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La sexualité, pierre d’achoppement dans l’Église
Le Groupe Culture et Foi (Outaouais-des-Deux-Rives)

 

 

 

 UNE INVITATION AUX CATHOLIQUES À DIALOGUER à Ottawa
SUR L’ÉTHIQUE SEXUELLE

Le groupe Culture et Foi (Outaouais-des-Deux-Rives) propose un effort de réflexion sur l’éthique sexuelle en tant que pierre d’achoppement du rapprochement entre le Magistère de notre Église et ses laïcs qui, pour la plupart, l’ignorent dans le domaine sexuel alors qu’ils s’inspirent volontiers de sa doctrine sociale.

Le groupe note que « le manque de dialogue en matière sexuelle entre la hiérarchie et la majorité des laïcs, théologiens et du clergé (si pas des évêques) demeure à déplorer » (P.T. McCormick, professeur de théologie à l’Université Gonzaga aux États-Unis) [1].

Un « dialogue véritable et respectueux dans la recherche de la vérité et de la signification de la sexualité dans la Tradition catholique aujourd’hui » [2] commence par une réflexion sur la sexualité dans l’histoire de la pensée de l’Église et dans son évolution doctrinale. Il se poursuit par l’examen des voies de sortie de l’impasse qui nous confronte en tant que baptisés, catholiques pratiquants tenant à leur Église. Utilisant simplement notre droit et parfois notre devoir d’exprimer notre « opinion en matières qui concernent le bien de l’Église » (Lumen Gentium, par. 37), nous souhaitons exprimer notre sensus fidelium en réfléchissant en toute liberté sur la sexualité. 

Deux livres de professeurs de théologie américains portant sur ces questions [3] et, demandant l’ouverture d’un dialogue, ont essuyé à trente-trois ans d’intervalle des fins de non-recevoir de la part des évêques américains et de Rome [4]. Ces rejets répétés indiquent que « rien n’a changé et que nous entendons la répétition de la formule conventionnelle : ils [les théologiens concernés] ne sont pas d’accord avec l’enseignement traditionnel/authentique (c'est-à-dire hiérarchique) de l’Église » [5].

Sans présumer de la justesse ou non du point de vue des auteurs de ces livres, le groupe Culture et Foi (Outaouais-des-Deux Rives) estime essentiel qu’un dialogue s’engage, devant des faits incontestables qui confrontent notre Église : au Canada 1,2 million de couples vivent en union libre; au Québec on estime que le tiers des couples est dans cette situation et que 60% des enfants y sont nés [6]. La contraception est pratiquée par une proportion importante de catholiques. Les divorcés sont interdits d’accès à l’eucharistie s’ils vivent en couple. La pratique de l’homosexualité continue d’être perçue comme une faute grave par le Magistère. On ne discute ni de la sociologie de ces situations ni de leur éthique. La pédophilie, qui s’est révélé une plaie dans le clergé, subit le même sort.

Pourtant, les espoirs, soulevés par Vatican II, de l’instauration d’un dialogue permettant à la voix du peuple des fidèles d’être entendue sur ces questions ne se sont pas matérialisés. La pensée doctrinale du Magistère en est revenue à réaffirmer Casti Connubii, Humane Vitae en oubliant largement Gaudium et Spes et Deus Caritas Est. La récente Lettre pastorale des évêques canadiens aux jeunes sur la chasteté soulève aussi d’importantes questions sur le sujet dont on devrait discuter [7].

Le groupe Culture et Foi (Outaouais-des-Deux-Rives) propose un échange sur ces questions lors de son 3ième Colloque annuel qui aura lieu l’automne prochain à Ottawa.

 



[1]  P. T. McCormick, Catholicism & sexuality: the sounds of silence, Barry University Founders’ Week Distinguished Lecture, 2009, http://www.barry.edu/foundersweek/pdf/SexSilence%20Horizon21%20(2).pdf

[2]  Éditorial, National Catholic Reporter, «The wisdom of the church’s three magisteria», October 15, 2010, http://ncronline.org/

[3]  T.A. Salzman & Michael G. Lawler, The Sexual Person, Toward a Renewed Catholic Anthropology, Georgetown University Press, 2008. 

Catholic Theological Society of America, Human Sexuality, New directions in American Catholic Thought, A. Kosnick, Chairperson, Paulist Press 1977.

