|
Richard Guimond, o.p., fut l'un des fondateurs du
Réseau Culture et Foi. Il prêche et anime des
sessions de liturgie et de ressourcement. Depuis
des années, il réalise l'émission Messe sur le
monde (d'abord à Radio-Canada, puis à Radio
Ville-Marie).
Mon sujet est un peu triste, mais certaines
réalités deviennent moins tristes si on essaie de
s’en sortir. Je pars de l’Appel au synode des
évêques de l’Église catholique romaine sur
l’eucharistie publié en octobre 2005 par le
mouvement européen « Nous sommes aussi l’Église »
[NSAE]. Des questions importantes y sont
soulevées. J’en retiens deux : la messe comme
sacrifice du Christ et la
transsubstantiation. Quand j’ai dit à la radio
que ces deux mots-là devraient disparaître, j’ai
reçu beaucoup de protestations. Mais il y a des
sujets sur lesquels il faut revenir.
Les membres de « Nous sommes l’Église » se disent
déçus de la raideur doctrinale et de la faible
sensibilité pastorale qui se manifestent dans la
lettre encyclique de Jean-Paul II intitulée
L’Église et l’eucharistie (avril 2003) et dans
les instruments de travail préliminaires au
synode : ces documents tendent à définir, à
ordonner. On agit donc à la manière du concile de
Trente, plutôt que de Vatican II, qui nous oriente
plus vers l’éclairage et la compréhension.
Le sacrifice
Plutôt que sur le mémorial du Christ (une voie
tellement riche), l’Instrument de travail
met l’accent sur le sacrifice de la croix, le
sacrifice de l’autel, le sacrifice de la messe.
Mais le Dieu dont il s’agit quand on parle ainsi —
un Dieu blessé qui demanderait réparation des
offenses commises contre lui — n’est certes pas le
Dieu de Jésus. Beaucoup de croyants ne peuvent que
vouloir la mort de Jésus sur la croix puisqu’on
leur a dit qu’il faut cela pour apaiser le
courroux de Dieu. Entre nous, c’est d’un Dieu
païen qu’il est question : il s’agit de rachat, de
rédemption, de paiement, de satisfaction. Il faut
« payer pour »… Le salut est gratuit, mais il
faudrait payer !
Nous sommes libérés non par satisfaction, mais par
révélation, écrit François Varone dans Ce Dieu
censé aimer la souffrance : révélation d’un
chemin de vie en vérité, parcouru et illustré par
Jésus, le chemin de l’Évangile, chemin de création
d’espérance pour tous, une création
d’espérance qui se déroule selon le chemin où nous
marchons, dans la plus totale gratuité.
Nos comportements n’ont pas pour but de nous
mériter le salut. Nous avons beaucoup dit : je
dois faire mon salut. Pourtant, nous sommes des
invités, nous sommes de la noce, et notre bonheur
est de vivre en sauvés. Parfois, il serait
intéressant de dire, non pas « je fais ceci
pour gagner mon ciel », mais « je fais ceci
parce que mon ciel est gagné ».
Avec un groupe, je suis en train de lire Ce que
je crois. En quête d’un Dieu digne de foi
(tous les dieux ne sont pas dignes de foi !), de
la bénédictine américaine Joan Chittister. Cette
féministe convaincue a participé à une rencontre à
laquelle le Vatican ne voulait pas qu’elle se
rende, après que les sœurs de sa communauté eurent
voté pour qu’elle y aille. Elle cite Anselme de
Canterbury, qui enseignait que les humains avaient
péché contre Dieu : « Il fallait donc quelqu’un
qui fût de la classe de Dieu pour donner
satisfaction de ces péchés. Le fils de Dieu
mourrait pour expier ce que les humains ne
sauraient racheter par eux-mêmes. » Non, écrit
Joan Chittister. Jésus est venu pour nous donner
le goût de la vraie vie; en lui, Dieu voulait
offrir un modèle de vie, de sa vie au milieu de
nous, modèle que n’a pu accepter un monde plongé
dans la cupidité, la concurrence, l’oppression et
l’institutionnalisme. Jésus souffre parce que
les humains l’ont voulu.
Jésus est venu aimer des gens, repousser les
limites d’un système pour lui rendre tout son
potentiel et répondre radicalement au dessein de
Dieu, et les gens se sont retournés contre lui :
il a rencontré la passion douloureuse. Cela nous
arrive aussi, commente Chittister. On ne peut pas
être passionné de la vie sans avoir, à un moment
donné, à faire face à une non-acceptation, à des
jugements, à des refus.
