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Le 24 avril 2004 paraissait un document du Vatican
sur l’eucharistie : Redemptionis
Sacramentum. Par l’esprit et les références
explicites, il prolonge l’encyclique de
Jean-Paul II, publiée un an plutôt : Ecclesia
de Eucharistia. Et il laisse entrevoir ce que
pourrait être le prochain synode des évêques en
octobre 2005, sur le même thème, dont nous
connaissons le document préliminaire, les Lineamenta,
soumis aux évêques.
À
bien des théologiens, des exégètes et des
liturgistes, à bien des prêtres et des laïcs
croyants, ce document apparaît
comme un immense retour en arrière.
D’abord parce qu’il se termine par un appel
aux dénonciations, comme aux temps sombres de Pie
X, avec ces espions dans les grands séminaires et
les ordres religieux. Ensuite parce qu’au lieu
d’un encouragement dans les recherches théologiques
entreprises, dans les initiatives de communication
vitale avec notre monde, il est totalement négatif
et légaliste.
Dans
un monde occidental qui voit le nombre des clercs
en rapide diminution, il apparaît obsédé par le
cloisonnement clercs / laïcs : il ne
faudrait surtout pas qu’il y ait la moindre
possibilité d’une confusion quelconque dans
l’esprit d’un croyant entre le clerc et le laïc.
On
ne se demande pas s’il y aurait profit pastoral
pour une communauté chrétienne à ce que l’homélie
soit faite à l’occasion par un laïc compétent,
homme ou femme… Non! la défense est absolue :
pas d’homélie par les laïcs. Dans les
liturgies de la Parole, en l’absence du prêtre,
on conseille qu’elles se fassent à plusieurs
(qu’on ne nommera pas des « célébrants »)
pour mieux démarquer les laïcs des clercs. Et
pour la distribution de l’eucharistie, le laïc
n’est qu’un ministre « extraordinaire »
qui devra être mandaté par son évêque…
Ce
texte centralisateur, préoccupé surtout
d’uniformiser, est en complet décalage avec les
pratiques pastorales les plus vivantes et les plus
stimulantes vécues par de nombreuses paroisses.
Par
ailleurs, plusieurs
croyants d'aujourd'hui ne comprennent plus un autre
cloisonnement, celui que les communautés
catholiques, protestantes, orthodoxes ont mis
entre elles, qui les empêche de se réunir dans
un rappel commun du dernier repas du Seigneur. De
même qu’ils ne comprennent plus ce
cloisonnement qui éloignent de l'eucharistie les
divorcés remariés, les homosexuels qui vivent en
couple… Pour ces croyants, l’eucharistie est
signe de l’unité qu’on cherche à parfaire,
symbole efficace qui contribue à la produire.
Au
lieu de s’interroger sur cette nouvelle
sensibilité religieuse du peuple chrétien, au
lieu de chercher si elle ne serait pas l’œuvre
de l’Esprit, Rome se contente de rappeler des règlements
et de
valoriser la tradition théologique qui voit
l’eucharistie comme exigence et signe de
l’unité parfaite.
Il
en va de même sur un point essentiel de notre foi
en Jésus le Christ : le sens de sa mort et
conséquemment le sens de son dernier repas. À
lire les Évangiles, les Actes, les Lettres de
Paul, de Jean, de Pierre… on voit le scandale,
le choc que fut pour les premiers disciples la
mort infamante de ce Juste parmi les justes, leur
maître Jésus. Ils se sont interrogés :
quel sens une pareille mort peut-elle avoir au
terme d’une pareille vie? Comment
s’inscrit-elle dans le projet de Dieu sur les
hommes et les femmes, juifs et païens?
La
première génération de croyants a projeté sur
cette mort une double lumière : celle de la
résurrection et celle de l’histoire biblique.
La libération d’Égypte, le repas pascal qui la
commémore, les sacrifices, le « sang »,
principe de vie, répandu sur l’autel et le
peuple pour dire l’alliance rétablie et les
fautes pardonnées, le bouc émissaire, le
serviteur souffrant, l’esclavage, le rachat,
tout cela faisait partie de leur mémoire et
pouvait servir à dire le rapport libérateur à
Dieu apporté par Jésus.
Il
nous semble qu’une ambiguïté demeurait. D’un
côté, il y avait les images d’un Dieu qui
entre en colère, d’un Dieu souverain, potentat
lésé par les fautes, d’un Dieu qui cherche et
fait justice. De l’autre, il y avait ces images
amplifiées par Jésus d’un Dieu père et mère
(« Si une mère oublie son enfant, moi… »),
d’un Dieu amour, d’un Dieu qui prend toujours
l’initiative du pardon.
Il
nous semble aussi que les premières de ces images
ont suscité une théologie du sacrifice, et même
du sacrifice d’expiation. Jésus souffre et
meurt, expie à notre place. À l’offense
infinie, lui seul peut offrir la réparation
infinie, dira-t-on. Mais ces images, cette théologie
et la pastorale qui en a découlé sont aussi
responsables de peurs et de culpabilités extrêmes,
ces dérives que Maurice Bellet fait bien voir
dans son livre Le Dieu pervers.
Depuis
Vatican II, est né un courant théologique qui ne
voit plus du tout la mort de Jésus comme un
sacrifice d’expiation nécessaire à notre
salut, mais qui replace plutôt sa mort dans la
lumière de toute sa vie : elle apparaît
comme le sommet de la révélation du Dieu aimant,
qui va jusque là pour nous rejoindre dans le plus
tragique de notre humanité. C’est dans cette
perspective que sont interprétés le dernier
repas de Jésus et conséquemment les célébrations
eucharistiques en mémoire de Lui, de ses
engagements face au Père, pour qu’ils
deviennent les nôtres.
Cette
réflexion théologique, ces démarches
liturgiques qu’elle a fait naître ne se sentent
pas du tout encouragées, stimulées par les
initiatives de Rome en rapport avec
l’eucharistie. On a le sentiment qu’on veut
plutôt encourager, stimuler tout ce qui a surgi
de pieux au fil des siècles, sans regard vraiment
critique sur ces traditions.
N’est-ce
pas la tâche propre à notre siècle de
rechercher l’essentiel, de distinguer la
Tradition des traditions,
d’entreprendre une démarche d’unité
qui place en perspective la richesse des diversités
multiples?
Claude Giasson
pour le
Réseau Culture et Foi
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