[4]  Committee on Doctrine, United States Conference of Catholic Bishops, Inadequacies in the theological methodology and conclusions of The Sexual Person: Toward a renewed catholic anthropology by Todd A. Salzman and Michael G. Lawler, 2010, http://www.usccb.org/doctrine/SexualPerson2010-09-15.pdf

J. Likoudis, «U.S. Bishops' Committee on doctrine and Richard P. McBrien», SERVIAM Newsletter, November 1988, repr., http://credo.stormloader.com/Doctrine/bishcomd.htm

A. Flannery, Vatican Council II; vol. 2 More Postconciliar documents, The Liturgical Press, 1982. C.111 Sacred Congregation on the Doctrine of Faith, The book “Human sexuality”, 505-9.

[5]  R. Schulte, «On sexuality, the hierarchy has usurped the entire teaching office», National Catholic Reporter, October 15, 2010.

[6]  Le Devoir, le 25 mars 2011, p.2

[7]  Lettre pastorale aux jeunes sur la chasteté de la Commission épiscopale pour la Doctrine de la Conférence des Évêques catholiques du Canada (CECC),  14 mars 2011, http://www.cccb.ca/site/frc/component/content/article/54-editions-de-la-cecc/3066-lettre-pastorale-aux-jeunes-sur-la-chastete
 

POUR  NOURRIR  LA  RÉFLEXION

A. Kosnick et al., Human Sexuality. New Directions in American Catholic Thought. Paulist Press 1977, 322 p.

Le livre est un rapport commandité par la Catholic Theological Society of America, écrit et unanimement endossé par ses cinq auteurs : un laïque marié et père de deux enfants, psychologue licencié et avocat;  une religieuse, professeure de patristique et d’histoire de l’Église dans un séminaire; deux prêtres du diocèse de Detroit, l’un, Anthony Kosnick,  professeur de théologie morale au séminaire Sts. Cyril and Methodius et président du comité qui a écrit le rapport, et l’autre, professeur de théologie dogmatique dans un séminaire également; finalement, un doctorant en théologie, spécialiste du mariage et de la sexualité, ayant de l’expérience en paroisse et dans l’enseignement au niveau secondaire et collégial. Le conseil d’administration de la Theological Society a reçu le rapport après une vaste consultation de théologiens nord-américains tels Gregory Baum, Charles Curran, etc… Toutefois Anthony Kosnik, fut forcé de quitter son poste académique au séminaire à cause de ce rapport. Ce dernier fut perçu comme exprimant un désaccord avec Humanae Vitae.  Le rapport fut bientôt dénoncé par un certain nombre d’évêques américains « à cause de sa capitulation complète en faveur de l’éthique de situation en matière de morale sexuelle ».  Lorsque le rapport fut publié sous forme de livre par Kosnick, il fut condamné en 1979 par la Congrégation pour la doctrine de la foi pour ses « principes erronés » et son déni des « valeurs absolues » [1]. Kosnik fut pressé de démissionner de son poste en 1982. Les séminaristes et leurs professeurs menacèrent de boycotter les cérémonies inaugurales de l’année académique si Kosnick n’était pas réinstauré dans son poste. Il fut réinstauré mais fut forcé de démissioner l’année suivante [2].

L’ouvrage a été publié avant l’exhortation apostolique Familiaris Consortio de Jean-Paul  II (1981),  qui conclut le synode sur la famille mais après le concile Vatican II et la constitution Gaudium et Spes, dont il s’inspire abondamment, et après un document important mais moins connu « Déclaration Persona Humana sur certaines questions d’éthique sexuelle » émanant de la Congrégation pour la doctrine de la Foi (22 janvier 1976) [3]. Il a aussi été publié après les rapports Kinsey (1948, 1953) et la révolution des mœurs sexuelles aux Etats-Unis après 1968 (Woodstock, 1969, et le mouvement Hippie), à laquelle il n’est pas fait allusion. Il est clair que le rapport s’adresse au contexte américain.

