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Une analyse critique de l'encyclique Ecclesia de Eucharistia
Pierre de Locht


Jean-Paul II a publié le Jeudi Saint 13 avril 2003 une encyclique sur l'Eucharistie, dont on peut lire le texte complet sur le site du Vatican. Ont suivi l'instruction romaine Redemptionis Sacramentum du 24 avril 2004, l'annonce d'un synode des évêques portant sur l'Eucharistie en octobre 2005 (avec ses Lineamenta), la proclamation d'une année consacrée à l'Eucharistie d'octobre 2004 à octobre 2005, la lettre apostolique Mane nobiscum Domine du 7 octobre 2004.

L'article du théologien Pierre de Locht est important dans ce contexte. Il peut aider notre réflexion, car il montre bien qu'à des visions théologiques différentes de l'Eucharistie sont reliées des visions profondément différentes de l'Église.

 

La récente encyclique sur l’Eucharistie, témoignage de la dévotion et de la foi de Jean-Paul II, est à ce titre tout à fait respectable. Elle pose cependant problème dans la mesure où cette expression personnelle est présentée et se veut exemplaire et normative pour les chrétiens du monde entier.

Dans la mesure où l’encyclique peut faire l’objet d’un large débat franc et ouvert, elle revêtira alors une réelle importance. Imposée comme «la foi» de l’Église, elle va accentuer les divisions à l’intérieur de l’Église et rendre plus difficile le rapprochement œcuménique.

En terminant l’encyclique, Jean-Paul II demande de donner à l’Eucharistie toute l’importance qu’elle mérite, «en veillant à n’en atténuer aucune dimension ni aucune exigence» (n°61).

C’est dans cette perspective que je voudrais situer mon intervention. Car l’Eucharistie, présentée essentiellement comme objet de culte et d’adoration et étayant une certaine conception de l’Église, ne répond guère à l’ampleur qu’un grand nombre de chrétiens lui donnent. C’est précisément l’approche unilatérale et partielle, voire même tendancieuse de l’Eucharistie, telle qu’elle est présentée dans l’encyclique, qui fait gravement question. 

1°- L’Eucharistie, telle qu’elle nous est proposée, est centrée, non sur l’ensemble de la vie de Jésus, mais uniquement sur sa passion, sa mort et sa résurrection. D’où sa réalité avant tout sacrificielle.

Ce n’est pas la vie de Jésus qui serait éclairante et dont nous serions appelés à nous inspirer, mais seulement sa passion et sa mort. Il importe de «vivre dans l’Eucharistie le mémorial de la mort du Christ» (57).

L’insistance sur le caractère sacrificiel de l’Eucharistie, sur «le sacrifice eucharistique» (30) ou «le banquet sacrificiel» (48),  amène à penser que seule la souffrance est rédemptrice. Une souffrance valorisée en elle-même, alors que Jésus a lutté sans cesse contre toutes les formes de la souffrance. «Il les guérissait tous», nous dit l’Évangile. Cette insistance uniquement sacrificielle risque de maintenir l’image perverse d’un Dieu qui aurait eu besoin du sacrifice de son fils pour racheter le genre humain. Ce sacrifice, nous dit l’encyclique, «est avant tout un don du Père. ... Sacrifice que le Père a accepté» (13). Fallait-il donc la mort de son Fils, et  une obéissance allant jusque là, pour sauver l’humanité et la réconcilier avec le Père?

Pourtant, Jésus n’a nullement cherché ni la souffrance ni les conditions ignominieuses de sa mort. Mais il n’a pas voulu, pour échapper à sa fin tragique, renier l’orientation qu’il a donnée à sa vie, toute centrée sur l’amour. L’attention à chacun, et spécialement aux plus démunis et délaissés, sa lutte pour la libération de toute oppression, y compris celle des Grands Prêtres et du Temple, le souci inlassable de ramener dans la communauté celles et ceux que la société est sans cesse tentée d’écarter... ont animé toute sa manière d’être. Plutôt qu’une réalité sacrificielle, le partage du pain et du vin, laissé en testament par Jésus, ne serait-il pas le signe d’une vie tout entière animée par l’amour, et cela jusque dans sa passion et sa mort?  «Qu’ils soient un» (Jn 17,11)? 

