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Avant tout, il faut situer l’intervention des dominicains
hollandais dans ce climat d’urgence pastorale
que Rome entretient en refusant de modifier les
règles d’accession à la présidence de
l’eucharistie. Leur but n’était pas d’écrire un
traité de théologie, mais de sortir de l’impasse
actuelle en proposant des moyens adaptés aux
circonstances, de pallier le manque de prêtres
et la raréfaction de la célébration
eucharistique dans leur pays. Leur reprocher
leur faiblesse dans l’art de la communication ou
leur recours à des arguments massifs, ne change
rien au sérieux de leur démarche. Leur Rapport a
eu dans la presse un large écho en dépit de ses
faiblesses formelles présumées.
Les auteurs du Rapport n’ont pas été sanctionnés par Rome, du
moins pas encore. Serait-ce par pure bonté?
Doit-on conclure que Rome commence à se fatiguer
d’agiter les foudres de la condamnation et
préfère laisser aux supérieurs religieux le soin
de le faire à sa place? S’il s’agit là de
stratégie, le geste ne doit pas être perçu comme
un gain important pour l’avenir. La discipline
tient toujours et le frère Legrand a été choisi
pour la rappeler, pour « administrer la
correction fraternelle ».
La réponse de Legrand se base sur l’autorité de la Tradition
telle qu’interprétée par la tradition romaine,
c'est-à-dire par l’autorité romaine. Célébrer
l’eucharistie de manière « contraire à la
tradition » appelle des sanctions disciplinaires
pour « encouragement au schisme » et pour
éloignement de la seule tradition valable et
admissible. Tradition = Église = tradition
romaine exclusive. Cercle vicieux ou abus de
pouvoir, la tendance n’est pas près de
s’inverser. Les mêmes principes ont permis à
Rome dans le passé de condamner les progrès de
l’exégèse biblique et de multiplier les
interdits à l’égard des théologiens soupçonnés
de remise en cause de la théologie officielle.
Devant la perception ecclésiologique de plus en plus
pauvre des fidèles soulignée par le Rapport,
Legrand répond en limitant son argumentaire au
manque d’esprit critique des auteurs. On
s’étonne que ce théologien reproche aux auteurs
leurs lacunes dans l’art de communiquer, comme
si cet aspect était primordial. Le second
reproche qui touche à leur refus de dialogue
apparaît également immérité, quand on considère
que Rome refuse toute remise en question de ses
positions traditionnelles depuis le dernier
Concile. Legrand avait toutefois affirmé dès son
1er commentaire que le
dialogue est présent dans l’Église depuis les
temps apostoliques et que cette initiative
s’inscrit dans une volonté de le susciter : il
faut croire qu’aujourd’hui le principe demeure,
mais qu’il est risqué de le mettre en pratique.
Car c’est là toute la question. Legrand souligne la présence
chez les auteurs d’un préjugé défavorable à
l’égard de l’autorité et d’un second, favorable,
à l’égard de la base. Renverser la pyramide ne
réglerait rien, dit-il. Bien sûr, mais
entre-temps que faire? Laisser les agneaux sans
pasteurs par eugénisme doctrinal? Laisser
péricliter ce qui reste des structures
communautaires en perpétuant des schèmes
traditionnels comme s’ils étaient éternels et ne
pouvaient évoluer? Ce n’est pas ce que pense
Legrand, puisqu’il ouvre la porte en conclusion
à l’ordination d’hommes mariés entérinée par la
pratique de l’Église et Vatican II. La base
n’est sans doute pas unanime, mais disons que
l’autorité l’est, et centralisée en plus. On ne
doit pas attendre d’elle une remise en question.
On ne manquera pas de souligner le ton condescendant employé
par le frère Legrand lorsqu’il affirme : un
peu de familiarité avec les sciences humaines
aurait pu éviter au Rapport de manifester à la
base un « crédit » qui relève beaucoup plus de
la croyance ou de l’idéologie que d’une analyse
scientifique. Précisons que si le peuple a
résisté aux théories de Darwin et de Pasteur,
comme il l’affirme, il a suivi en cela
l’enseignement de l’autorité romaine qui a
condamné les positions de Darwin jusqu’à tout
récemment (Jean-Paul II a admis que la théorie
de Darwin était sans doute plus qu’une théorie),
et qui n’a pas permis l’usage de la vaccination
dans les États pontificaux en 1815. La base est
bien obéissante lorsqu’elle est inorganisée ou
impuissante face à un exercice idéologique du
pouvoir religieux aussi étendu et contraignant.
L’argument voulant que les évêques soient également le peuple
de Dieu est à la fois admissible et spécieux. Il
est inutile de jouer sur les mots. L’évêque est
membre du peuple de Dieu au plan théologique,
mais au plan de la gouvernance, son statut est
d’autorité. Les évêques exercent et doivent
exercer une autorité enracinée dans la
tradition, mais qui mériterait d’être
revalorisée et renforcée par rapport à celle du
pontife romain. C’est un euphémisme d’affirmer
que ce pouvoir des évêques, affirmé par la
Tradition, voit son exercice entravé et
sévèrement encadré par le Saint-Siège. Pour que
l’organisme d’un milliard de fidèles qu’est
l’Église devienne plus facilement gouvernable,
on le prive de tout dynamisme de renouvellement,
on neutralise toutes les forces susceptibles de
le provoquer. Et c’est ainsi que les évêques
sont devenus de simples rouages. Or le désir de
faire progresser les choses est à la base des
revendications des auteurs du Rapport, ce que
Legrand s’empresse de réduire à un dialogue
interne à l’Ordre dominicain.
En somme, les critiques formulées, bien qu’éclairantes,
apparaissent circonstancielles et ne touchent
pas à l’essentiel. Le fond du débat est évacué,
sauf la recommandation de ne pas attendre la
permission de l’évêque pour choisir des
célébrants. La suggestion du Rapport a des
aspects discutables, mais elle souligne en même
temps que le seul obstacle à la célébration de
l’eucharistie par des laïcs choisis par la
communauté reste la timidité des assemblées
épiscopales nationales vis-à-vis des consignes
romaines.
Les auteurs du Rapport ont mis l’accent sur un blocage
évident découlant de la lourdeur de cette Église
pyramidale : l’ingérence vaticane comme frein à
la recherche des solutions à un problème
touchant en particulier les catholicités
européennes avec leurs traditions anciennes et
leurs cultures respectives. Cela apparaît à Rome
comme déstabilisant et constituant une menace à
l’autorité centrale de l’Église jalousement
protégée. On préfère opter comme toujours pour
le statu quo. Cela se paye par la récession
religieuse. Quand on manque de médecins, ce
n’est pas le moment de disserter sur la médecine
d’autrefois. De même, devant la pénurie de
pasteurs, il n’est guère le temps de discourir
théologiquement sur le sacrement le plus
important parmi les sept. Il faut voir à ce
qu’il soit célébré.
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