Le rapport comprend cinq parties ou chapitres. Une première examine ce que les sources bibliques disent des pratiques sexuelles et conclut qu’on ne peut y trouver de lignes morales directrices à ce sujet à l’exception de l’indissolubilité du mariage. L’interprétation de l’épisode d’Onan utilisé par l’Église officielle pour fonder son rejet de la masturbation et d’autres textes bibliques pour rejeter l’homosexualité sans qualification, ne résisteraient pas à l’interprétation biblique contemporaine. Une deuxième partie traite de la Tradition jusqu’au Concile. L’aperçu chronologique commence avec la période patristique qui confère une prééminence à la virginité sur le mariage, avec saint Augustin qui attribue la prééminence à la procréation dans le mariage et considère le plaisir sexuel comme une conséquence du péché originel. Au Moyen-âge, saint Thomas considère le plaisir sexuel comme naturel tant qu’il est soumis à la raison c'est-à-dire à l’intérieur du mariage, considéré comme sacrement et en vue de la procréation principalement. Occam est responsable selon le rapport d’une vision statique de la personnalité humaine simplement sujette à l’arbitraire des commandements. La période moderne a permis de mieux comprendre les mécanismes de la fécondité et a remis en valeur le plaisir sexuel comme besoin naturel (Alphonse de Liguori). La période contemporaine débute par un document anglican issu d’une conférence de Lambeth en 1930, remplaçant la priorité historique donnée à la procréation dans le mariage par celle de l’épanouissement de la personne à condition de respecter les principes chrétiens dans la limitation des naissances.  Une troisième partie fait un inventaire de la littérature socio-psychologique traitant des comportements  sexuels surtout aux États-Unis et conclut qu’on ne peut inférer de ces pratiques des conséquences nécessairement positives ou négatives sur l’individu ou la société. Une quatrième partie, le centre du document, développe une théologie de la sexualité. Une cinquième et dernière partie sert de guide à des questions de pastorale en la matière. Le rapport fait 240 pages sans les notes et les appendices, dont le premier traite de méthodes de contraception d’un point de vue plutôt médical.

Comme la partie 4 constitue le centre du rapport, il convient de s’y attarder davantage. La prémisse est que la théologie morale doit marier les données scientifiques et culturelles récentes avec les principes de la moralité et de la doctrine chrétiennes.

Contrairement à la Tradition, Vatican II  offre une vision plus dynamique de la nature humaine que celle de la doctrine officielle de l’Église. Selon Vatican II, la sexualité est la base de la vie sociale. Le rapport définit alors « la sexualité humaine comme étant le mode d’être dans le monde et en relation avec lui en tant qu’homme ou femme …. La sexualité est alors le mode ou la manière par laquelle les êtres humains font l’expérience et expriment à la fois l’incomplétude de leur individualité autant que leur relation à chaque personne en tant qu’homme ou femme… Cette définition élargit la signification de la sexualité au-delà du purement génital et génératif… La sexualité humaine est la manifestation concrète de l’appel divin à la complétude, un appel étendu à chaque personne par l’acte même de la création…Intra-personnellement, elle oriente chaque personne vers la tâche de devenir l’homme ou la femme qu’elle est destinée à devenir. Inter-personnellement, elle appelle chaque personne à tendre vers l’autre sans qui l’intégration [sociale] complète ne peut jamais être atteinte(p. 82)…Cette croissance, à la fois intra-personnelle et inter-personnelle a lieu dans une personne sexuée, incomplète en elle-même mais tendant vers la « plénitude » dans le Christ… nous sommes nos corps (p. 83)… Pour nous humains, la téléologie du lien du plaisir [sexuel] est un rapport de subjectivités» (p.84).

Vatican II a fait un pas majeur en avant en rejetant la priorité du procréatif sur la fin unificatrice du mariage, en considérant ces deux objectifs de la sexualité comme indissociables… (p.85)  La sexualité saine est celle qui encourage une croissance créatrice vers l’intégration [sociale] » (p. 86). Ceci mène à donner plus d’importance à l’attitude plus qu’à l’acte, aux patrons et habitudes plutôt qu’aux actes individuels, et au social plutôt qu’à l’individuel (p. 89). « Vatican II appelle un renouveau de la théologie morale dans lequel la moralité est vue comme une vocation, un mode de vie, une réponse totale à l’invitation de Dieu qui se vit des profondeurs de l’être de la personne. La moralité ne doit jamais permettre d’être réduite à une simple conformité externe à des patrons de comportement préjugés  et pré-spécifiés » (p. 89) [4].

Trois facteurs doivent donc guider une évaluation morale du comportement sexuel : la prise en compte des aspects objectifs et subjectifs des comportements humains; la complexité radicale et l’unité de la nature sexuelle de la personne humaine qui requiert d’éviter d’établir une hiérarchie entre la procréation et  l’intégrité sociale; et la prise en compte constante de la dimension  interpersonnelle de l’expérience du comportement sexuel (p. 90).