Lorsque Jésus dit «ceci est mon corps», je suis enclin à penser qu’il entend exprimer par là qu’il fait pleinement corps avec nous, qu’il est en communion totale avec l’humanité en devenir. Jésus présente en quelque sorte sa mort prochaine et signifie ainsi le don de lui-même, sa solidarité quoiqu’il en coûte. Et il nous appelle à une même solidarité. Par la parole qui accompagne le partage de la coupe, il affirme, me semble-t-il, que c’est la même vie qui coule dans nos veines. Nous sommes du même sang. C’est ce qui fait notre unité fondamentale et qui explique d’ailleurs cette recherche innée d’un monde vraiment fraternel et solidaire, un monde où règne l’amour. Car Dieu est amour, et c’est la vie même de Dieu qui coule dans nos veines. Et c’est parce que nous sommes du même sang, ce sang qui a sa source en Dieu, que le meilleur de nous-mêmes est tout tendu vers l’amour.

Et pourtant, c’est à l’aspect sacrificiel que l’encyclique nous ramène sans cesse. «Ce sacrifice est tellement décisif pour le salut du genre humain, que Jésus ne l’a accompli qu’après nous avoir laissé le moyen d’y participer comme si nous y étions présents. Tout fidèle peut ainsi y prendre part et en goûter les fruits d’une manière inépuisable» (11). 

Comment? Je pensais que c’était en construisant sa vie dans la ligne de sa Bonne Nouvelle. Non, c’est en célébrant l’Eucharistie : «Par un contact personnel, ce sacrifice se rend présent, se perpétuant sacramentellement dans chaque communauté» (12). Ainsi, l’Église accède à ce sacrifice rédempteur par l’Eucharistie. De cette façon, «la réconciliation obtenue une fois pour toutes par le Christ s’étend aux hommes d’aujourd’hui» (12).

Tout se passe donc à l’intérieur d’une liturgie sacrificielle qui se suffit à elle-même.

2°- L’Eucharistie, représentation sacramentelle du sacrifice du Christ, n’est pas seulement le rappel de ce qui s’est passé jadis à la dernière cène, mais elle est chaque fois «un sacrifice au sens propre» (17). Et cela, par «une présence tout à fait spéciale, une présence réelle» (15), c’est à dire substantielle, par laquelle le Christ se rend présent tout entier. Est alors proposée de nouveau la doctrine toujours valable du concile de Trente : «la transsubstantiation».

Le concile de Trente (1545-1563) a non seulement défini la présence réelle, mais également la manière dont cette présence se réalise : par la toute puissance de Dieu, il se fait une conversion complète de toute la substance du pain et du vin dans le corps et le sang du Christ.

À chaque Eucharistie, le pain et le vin, dont il ne reste que les apparences, cessent d’exister, remplacés par le corps et le sang de Jésus. Est-ce vraiment au sens tout à fait matériel qu’il faut prendre la parole de Jésus à la dernière cène? Saint Ephrem, au 4° siècle, écrit : «Prenez-en, mangez-en tous, et mangez avec lui l’Esprit-Saint. C’est vraiment mon corps et celui qui le mange vivra éternellement.» Cette citation, reprise par l’encyclique (17), ne montre-t-elle pas que «manger» n’est pas à prendre à la lettre, au sens matériel? Pas plus que dans Ezéchiel 3,1 et l’Apocalypse 10,10-11, où il s’agit de «manger le livre». 

«Manger le corps et boire le sang de Jésus», pris au sens matériel, suscite d’énormes questions. Alors que Jésus est là présent, à la dernière cène,  il y aurait eu, lorsqu’il prononce ces paroles, dédoublement de sa personne dans le pain et le vin partagés avec ses disciples? Nouvelle anomalie : bien que la substance du pain et du vin soit changée, ceux-ci continuent à  conditionner la durée de la présence eucharistique. Il est en effet de fide, d’après le concile de Trente, et c’est repris dans l’encyclique, que «le Christ est présent dans l’Eucharistie immédiatement après la consécration et il y reste présent aussi longtemps que les espèces demeurent inchangées» (25). Espèces qui, tout en n’ayant plus de substance, seraient pourtant soumises à la digestion. Quelle est alors la réalité du pain et du vin dont dépendrait la permanence de la présence eucharistique? Subtilités étonnantes !