Il
y a des choses que nous avons malheureusement
enseignées et qui ont été trop bien retenues. Dans
les courriels que j’ai reçus après mon émission de
radio, on disait : « L’eucharistie est vraiment le
sacrifice expiatoire et salvifique qui renferme
aussi la Résurrection ». « La messe est d’abord et
avant tout un sacrifice, le renouvellement du
sacrifice de la croix. Il y a bien
transsubstantiation, bien que le père Guimond
n’aime pas ce terme. » « Nous gardons la sainte
présence dans nos églises principalement pour
l’adoration [à l’origine, c’était pour les
malades], Jésus est si seul. »
On
ne sait pas trop quoi faire en entendant ces
discours. C’est peut-être en célébrant mieux le
mémorial qu’on va pouvoir avancer. « Nous sommes
l’Église » a proposé au synode de mettre en relief
comme points clés de l’eucharistie un certain
nombre de réalités. D’abord la convivialité,
importante pour la célébration du mémorial. La
fraternité qui nous unit, et dont le Christ est le
ciment. La méditation de la parole, avec le temps
de la digérer. L’annonce du salut qui vient de
Dieu (ne retournons pas, de grâce, à nos anciens
esclavages, comme le dit la Lettre aux
Galates). Le partage du pain rompu et
l’engagement pour la justice dans le monde. Ces
souhaits permettent de vivre la célébration
eucharistique avec beaucoup de présence au monde
et avec beaucoup de respect.
J’ai connu une famille qui avait décidé qu’à
certains repas il y aurait un débat entre les
enfants. Une autre famille prévoyait un temps de
lecture durant certains repas, et les enfants
étaient appelés à choisir les livres. Ce genre de
chose nourrit une conversation. Il y a d’autres
possibilités. Nos expériences de repas pourraient
servir dans les repas de fraternité (sujet d’un
livre paru l’année dernière).
La transsubstantiation
Donc, je pense qu’il y a quelque chose à revoir
dans le sacrifice. Et la transsubstantiation :
comment traiter ce dogme ? Jean-Paul II l’énonce
comme un grand acte de foi, mais il fait référence
à Thomas d’Aquin, qui manifestait des réserves à
l’égard de certains dogmes. Cela peut nous
encourager. Simone Weil avait fait des choix dans
les dogmes : on a le droit de chercher, et on
n’est pas obligé de mettre tout sur le même pied.
Sur la transsubstantiation, NSAE rappelle un
passage de l’accord œcuménique de Lima (1981) :
« la convergence dans l’affirmation de la
présence, tout en maintenant la liberté dans
l’explication du comment ».
Il
peut y avoir différentes approches. Ce qui compte,
c’est la présence du Christ, portée par un fort
symbole, et par le rite. Et sa présence
spirituelle dans les membres de l’assemblée. C’est
déjà beaucoup de professer la présence du Christ
ressuscité. Nous avons droit à une pleine liberté
philosophique et théologique à l’égard de ces
mystères. Les Écritures, d’ailleurs, n’expliquent
pas le mode de cette présence. Dans la tradition
des rabbins, il n’y a pas de dogmes. Ils prennent
le temps de partager sur ce que leur dit leur
Dieu, la manière dont ils le voient, et il paraît
qu’il y a de bonnes convergences. C’est une autre
manière, et je trouve qu’elle n’est pas mauvaise.
Alors je souhaite la grâce de la vigilance, en
raison de certaines formes de dévotion dans le
culte eucharistique. Actuellement, il y a des
personnes qui n’y vont pas de main morte dans les
adorations, dans les processions, qui sacralisent
l’eucharistie jusqu’à en faire une idole. Et on
peut s’inquiéter de ce qui se dit dans les heures
d’adoration préparées par différents groupes. Si
on veut que nos adorations aient du sens,
n’oublions pas, de grâce, la Dernière Cène. Mais
il y a des activités plus pertinentes, plus
proches de la vie, des témoignages, des
réflexions, des manières de vivre.
Le dépassement du sacrifice
L’eucharistie, en suscitant un émerveillement,
nous amène à nous engager, à vivre des
conversions. Il s’agit de reprendre la manière
dont Jésus a vécu parmi nous. D’avoir une passion
de la vie. Comme l’écrit Michel Gourgues, on est
autant sauvé par les repas qu’a pris Jésus que par
la Passion douloureuse. La souffrance fait partie
d’un engagement sérieux, mais le Vendredi saint
n’est pas dénué d’espérance.
Le
sacrifice est comme dépassé dans l’eucharistie. Il
évolue inévitablement dans le sens de
l’intériorisation et devient parole de louange à
mesure que celui qui l’offre prend conscience de
la transcendance de Dieu et de sa bienveillance.
Alors l’eucharistie culmine dans l’admiration et
la joie, dans une attention qui occupe tout
l’être, dans le don de soi. Dieu, c’est quand on
s’émerveille, a dit Maurice Zundel. Pas quand on a
peur. L’ambiance de l’eucharistie doit être une
ambiance de louange, d’action de grâce, qui nous
conduit à changer des comportements et à nous
engager au nom d’un projet qui est passionnant, à
nous tourner vers Dieu et à remettre nos vies
entre ses mains.
Mais surtout, l’eucharistie nous invite à regarder
Dieu et ce qu’il fait par son Fils, la manière
très concrète dont son Fils nous a illustré les
intentions et les priorités de Dieu. Elle nous
invite à rejoindre Jésus dans les sentiments les
plus hauts qu’il a connus dans sa Pâque. Ça fait
partie de son projet. Bénissant le Père, nous
rejoignons Jésus dans son eucharistie. Comme pour
Jésus, la forme que revêt finalement notre
sacrifice dans la messe, c’est l’eucharistie, car
ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est
lui qui nous a aimés le premier et qui continue de
le faire.
[
RETOUR ]
|