Un comportement sexuel doit donc réaliser un certain nombre de valeurs qui conduisent au développement et à l’intégration sociale de la personne : 1) auto-libération en ce que l’expression sexuelle a une fin propre et une auto-réalisation légitimes à satisfaire; 2) expérience enrichissante pour autrui; 3) honnêteté en tant que reflet de la profondeur de la relation entre individus; 4) fidélité qui facilite le développement d’une relation stable; 5)responsabilité sociale vis-à-vis de la communauté dans son ensemble; 6) le service de la vie qui respecte la relation intime entre créativité et intégrité; 7) joie qui exclut la soumission passive au devoir : « L’importance de l’élément érotique, c'est-à-dire le désir instinctuel du plaisir et de la gratification mérite d’être affirmé et encouragé ». (p. 95) Toutes ces valeurs doivent être éclairées par la loi évangélique de l’amour (p. 95).

« L’Ancien Testament a considéré la sexualité comme symbolique de la réalité de l’alliance de l’amour de Dieu pour son peuple. St-Paul en parle dans le cas du mariage comme le signe de l’union du Christ et de son Église. C’est seulement quand il a été humanisé et christianisé par  la loi de l’amour que le sexe atteint son potentiel de signification dans les vies de ces hommes et femmes qui l’utiliseraient à l’exemple du Seigneur comme source de leur pleine croissance et intégration en tant que peuple chrétien de Dieu » (p. 96).

Il y a quatre niveaux d’évaluation morale  partant du plus abstrait au plus concret : 1) croissance créatrice vers l’intégration; 2) les sept valeurs à satisfaire dans le comportement sexuel énumérées ci-dessus; 3) la nécessité d’invoquer l’intention et les circonstance spécifiques dans les actions physiques concrètes telles la masturbation, la stérilisation, la contraception, le sexe prémarital; 4) c’est dans la décision individuelle concrète que la conscience personnelle trouve sa sphère de compétence; cette conscience, qui doit être guidée mais non remplacée par des lignes directrices, « demeure l’ultime source subjective pour l’évaluation de la moralité d’expressions sexuelles particulières » (p. 98).

Cette recension ne fait pas entièrement justice à ce rapport extrêmement riche. La partie 3, consacrée à l’état des sciences pertinentes, mérite d’être sautée puisqu’elle est maintenant périmée. La partie 5 parle  entre autres de l’homosexualité et de la masturbation qui sont soumises aux principes énoncés dans la partie 4.

Le rapport est un texte « libérateur » pour les catholiques élevés dans une vision malsaine, trop platonicienne (pure agapê) des comportements sexuels tels qu’énoncés dans les textes officiels de l’Église (dont Familiaris Consortio) qui les culpabilisent et les condamnent à une situation de péché sexuel largement répandue, et dont les catholiques ne sont sauvés que par un recours récurrent au sacrement du pardon. Le rapport n’a pas voulu parler de la question du divorce qui faisait l’objet d’un autre rapport. A mon avis, cette exclusion est une erreur parce que tout le rapport est placé sous la symbolique de l’alliance de Dieu à son peuple qui caractérise le mariage et sous la fusion de la dimension créatrice et intégrative des comportements sexuels.

 


[1]   http://credo.stormloader.com/Doctrine/bishcomd.htm. J. Likoudis, «U.S. Bishops' Committee on doctrine and Richard P. McBrien», SERVIAM Newsletter, November 1988, repr.

A. Flannery, Vatican Council II; vol. 2 More Postconciliar documents, The Liturgical Press, 1982. C.111 Sacred Congregation on the Doctrine of Faith, The book “Human sexuality”, 505-9.

[2]   http://catholiceternaltruth.blogspot.com/2009/08/list-of-heretical-theologian-silence-by.html

[3]   http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_19751229_persona-humana_fr.html

[4]   Voir pour une perspective semblable réagissant contre le principe de l’acte à double effet D. Wiggins, Ethics, Penguin, 2006, p.264 : « La conclusion que nous avons déjà embrassée est que la moralité ordinaire est quelque chose qui n’est pas même descriptible ou intelligible hors de toute la vie de ce dont, la moralité, forme un constituant central (toutefois évident seulement par à-coups et de manière intermittente».