Suffit-il de faire appel à l’autorité du concile de Trente et à des déclarations du magistère, dont le Catéchisme de l’Église catholique publié en 1992, et même d’affirmer qu’il s’agit d’un dogme de foi, pour faire accepter aujourd’hui une telle  conception de la présence réelle, qui soulève d’énormes interrogations?

Là-dessus se greffe en effet une question beaucoup plus vaste  concernant les modalités d’Alliance entre Dieu et nous. Le divin ne peut-il être présent dans notre univers qu’en écartant nos conditions habituelles d’existence? Pourquoi le pain et le vin, alors qu’ils continuent à apparaître comme tels, doivent-ils changer de substance pour être expression de la présence de l’amour de Dieu là où nous sommes rassemblés en son nom? De même pourquoi, si Dieu s’incarne en Jésus de Nazareth, faut-il une naissance en dehors des conditions normales de tout engendrement humain? De même que serait requise la naissance virginale de Jésus, il n’y aurait présence du Christ Ressuscité que s’il n’y a plus ni pain ni vin? 

Tout cela pose à notre raison et à notre foi des objections majeures, qu’on ne peut esquiver. Si l’humain doit s’effacer pour que Dieu soit présent au cœur du monde, la seule attitude digne de l’homme ne serait-elle pas de récuser un Dieu qui l’empêche d’être entièrement lui-même, responsable et libre? Une telle présentation de Dieu n’explique-t-elle pas, en partie au moins, l’athéisme contemporain? En tant que chrétien, je ne puis davantage accepter un Dieu qui ne serait présent qu’en écartant l’humain. Cela ne correspond ni au message de Jésus Christ, ni au Dieu du Premier Testament. Rappelons que c’est pour célébrer la pâque juive, en mémoire de Dieu qui libère de toute servitude, que Jésus a réuni les siens en ce banquet eucharistique.

3°- Aucune référence dans l’encyclique à la liturgie de la Parole. Serait-il donc sans importance ce temps où la communauté, réunie dans la reconnaissance et l’action de grâces, se nourrit des grands textes bibliques afin d’en pénétrer la portée vivifiante et leur sens dans  l’aujourd’hui?

Ainsi sont passées sous silence les années de vie publique de Jésus, sa manière d’être avec ses contemporains, la teneur de son enseignement, comme si seules importaient sa passion et sa mort, qui pourtant ne prennent leur vrai sens que dans la foulée des années vécues avec les siens.

Dès lors, l’humanité dans sa diversité de conditions de vie, d’approches et de compréhension de la Bonne Nouvelle, est absente de ce repas eucharistique amputé de la liturgie de la Parole.

Sans aucun lien explicite avec la vie quotidienne, l’Eucharistie constitue ainsi une réalité en soi, se suffisant à elle-même, et suscitant un culte, une adoration. Il est d’ailleurs demandé de «rester en adoration devant elle en dehors de la messe. ... Le culte rendu à l’Eucharistie en dehors de la messe est d’une valeur inestimable dans la vie de l’Église» (25). Telle est la dévotion, le culte de Jean-Paul II à l’égard de l’Eucharistie.

4°- L’Eucharistie qui édifie l’Église et à laquelle l’Église s’identifie, telle qu’elle est présentée dans l’encyclique, est une Eucharistie amputée, exclusivement centrée sur la parole consécratoire du célébrant. 

L’assemblée est absente. Ce n’est pas elle qui célèbre, c’est le prêtre. Lui seul récite (c’est le terme employé par l’encyclique) la prière eucharistique. «Lui seul peut relier validement la consécration eucharistique au sacrifice de la Croix et à la dernière Cène» (29). Il est même rappelé que la présence des fidèles n’est pas indispensable (31). 

Le prêtre qui célèbre, le fait «in persona Christi». C’est à dire en s’identifiant de manière «spécifique et sacramentelle au grand prêtre de l’Alliance éternelle. ... Dans l’économie du salut voulue par le Christ, le ministère des prêtres qui ont reçu le sacrement de l’Ordre manifeste que l’Eucharistie qu’ils célèbrent est un don qui dépasse radicalement le pouvoir de l’assemblée» (29).

