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Homélie aux funérailles de Guy Paiement, le 10 avril 2010
(« La sortie de table », Jean 13, 1-6, 12-18)
Florent Villeneuve

 

 

 

Guy s’en est allé tout doucement, le soir de Pâques, accompagné de quelques femmes qui ont longtemps fait route avec lui.

Son départ nous attriste beaucoup et laisse un vide immense dans le cœur de nombreuses personnes qui l’ont connu et aimé.  Je pense, en particulier, à ses proches parents, à sa famille religieuse (Jésuites), ainsi qu’aux membres de sa communauté avec qui il a célébré la Cène du Seigneur, une dernière fois, avant de quitter ce monde qui passe…

Vous me permettez de dire que j’ai hésité avant d’accepter de faire homélie en cette circonstance. Tant de voix plus autorisées et plus compétentes que la mienne auraient pu se faire entendre pour commenter, en particulier, la page de l’Évangile de Jean, si chère à notre ami Guy. Si je relève ce défi, c’est surtout parce que je viens d’une région dite éloignée, une région périphérique, que Guy, un sourire en coin, aimait à rappeler qu’elle était un Royaume… Ce montréalais « pure laine », né dans le quartier Rosemont, était devenu « un gars des régions », un défenseur des régions auxquelles il s’identifiait.  Un sociologue de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) m’avait parlé, un jour, du travail exceptionnel que Guy faisait dans les régions du Québec, de Gaspé à Mont-Laurier, d’Alma à Sept-Iles, de Rimouski à Sherbrooke !  Inlassablement, il répondait à des invitations et rassemblait des gens de toute condition pour porter la Bonne Nouvelle d’une société plus juste à bâtir, d’un monde plus humain à faire advenir, d’un Royaume qui vient où les femmes et les hommes sont debout en quête de liberté et de solidarité, où la justice et la compassion font bon ménage.  Avec quel enthousiasme, avec quelle espérance, avec quel amour !  Il terminait toujours ses interventions par une sorte d’envolée, par un appel au « souffle », le Souffle de Dieu, à cette vie qui circule en nous et entre nous, et qui nous transforme de l’intérieur.  Pour lui, Jésus était le Nazaréen, « subversif », qui brassait la cage des gens installés et dominateurs autant du monde politique que religieux, alors qu’il s’identifiait « au plus petit d’entre ses frères ».

Ces derniers temps, depuis près de vingt ans en fait, Guy mettait beaucoup d’efforts pour l’organisation des Journées sociales du Québec.  Il en était l’âme et le cœur !  Il souhaitait que ce réseau de militants et de militantes, pour la plupart d’inspiration chrétienne, puisse prendre racine et se développer dans toutes les régions et diocèses du Québec.  Il ne lâchait jamais… Dans un autre contexte, je dirais que cet homme de convictions et de projets était têtu, mais ici je dis plus gentiment qu’il était tenace, qu’il avait une volonté d’acier et, surtout, des options socio-politiques claires, précises et incontournables.

La page d’Évangile qui vient d’être proclamée par Yveline n’a pas été choisie au hasard.  C’est celle de la messe du Jeudi saint, la dernière célébration présidée par Guy… Vous revoyez la scène où Jésus partage un repas avec ses amis.  Il pose un geste inusité.  À un moment donné, il se lève de table, quitte ses vêtements et lave les pieds de ses disciples.  Du jamais vu !  Un geste qui dérange et non prévu dans le rituel de la Pâque juive.  Un geste que Guy aimait beaucoup commenter à partir d’une grande tradition appelée testamentaire…

Il parlait alors de la « sortie de table ».  La sortie de table, une expression qui rejoignait le cœur de ses convictions de foi et de ses options socio-politiques.  Pour lui, Jésus, par ce geste, invitait ses disciples à se mettre au service des autres et donnait en même temps et surtout une dimension, une portée sociale à ce qui deviendra l’Eucharistie, la « fraction du pain ».  En sortant de table et en assumant la tâche de serviteur, Jésus se met dans la situation des gens qui ne peuvent être assis à la table, la table du savoir, du pouvoir et de l’avoir.  Il prend clairement parti pour l’exclu, le rejeté, le pauvre, le « magané », toutes ces catégories de personnes qui n’ont pas réellement de place dans la société de l’époque, comme dans celle d’aujourd’hui.  Jésus propose donc une meilleure organisation de la table collective.  Il anticipe un avenir où tout le monde serait à une grande table en train de partager toutes les richesses, aussi bien les ressources de la terre que celles du cœur et de l‘esprit.

Pour nous aujourd’hui, nous reconnaissons donc la portée sociale de l’Eucharistie, le sens le plus profond du « Faites cela en mémoire de moi » que le prêtre prononce après la consécration du pain et du vin.  Quand nous sortons de l’Eucharistie, nous sommes renvoyés, à l’invitation de Jésus, aux tables de la vie, à toutes les situations de notre quotidien personnel et collectif.  C’est une occasion d’exprimer dans nos eucharisties la passion de Dieu pour le monde, pour la justice et la liberté, une occasion de rejoindre une grande portion de la caravane humaine.

Notre cher disparu avait cette passion pour le monde, pour la justice sociale et la liberté.  À la suite de Jésus ressuscité, il sortait de table et s’engageait pour un monde plus humain.  Il n’avait pas peur de dénoncer les situations inacceptables et, avec le Souffle divin, il annonçait un monde nouveau et une terre nouvelle.  Sa vie a été un combat de tous les instants, jusqu’à la limite de ses forces.  Il nous invite à continuer…

Que notre rassemblement eucharistique soit une immense action de grâces au Dieu de la vie, à ce Dieu qui a permis à Guy Paiement d’avoir un tel rayonnement dans notre Église et notre société.  

Amen.

 

 

 

 

 

 

 

 

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