 
Philippe Crabbé

A. Salzman and M.G. Lawler, The Sexual Person. Toward a Renewed Catholic Anthropology. Georgetown University Press, 2008.

Les auteurs, professeurs de théologie catholique à l’Université Creighton aux Etats-Unis, proposent à la discussion au sein d’une Église-communion (p. 263) une vision de la sexualité qui soit centrée sur la personne et plus adaptée à notre temps plutôt que la vision traditionnelle et atemporelle de la hiérarchie centrée sur les actes.

Ce livre part de six prémisses. 

La première est qu’une approche moderne à la sexualité, telle que comprise par l’Église, doit être basée sur la recherche  historique pour comprendre les textes bibliques pertinents (recherche encouragée par le pape Pie XII dans son encyclique Divino Afflante Spiritu (1943)) (p.3) et les origines intellectuelles de la position actuelle de l’Église (p.6). D’où un premier chapitre de nature historique.

La deuxième est que la théologie doit, à la suite de B. Lonergan, être historique, empirique et inculturée (p. 6-7), position adoptée par le Concile Vatican II.  La Tradition peut être soumise à un regard critique (pp. 214, 260 citant Ratzinger).

La troisième est que l’épistémologie doit être perspectiviste (constructiviste) à la suite du Post-modernisme : la nature n’est pas donnée, elle est socialement construite. Il n’y a pas de séparation entre nature et raison (pp. 49-54; 259). Toute vérité est relative à une perspective socio-historique qui doit être complémentée par d’autres perspectives socio-historiques; ceci ne signifie pas qu’il n’existe pas de vérité fiable (rejet du relativisme) (p. 265).

La quatrième est que le Concile Vatican II (surtout Gaudium et Spes) a mis l’accent davantage sur la personne (l’être et le devenir) que sur les actes individuels (le faire) à la suite du Personnalisme. La question  morale la plus importante n’est pas de savoir quel acte fut commis ou non, mais comment une personne se définit en relation avec Dieu, avec elle-même et les autres. Ce ne sont pas les actes qui sont intrinsèquement mauvais mais ce sont les vertus qui sont absolues. Dans ce contexte, l’opinion de Karl Rahner sur le péché mortel est rappelée : un péché mortel est l’option fondamentale négative et non un acte catégorique, c'est-à-dire le choix d’actions particulières. Cette position met en doute qu’un seul acte puisse être un péché mortel (p. 95-96).

La cinquième est que la loi naturelle est une méta-éthique objective : est bon tout ce qui contribue au développement de la personne telle que définie par l’anthropologie théologique. La loi naturelle essaie d’identifier par la raison guidée par la foi une anthropologie normative qui définit les actes et valeurs qui facilitent ce développement (p. 55-56).

La sixième est l’importance respective à donner  aux Écritures, à la Tradition, à la raison et à l’expérience (p.55-56).

Le livre fait alors une distinction entre la position révisionniste qu’il adopte, basée sur les prémisses ci-dessus, et la position traditionnaliste qu’il rejette.  La culture pour un révisionniste est dynamique et changeante tandis que, pour  un traditionnaliste, elle est normative, statique, unique, universelle et permanente. Pour un révisionniste, les normes du passé ne sont que des intuitions partielles et temporaires; ce que les anciens connaissaient de la sexualité ne peut être la seule base de réflexion morale parce que leurs connaissances de la sexualité étaient plus limitées que les nôtres (pp.7; 259). Les principes peuvent être en voie de développement selon les contextes socio-historiques; les jugements et les actions sont contingents. L’approche traditionnaliste à la loi naturelle se centre sur la nature humaine (physique et biologique) tandis que l’approche révisionniste se concentre sur la compréhension de la personne toute entière dans ses relations signifiantes avec autrui (p. 8).

L’Église est schizophrène en ce qu’elle adopte la position révisionniste en matière sociale mais la position traditionnaliste en matière sexuelle (pp. 8; 263-4). Le résultat en est que la morale sexuelle catholique est avant tout une moralité maritale (l’acte sexuel n’est permis que dans le mariage et tout acte sexuel doit être ouvert à la vie) alors que les humains peuvent renoncer à l’acte sexuel mais ne peuvent renoncer à leur sexualité (p.8-9).