Ministère tellement indispensable «qui conduit à ne laisser passer aucune occasion d’avoir la célébration de la Messe, en profitant même de la présence occasionnelle d’un prêtre» (33). Aussi, lorsque l’encyclique fait référence à la prière adressée au Seigneur pour qu’il envoie des ouvriers à sa moisson, c’est évidemment des prêtres dont il s’agit.

A la prière eucharistique, le peuple «s’associe dans la foi et le silence» (57). «Le peuple qui célèbre fidèlement la Messe selon les normes liturgiques et la communauté qui s’y conforme manifestent, de manière silencieuse mais éloquente (!), leur amour pour l’Église» (52). Ce n’est cependant «nullement une dépréciation du reste du peuple de Dieu..., puisque ce don rejaillit au bénéfice de tous» (30).

Tout se réalise par la parole consécratoire du prêtre; c’est lui qui «effectue la consécration», suivant les termes de l’encyclique (5), alors que dans la liturgie officielle, c’est l’Esprit qui donne au pain et au vin leur véritable portée. D’où, cette invocation de l’épiclèse : «Que ce même Esprit Saint, nous t’en prions, sanctifie ces offrandes; qu’elles deviennent ainsi le corps et le sang de ton Fils . Jésus ne dit-il pas:  «Il est bon que je m’en aille. Car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous. Si au contraire je pars, je vous l’enverrai... Lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité toute entière» (Jean 16, 7,13...)?  Est-ce pour que le pain et le vin se transforment au sens matériel du mot en corps et sang du Christ, que l’Esprit Saint est invoqué dans l’épiclèse. Ou pour que l’Esprit de Dieu, le souffle de sainteté, l’Esprit qui souffle partout dans le monde, soit accueilli par chacun et qu’ainsi notre monde devienne, grâce à l’Amour qui s’incarne dans nos vies, sacrement de Dieu, icône terrestre de l’amour infini de Dieu?

5°- La consécration eucharistique se suffit à elle-même, sans lien explicite et vital avec la manière d’être chrétien dans le quotidien.

Puis tout à coup, au numéro 20, un très beau passage sur nos devoirs de citoyenneté terrestre, sur l’engagement chrétien dans la vie concrète. Mais rapidement, au lieu de mettre en évidence et développer la relation essentielle entre la célébration et la vie quotidienne dans toute sa complexité, là où se situent les grands appels de Jésus à l’entraide et l’amour du prochain, au service et don de soi, là où se vit le message des Béatitudes, l’encyclique en revient sans tarder à la liturgie.

C’est alors que m’est apparu en clair où se situait le nœud de ma difficulté et la raison du malaise grandissant que je ressentais en avançant dans la lecture de l’encyclique. Nous nous trouvons devant deux compréhensions très différentes de l’Eucharistie.

Ou bien la célébration de l’Eucharistie constitue le cœur même de la vie chrétienne, le lieu où se réalise l’essentiel du mystère chrétien. Ou bien l’Eucharistie exprime et célèbre liturgiquement ce qui se réalise avant tout dans le quotidien de l’existence. Est-ce d’abord la vie qui est sacramentelle, la célébration en étant l’expression liturgique, ou est-ce la célébration liturgique qui est primordiale, tout en ayant des conséquences dans la vie quotidienne?

Il me semble que toute l’orientation chrétienne contemporaine tend à sortir la foi chrétienne des lieux de culte, dans la conscience que la manière de mener sa vie à la lumière du mode de vie et du message de Jésus est le terrain par excellence de la vie de foi. N’est-ce pas cela qui a inspiré Vatican II? Et avant même, depuis de nombreuses décennies, le développement de l’apostolat, des formes diverses de l’action catholique?

Or, le mouvement de l’encyclique va exactement dans l’autre sens. Pour Jean-Paul II, l’essentiel se vit dans la célébration eucharistique, qu’il faut d’ailleurs prolonger autant que possible par le culte eucharistique, «en restant en adoration devant elle en dehors de la messe» (25). Adoration du Saint Sacrement qui n’existe pas en Orient, chez les grecs-catholiques ou melkites. Il n’y a pas de tabernacle dans les églises, mais seulement une réserve à la sacristie pour la communion des malades et des mourants.

