qu’elles lui donnent, comment elles en
vivent. Il s’agit alors de l’Eucharistie vécue,
non par le prêtre, mais
par
l’assemblée qui se
réunit à l’appel de Jésus. N’est-ce pas à eux
aussi que s’adresse la parole du Christ : «J’ai
désiré d’un grand désir manger cette pâque avec
vous» (Luc 22,15)?
C’est, au départ, de l’assemblée réunie en son nom
que se posent alors, mais de façon assez
différente, les questions concernant la
participation ou la mise à l’écart de certains, le
partage de la Parole, le lien entre l’Eucharistie
et la vie quotidienne, l’insertion de la
communauté célébrante dans la grande assemblée du
peuple chrétien. Le rôle des différents services
apparaîtra aussi sous
des modalités diverses, entre autres le ministère
de présidence, dont la communauté a besoin pour se
rassembler et célébrer au nom de Jésus Christ.
Les questions se présentent donc assez
différemment si on les évoque, au départ, de
l’assemblée ou en partant du ministère sacerdotal.
Éclairages différents et
complémentaires, indispensables pour cerner
quelque peu une réalité qui de toute façon nous
dépasse et dont on n’aura jamais fini de creuser
le sens. La parole des communautés doit, elle
aussi, être entendue et écoutée.
1er Juin 2003
Pierre De Locht est décédé le 9 mars 2007. Pour nous il était une voix
d’évangile, proche,
stimulante… Nos amis belges de PAVÉS lui
ont rendu
un bel hommage dans leur bulletin de juin
2007.
Signalons quelques-uns de ses
livres au ton libérateur :
La foi décantée (Desclée de Brouwer 1998),
Oser être chrétien aujourd'hui (Desclée de
Brouwer 2000),
Et si
j’étais nommé évêque (Mols 2002), et
tout récemment Chrétiens aujourd’hui : un engagement contradictoire? (Éditions Luc Pire
2007)).
En 2003, on a publié
un livre collectif sur la pensée et l'action
de Pierre de Locht.
Nous remercions
Les Réseaux du Parvis pour leur amicale autorisation de
reproduire cet article publié dans le numéro 19 de
la revue Parvis, (septembre 2003) et repris
sur
leur site.
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