La loi naturelle, le thème des chapitres 2 et 3,  est la participation des humains à la loi éternelle selon la raison. La loi éternelle est le plan rationnel de Dieu pour la création et la rédemption. Le premier principe de la raison pratique est de chercher le bien et d’éviter le mal. Le premier principe de la loi naturelle est l’auto-préservation. Le deuxième, commun aux animaux comme le premier, est la procréation et l’éducation de la progéniture. Le troisième est spécifique à la personne : la capacité de raisonner et de chercher le bien. Le courant catholique nord-américain de la nouvelle loi naturelle affirme que l’homme est attiré par les biens.  Il donne la priorité au biologique et à la vision traditionnaliste et construit une moralité sexuelle indépendante des circonstances. Il privilégie les actes aux dépens de la personne plutôt que leur signification et leurs relations à la formation des vertus. Il confond observation et norme. Ce courant est donc rejeté (p.57-75).

Il y a dix dimensions  à donner aux valeurs fondamentales (p. 99-102) :

  •  Leur perception façonnée par l’Histoire

  •  Leur développement par interaction avec la société qui les façonne également (exemple le prêt à intérêt)

  •  La culture

  •  La structure sociale (d’oppression par exemple)

  •  Les concepts et le langage changeant pour les exprimer (p.ex. la guerre juste et tu ne tueras point)

  •  Le contexte

  •  L’importance de la relation avec Dieu, autrui, soi-même, l’environnement

  •  L’apport des sciences

  •  Le dialogue interreligieux

  •  La théologie en termes de dialogue à l'intérieur d'une religion

La Le canon 1055, 1 dit que le mariage, « l’alliance matrimoniale par laquelle un homme et une femme établissent entre eux un partenariat de la vie entière est par sa nature ordonné vers le bien des époux et la procréation et l’éducation des enfants » sans établir de hiérarchie entre le bien des époux et la procréation (p. 43). Cette absence de hiérarchie résulte de Gaudium et Spes, qui considère l’acte sexuel comme une union de personnes. La conséquence en est que la relation interpersonnelle doit être ouverte à la transmission de la vie mais pas nécessairement chaque acte sexuel comme l’affirme Humanae Vitae, qui a épousé la position minoritaire de la Commission sur le contrôle des naissances établie par le pape Jean XXIII [1].

Il n’y a pas de distinction entre le physique et le spirituel  en  sexualité. C’est le thème des chapitres 4 et 5; le dualisme corps/esprit est donc évacué. La loi naturelle guide l’homme vers le bon tandis que les vertus morales sont l’accomplissement de la loi naturelle au niveau des actes concrets. Ce qui constitue le mariage est l’autonomie des partenaires et la chasteté (« l’intégration authentique de la sexualité d’une personne dans la relation humaine et la pratique de cette relation dans la fidélité et l’engagement vis-à-vis d’une autre personne » (p. 138)) est la vertu de la sexualité humaine. La tradition chrétienne insiste sur ce que des relations maritales justes et amoureuses et les actes sexuels qui les expriment et les nourrissent sont des sacrements, des symboles de la relation entre le Christ et son Église. Les relations sexuelles procréent la vie du couple. La relation sexuelle implique toute la personne, crée un couple, une personne sociale.  Le couple est voulu par Dieu depuis l’origine. La consommation du mariage est l’œuvre de toute une vie en s’engageant à faire grandir l’amour réciproque. La sexualité humaine s’examine sous cinq dimensions : (a) physique, (b) émotionnelle, (c) psychologique, (d) spirituelle et (e) relationnelle.  La relation sexuelle  requiert deux sortes de complémentarité, une biologique et une personnelle selon la Congrégation de la doctrine de la foi, à la suite de Jean-Paul II.  La complémentarité biologique a deux aspects : complémentarité hétérogénitale et complémentarité reproductive. La complémentarité personnelle a trois composantes : complémentarité de communion (deux êtres en un), complémentarité affective  et, finalement la complémentarité parentale (pour l’éducation des enfants).  Les auteurs veulent leur ajouter la complémentarité holistique, qui comprend la complémentarité d’orientation sexuelle afin d’étendre la complémentarité aux homosexuels.

Le livre contient de très belles pages sur l’acte sexuel dans le contexte d’une relation amoureuse fidèle. Dans l’acte sexuel, il y a le don inconditionnel de soi et l’acceptation du don de soi inconditionnel de l’autre en retour. L’acte sexuel est action de grâce, eucharistie. Il soulage aussi la détresse. Il est aussi acte curatif et de réconciliation. Il permet spirituellement de participer à la vie de la Trinité (p. 130-138.