Au numéro 20, lorsqu’il s’agit de l’engagement de transformer la vie, il est fait mention du lavement des pieds, mais sans en montrer le lien vital et tout aussi sacramentel avec le partage du pain et du vin. Il s’agit seulement du prolongement dans le quotidien de l’essentiel qui se réalise dans la célébration. C’est là que «s’opère l’œuvre de rédemption» (21).

C’eut été l’occasion de souligner que dans le récit pascal, l’évangile de Jean ne parle pas du partage du pain et du vin, mais, avec une même solennité, de la célébration pascale sous la forme du lavement des pieds.  «Avant la fête de Pâques, sachant que son heure était venue..., Jésus se lève de table, prend un linge... et se met à laver les pieds de ses disciples» (Jean 13,1 et ss). Ainsi, grâce aux deux récits, s’établit un lien vital et sacramentel entre le partage du pain et de la coupe et le service du prochain, exprimé par le maître de maison prenant la place du serviteur aux pieds des disciples.

Dans l’encyclique, la foi est toute entière centrée sur la célébration liturgique. Ce serait donc là, et non dans la vie courante, qu’on participe essentiellement à la vie du Christ. Le cœur de la foi chrétienne ne serait pas dans la manière de vivre au quotidien, mais dans la participation ou l’assistance à la célébration eucharistique?

La demande de Jésus : «Faites cela en mémoire de moi», est citée en référence à Marie. Comme elle, nous devons avoir confiance dans la parole de son Fils, «Lui qui fut capable de changer l’eau en vin, est capable également de faire du pain et du vin son corps et son sang» (54). Pourtant, lorsque Jésus déclare : «Faites ceci en mémoire de moi», nous recommande-t-il principalement de multiplier le geste liturgique, ou de traduire dans la vie de tous les jours le service d’entraide et de solidarité, seul apte à construire un monde de justice et d’amour à la mesure de Dieu?

Après ce beau passage du n°20, je m’attendais donc à ce que l’encyclique développe la manière dont le Christ se rend en quelque sorte présent dans notre mode de vie au quotidien. Me rappelant d’ailleurs, d’après Matthieu 25, que c’est uniquement de cela qu’il sera question au seuil de l’éternité : «Ce que vous avez fait au plus petit d’entre vos frères, c’est à moi-même que vous l’avez fait». Non, ce passage n’est qu’une parenthèse, et l’on retombe dans des considérations purement internes sur le rôle réservé au prêtre dans la célébration, sur les conditions de validité de son ordination, la discipline et les interdits liturgiques...

6°- L’encyclique accentue encore la distance entre le prêtre et le commun des chrétiens.

Ce ministère ordonné est «un don que la communauté reçoit à travers la succession épiscopale qui remonte jusqu’aux Apôtres» (29).

En abordant le chapitre sur l’apostolicité, je croyais naïvement qu’il allait enfin être question de l’ouverture de l’Eucharistie vers la vie, de son lien avec la manière d’incarner la Bonne Nouvelle de Jésus dans le monde présent. Non, il s’agit exclusivement du lien ininterrompu, à travers les vingt siècles de vie chrétienne, entre les apôtres réunis à la dernière cène et les évêques à notre époque. Or les autres Églises, que l’encyclique dénomme «séparées» et non Églises sœurs, n’auraient pas respecté ce lien ininterrompu!   «Églises séparées de l’Église catholique (Cette séparation serait-elle entièrement due à leur responsabilité?) qui n’ont pas avec nous la pleine unité et n’ont pas conservé la substance propre et intégrale du mystère chrétien» (30).

L’insistance sur l’apostolicité de l’Église a comme objectif de réaffirmer que le sacrement est confié aux apôtres et transmis en continuité «jusqu’à nous». Nous, ce n’est pas l’assemblée des chrétiens, mais le magistère et ses prêtres. 

Apostolicité aussi parce que l’Eucharistie est célébrée conformément à la foi des apôtres, et donc du magistère qui leur succède. «L’Église est apostolique en ce sens qu’elle continue à être enseignée, sanctifiée et dirigée par les Apôtres jusqu’au retour du Christ, grâce à ceux qui leur succèdent dans leur charge pastorale : le collège des évêques, assisté par les prêtres, en union avec le successeur de Pierre, pasteur suprême de l’Église» (28).

En avançant dans la lecture de l’encyclique on s’aperçoit que tout se tient, dans une logique parfaite, autour d’une ligne centrale, que je puis décrire comme suit : Le recentrement de la foi et de la vie chrétienne sur la liturgie et sur l’évêque et le prêtre, acteurs principaux, voire uniques, du mystère chrétien dans le monde.

Cette théologie de l’Eucharistie vient renforcer substantiellement le pouvoir sacerdotal, et plus largement la constitution hiérarchique de l’Église, présentée comme voulue, imposée même par Dieu. «L’Eucharistie, que les prêtres célèbrent, est un don qui dépasse radicalement le pouvoir de l’assemblée. ... Don que la communauté reçoit à travers la succession épiscopale qui remonte jusqu’aux Apôtres»(29).

7°- Tout ceci amène à réaffirmer avec d’autant plus de force un certain nombre d’interdits destinés à sauvegarder l’authenticité de l’Eucharistie.

 «Parfois se fait jour une compréhension très réductrice du Mystère eucharistique. Privé de sa valeur sacrificielle, il est vécu comme s’il n’allait pas au-delà du sens et de la valeur d’une rencontre conviviale et fraternelle. De plus la nécessité du sacerdoce ministériel, qui s’appuie sur la succession apostolique, est parfois obscurcie,  et le caractère sacramentel  de l’Eucharistie est réduit à la seule efficacité de l’annonce.... L’Eucharistie est un don trop grand pour pouvoir supporter des ambiguïtés et des réductions»(10).

7-1. L’encyclique dénonce avant tout le manque de suite  ininterrompue des ordinations épiscopales remontant jusqu’aux origines (28). En fonction de cette exigence de vérité, est interdite la communion dans les autres Églises. En effet, on ne peut déroger à l’exigence «de communion totale dans les liens de la profession de foi, des sacrements et du gouvernement de l’Église» (44). Foi en la Bonne Nouvelle de Jésus et gouvernement ecclésiastique requièrent donc la même adhésion inconditionnelle!

C’est pourquoi les fidèles catholiques «doivent s’abstenir de participer à la communion distribuée dans leurs célébrations. ... Cela finirait par retarder la marche vers la pleine unité visible» (30).

7-2. Différentes catégories de personnes sont interdites de communion. Tout d’abord «quiconque refuse la vérité intégrale de la foi sur le Mystère eucharistique», car «le sacrement n’admet pas le mensonge» (38). Ainsi, le cheminement tâtonnant, propre au rythme de chacun dans la découverte de la vérité, loin d’être respecté, est qualifié de «refus de vérité intégrale» (38,46) voire même de mensonge. Or, il ne s’agit pas seulement de l’adhésion aux grandes perspectives du message évangélique, il importe même, pour avoir accès à la communion, «d’accepter intégralement l’organisation de l’Église, ainsi que son gouvernement» (39). En particulier est requis une véritable communion avec l’évêque, alors qu’aucune allusion n’est faite à la communion de l’évêque et du prêtre avec la communauté des chrétiens (39). J’ai encore connu dans mon jeune temps l’obligation de baiser l’anneau épiscopal avant de recevoir la communion de ses mains, signe qu’on n’accède au Christ que par l’évêque.

7-3. Dans l’incapacité de reconnaître que pour les humains, et donc aussi pour l’Église, l’approche de Dieu est toujours limitée, imparfaite, l’encyclique interdit la participation à la communion eucharistique à quiconque «s’approche de la table sainte avec une conscience souillée et corrompue» (36). Bien que l’encyclique déclare : «Évidemment, le jugement sur l’état de grâce appartient au seul intéressé, puisqu’il s’agit d’un jugement de conscience»(37), «toutefois, ajoute-t-elle, en cas de comportement extérieur gravement, manifestement et durablement contraire à la norme morale, l’Église, dans son souci pastoral du bon ordre communautaire et par respect pour le sacrement... (ne peut admettre) à la communion eucharistique ceux qui persistent avec obstination dans un péché grave et manifeste» (37). Bien qu’ils ne soient pas nommés, il s’agit clairement des divorcés remariés, peut-être d’autres encore. Des précisions viendront sous peu, paraît-il.