La compréhension du mariage varie selon les cultures et la position de l’Église à son égard reflète la culture occidentale et est relativement récente (p.197-201). C’est le thème du chapitre 6

Le mariage n‘est pas un acte mais un processus. La sexualité est un langage qui doit s’apprendre dans un apprentissage sujet à toutes les lois du développement de la personne (p. 202). Le mariage est ratum au moment des fiançailles et puis consummatum après le mariage ou la naissance d’un enfant. La relation entre les partenaires au moment des fiançailles ressemble au catéchuménat. Le désir est là mais le chemin de la maturation est incomplet. La cérémonie du mariage devrait être une confirmation, une célébration (p.207-213).

L’approche traditionaliste classique à la sexualité est juridique tandis que l’approche révisionniste est personnaliste. La fin sexuelle des êtres humains est pour ceux-ci d’être complètement intégrés soit par le mariage, le partenariat ou le célibat. Cette intégration inclut tous les aspects de la sexualité. Les vertus jouent leur rôle dans cette intégration. Tout ceci se passe dans  une histoire et une culture particulière.

L’excellent chapitre 7 est consacré à l’homosexualité. Il démontre en détail que la prohibition biblique de l’homosexualité s’applique au comportement homosexuel d’hétérosexuels et non à l’homosexualité en tant que mode d’être (p.216-26). Cette dernière est naturelle et l’activité homosexuelle autant que l’hétérosexuelle doit se plier à la complémentarité holistique (p. 227). Il n’y a pas d’évidence que la relation homosexuelle est moins satisfaisante que l’hétérosexuelle ni qu’elle soit nuisible aux enfants (p. 229). Donc la complémentarité de communion, affective et parentale sont présentes dans la relation homosexuelle (p.230). Le sensus fidei, la critique socio-historique  et l’expérience, tous concourent à demander une révision de la position du magistère sur l’homosexualité, magistère qui s’appuie  sur les écritures, le sens moral des chrétiens et sur lui-même et « …enseigne mal » sur cette question (p.232-33, p.235).

Le chapitre 8, consacré aux techniques reproductives artificielles, critique la position du magistère qui rejette certaines techniques de fécondation hors relation sexuelle sur la base de l’inséparabilité de l’unitif et du procréatif. La seule solution proposée par le Magistère aux couples infertiles est l’adoption. Le relationnel devrait dominer le critère de l’inséparabilité. Le relationnel concerne les époux, l’enfant et la société. Les moyens artificiels de fécondation sont donc moralement acceptables en soi, mais en autant qu’on soit conscient des risques médicaux et des exclusions économiques qu’ils comportent.

Il est remarquable que la ligne de faîte du livre est très similaire à celle du rapport  « Human Sexuality » de la Catholic Theological Society of America, publié en 1977 (Paulist Press). La théologie morale doit marier les données scientifiques et culturelles récentes avec les principes de la moralité et de la doctrine chrétienne, dit le rapport. La sexualité saine est celle qui encourage une croissance créatrice vers l’intégration sociale, ajoute-t-il, mettant davantage l’accent que Salzman/Lawler sur l’intégration sociale. La chasteté, dit le rapport, est « la vertu qui permet à une personne de transformer le pouvoir de la sexualité humaine en force créatrice et intégratrice de sa vie » (p.101) c'est-à-dire une définition plus large que celle de Salzman/Lawler qui la subordonne à la fidélité dans une relation. Le rapport énumère dans le comportement sexuel un certain nombre de valeurs qui conduisent au développement et à l’intégration sociale de la personne : 1) auto-libération en ce que l’expression sexuelle a une fin propre et une auto-réalisation légitimes à satisfaire; 2) expérience enrichissante pour autrui; 3) honnêteté en tant que reflet de la profondeur de la relation entre individus; 4) fidélité qui facilite le développement d’une relation stable; 5) responsabilité sociale vis-à-vis de la communauté dans son ensemble; 6) le service de la vie qui respecte la relation intime entre créativité et intégrité; 7) joie qui exclut la soumission passive au devoir. Il ajoute la nécessité d’invoquer l’intention et les circonstances spécifiques dans les actions physiques concrètes telles la masturbation, la stérilisation, la contraception, le sexe prémarital. C’est dans la décision individuelle concrète que la conscience personnelle trouve sa sphère de compétence; cette conscience, qui doit être guidée mais non remplacée par des lignes directrices, « demeure l’ultime source subjective pour l’évaluation de la moralité d’expressions sexuelles particulières » (rapport, p. 98).