Ce n’est donc pas la conscience d’une faute grave qui exclut de la communion eucharistique, mais le seul fait d’un comportement extérieur contraire à la norme établie par l’Église. On enferme ainsi dans un jugement d’exclusion des personnes qui en conscience ne sont nullement pécheurs. Est-ce là que doit se situer le souci pastoral? Au lieu de rappeler que personne n’a ni les éléments ni le droit de porter un jugement sur la conduite d’autrui, au lieu d’aider les chrétiens à régler leur conduite personnelle sur des convictions intérieures et non sur les formes extérieures de conformité à la norme, l’Église préfère sauvegarder  une certaine respectabilité de façade, quitte à piétiner ceux qui connaissent des situations particulièrement difficiles à vivre. Elle  rappelle à ce propos, qu’on n’est pleinement incorporé à l’Église que si «on accepte intégralement son organisation» (38). Alors que l’encyclique parle de «cette promotion particulièrement efficace de la communion, qui est le propre de l’Eucharistie» (41), quelle est la communion fraternelle à laquelle nous invite le Christ, «lui qui mangeait avec les pécheurs»?

On est loin des repas dont Jésus nous a donné l’exemple au cours de sa vie publique. «Le dernier repas de Jésus, écrit José Reding, c’est le rappel des innombrables repas qu’il a pris avec des gens avec qui on ne mangeait pas, sur qui les pharisiens avaient mis l’étiquette de «pécheurs» pour les exclure; c’est donc la mémoire de l’audace de Jésus à transgresser pas mal de frontières, ce qui l’a conduit à la mort; c’est le symbole du prophète qui partage la vie avec les exclus, les sans-voix, pour leur donner une voix. Dans l’Eucharistie il y a quelque chose de cela, un «hors limites» possible, une audace. C’est aussi un risque de ramasser des coups» (Sonalux, janvier-mars 2003, p.8).

8°- Le dernier chapitre, intitulé «A l’école de Marie, femme eucharistique», établit une continuité surprenante entre l’Incarnation et l’Eucharistie. Jean-Paul II en arrive même à comparer ce qui se réalise sacramentellement en tout croyant qui reçoit, sous les espèces du pain et du vin, le corps et le sang du Christ, à ce qui s’est passé à l’Annonciation, «lorsque Marie a conçu le Fils de Dieu dans la vérité physique du corps et du sang». 

Il y aurait donc, si je comprends bien, un engendrement en nous du Christ à chaque communion, comme en Marie à l’Annonciation. D’où «l’analogie requise entre le Fiat de Marie aux paroles de l’ange et l’amen que chaque fidèle prononce lorsqu’il reçoit le corps du Seigneur. [...] Dans la continuité avec la foi de la Vierge, il nous est demandé de croire que ce même Jésus, Fils de Dieu et Fils de Marie, se rend présent dans la totalité de son être humain et divin, sous les espèces du pain et du vin» (55). Déclaration étonnante qui, dans sa brièveté, pose cependant d’énormes questions.

Ce mystère eucharistique doit être vécu dans son intégrité,  c’est dire, selon l’encyclique, «dans l’acte de la célébration ou dans l’intime échange avec Jésus que l’on vient de recevoir dans la communion, ou encore dans le temps de prière et d’adoration eucharistique en dehors de la Messe» (61). S’il est dit que «l’Eucharistie nous est donnée pour que notre vie, comme celle de Marie, soit toute entière un Magnificat» (58), on aurait souhaité que soit développée la corrélation étroite, vitale, entre la liturgie et la vie. Mais, on reste complètement sur sa faim!

*****

«L’Église vit de l’Eucharistie» : tel est le titre de l’encyclique. Mais quelle Église et de quelle Eucharistie? 