Le rapport est mieux écrit que le livre de Salzman/Lawler, qui est répétitif. Par contre, le livre de Salzman/Lawler est plus approfondi sur les prémisses philosophiques et les bases historiques. Le rapport, dans son dernier chapitre sur les recommandations pastorales, donne aussi l’impression d’être plus laxiste que le livre qui subordonne davantage que le rapport les pratiques sexuelles à la fidélité d’une relation stable. Une objection que l’on peut faire aux deux ouvrages est qu’ils auraient dû commencer par examiner la sexualité hors d’un contexte religieux. Les deux ouvrages n’ont pas voulu parler de la question du divorce. A notre avis, cette exclusion est une erreur parce que les deux livres sont placés sous la symbolique de l’alliance de Dieu avec son peuple, qui caractérise la relation de couple, et sous la fusion de la dimension créatrice et intégrative des comportements sexuels.

Ces deux ouvrages sont des textes « libérateurs » pour les catholiques élevés dans une vision malsaine, à la fois trop biologique et trop platonicienne (pure agapê) des comportements sexuels tels qu’énoncés dans les textes officiels de l’Église (dont Familiaris Consortio).  Les textes officiels culpabilisent et condamnent les catholiques à une situation de péché sexuel largement répandue, dont les catholiques ne sont sauvés que par un recours récurrent au sacrement du pardon.  Par contre, la morale sexuelle proposée est adoptée de fait par la majorité des couples, sans complexe.

Ces deux ouvrages ont déjà été condamnés par la hiérarchie. Le livre de Salzman/Lawler a été condamné tant sur la méthode que sur les conclusions par le Comité sur la doctrine de la Conférence des évêques américains, comme erroné et « dommageable à la vie morale et spirituelle » [2]. Le rapport fut dénoncé par un certain nombre d’évêques américains « à cause de sa capitulation complète en faveur de l’éthique de situation en matière de morale sexuelle ».  Lorsque le rapport fut publié sous forme de livre, il fut condamné en 1979 par la Congrégation pour la doctrine de la foi pour ses « principes erronés », son déni des « valeurs absolues » et surtout pour son dernier chapitre sur les lignes directrices en matière de pastorale. La Congrégation soutient que la problématique de la chasteté s’applique à la sexualité génitale alors que le rapport prétend, selon elle, résoudre des problèmes de sexualité génitale au niveau de  la sexualité générique. Elle critique également la substitution du but créateur et intégrateur de la sexualité au but procréateur et unitif considéré par le magistère; cette substitution conduit au relativisme. Finalement la congrégation prétend que la primauté de la procréation est réaffirmée dans les textes de Vatican II [3].

Le manque de dialogue en matière sexuelle entre la hiérarchie et la majorité des laïques, théologiens et du clergé (si pas des évêques) demeure à déplorer [4].

 


 [1]   Sur cette position minoritaire, voir G. Slevin, «New birth control commission papers reveal Vatican’s hands», National Catholic Reporter, March 24 2011.

[2]    http://www.usccb.org/doctrine/Sexual_Person_2010-09-15.pdf. Committee on Doctrine, United States Conference of Catholic Bishops, Inadequacies in the theological methodology and conclusions of The Sexual Person: Toward a renewed catholic anthropology by Todd. A. Salzman and Michael G. Lawler, 2010.

[3]   http://credo.stormloader.com/Doctrine/bishcomd.htm. J. Likoudis, U.S. Bishops' Committee on doctrine and Richard P. McBrien, SERVIAM Newsletter, November 1988, repr.

A. Flannery, Vatican Council II; vol. 2 More Postconciliar documents, The Liturgical Press, 1982. C.111 Sacred Congregation on the Doctrine of Faith, The book “Human sexuality”, 505-9.

[4]   http://www.barry.edu/foundersweek/pdf/SexSilence%20Horizon21%20(2).pdf. P. T. McCormick, Catholicism & sexuality: the sounds of silence, Barry University Founders’ Week Distinguished Lecture, 2009.


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