L’Église qui a suscité cette conception de l’Eucharistie et qui en vit, est une Église essentiellement hiérarchique, toute centrée sur l’évêque, le prêtre, en dépendance du pape, devenant lui aussi, en quelque sorte, l’objet d’un culte. La communauté des fidèles, dénuée de toute responsabilité, n’a aucune place si ce n’est dans le silence, la soumission et l’adoration de ce que réalise la caste sacerdotale. Le lien entre l’Eucharistie et le vécu de tous les jours aurait donné une toute autre place aux laïcs, artisans majeurs de l’insertion de la Bonne Nouvelle de Jésus dans l’actualité du monde en devenir. La vie d’aujourd’hui dans toute son effervescence n’est pratiquement pas présente. Importe avant tout la parole consécratoire, dont seul le prêtre détient le pouvoir, et qui suffit à rendre présent et actuel, partout et en tous lieux, le sacrifice réalisé jadis par Jésus. 

On voit combien une telle perception de l’Eucharistie vient étayer et renforcer une conception magistérielle et toute conservatrice de l’Église-institution.

Enfin, ce qui m’attriste, c’est l’attitude quasi unanime des évêques pour qui l’encyclique ne peut que susciter des réactions admiratives et n’ouvre nullement à une analyse franche et ouverte. Indice encore d’une Église qui n’est plus, actuellement, une assemblée vivante. 

Mon analyse de l’encyclique et de ses enjeux est évidemment discutable. Elle n’a d’autre objectif que d’ouvrir un débat qui se veut constructif et libérateur.

Cette encyclique manifeste en clair l’orientation donnée actuellement à l’Église, autrement plus proche du concile de Trente que de Vatican II. Il est important d’en être conscient, d’en mesurer les conséquences, d’être attentif aux réactions de la base, du moins d’une partie non-négligeable de celle-ci, elle aussi concernée et responsable de la manière dont la Bonne Nouvelle de Jésus et donc l’Église sont présentes dans l’aujourd’hui du monde. Laisser dire sans plus, ce serait en quelque sorte entériner par son silence l’orientation de la foi chrétienne et de l’institution-Église, privilégiée en ces temps-ci par le magistère. Ce serait oublier que la réception d’un document officiel par la communauté chrétienne est une condition essentielle pour qu’il soit reconnu comme document véritablement d’Église.

Il est important que les communautés chrétiennes (paroisses, communautés de base, assemblées diverses) disent maintenant ce qu’est pour elles, sous la poussée de l’Esprit qui les habite également, la célébration de l’Eucharistie, la place qu’elles lui donnent, comment elles en vivent. Il s’agit alors de l’Eucharistie vécue, non par le prêtre, mais par l’assemblée qui se réunit à l’appel de Jésus. N’est-ce pas à eux aussi que s’adresse la parole du Christ : «J’ai désiré d’un grand désir manger cette pâque avec vous» (Luc 22,15)? 

C’est, au départ, de l’assemblée réunie en son nom que se posent alors, mais de façon assez différente, les questions concernant la participation ou la mise à l’écart de certains, le partage de la Parole, le lien entre l’Eucharistie et la vie quotidienne, l’insertion de la communauté célébrante dans la grande assemblée du peuple chrétien. Le rôle des différents services apparaîtra aussi sous des modalités diverses, entre autres le ministère de présidence, dont la communauté a besoin pour se rassembler et célébrer au nom de Jésus Christ.

Les questions se présentent donc assez différemment si on les évoque, au départ, de l’assemblée ou en partant du ministère sacerdotal. Éclairages différents et complémentaires, indispensables pour cerner quelque peu une réalité qui de toute façon nous dépasse et dont on n’aura jamais fini de creuser le sens. La parole des communautés doit, elle aussi, être entendue et écoutée.

 

1er Juin 2003

 

Pierre De Locht est décédé le 9 mars 2007. Pour nous il était une voix d’évangile, proche, stimulante…  Nos amis belges de PAVÉS lui ont rendu un bel hommage dans leur bulletin de juin 2007.

Signalons quelques-uns de ses livres au ton libérateur : La foi décantée (Desclée de Brouwer 1998), Oser être chrétien aujourd'hui (Desclée de Brouwer 2000), Et si j’étais nommé évêque (Mols 2002),  et tout récemment Chrétiens aujourd’hui : un engagement contradictoire? (Éditions Luc Pire 2007)). En 2003, on a publié un livre collectif sur la pensée et l'action de Pierre de Locht.

Nous remercions Les Réseaux du Parvis  pour leur amicale autorisation de reproduire cet article publié dans le numéro 19 de la revue Parvis, (septembre 2003) et repris sur leur site.

 

 

 

 

 

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