Culture et Foi > Dossiers > Guy Paiement > Guy Paiement : artisan d'humanité

Guy Paiement : artisan d’humanité
Jean-Claude Ravet

 

 

 


Guy Paiement, le plus ancien de nos collaborateurs, est décédé le dimanche de Pâques. Jésuite engagé dans les organisations populaires, il était membre du comité de rédaction de Relations depuis plus de trente ans. Pour lui, engagement aux côtés des appauvris, foi et analyse sociale allaient de pair.

Il n’avait de cesse de nous inciter à l’attention des « petites pousses », à l’émergence d’initiatives porteuses de nouveauté, de transformations de la société et de l’Église à partir de la base. C’est des exclus qu’il fallait attendre le « miracle » de l’agir et non des pouvoirs en place. Les lieux de pouvoir ne l’intéressaient pas. Ils n’avaient de sens pour lui que dans la mesure où ils se mettaient à l’écoute et au service des propositions populaires. Ce à quoi, évidemment, il les interpellait. Mais ce qui lui importait avant tout, c’était de rompre les mécanismes d’exclusion sociale et de reproduction des inégalités qui ont cours dans la société comme dans l’Église et qui sont autant d’obstacles à l’humanisation du monde. Cela pouvait se réaliser si les exclus, les sans-voix, les laissés-pour-compte, toute cette multitude invisible pour les pouvoirs en place, prenaient confiance en eux et conscience de leur dignité, de leur beauté et de leur force, et puisaient à la richesse d’humanité qu’ils renferment pour la partager et qu’elle porte des fruits. Alors une nouveauté pourrait apparaître : une épiphanie de la liberté.

La société se construit « humainement » à partir de la base, c’est-à-dire dans la mise en commun des questions et des préoccupations concernant la vie « des gens ordinaires ». Cette conviction autour de laquelle Guy Paiement a bâti toute sa vie, il la tenait, disait-il, de l’Évangile. C’était là pour lui la grande nouveauté subversive annoncée et pratiquée par Jésus de Nazareth. Ceux et celles qui veulent s’engager dans l’humanisation du monde doivent renoncer à agir en maîtres, pensant connaître la vérité, la solution. Car ce faisant, ils étouffent les voix et les gestes de la grande majorité, reléguée ainsi à la passivité et l’obéissance. D’un côté se dressent alors ceux qui commandent et savent, de l’autre, se plient ceux qui obéissent et se taisent. L’humanité se voit défigurée, et les promesses de la nouveauté avortées. Le pouvoir a un profond mépris du partage de la parole et de la pluralité humaine.

Il s’agit plutôt de « se mettre mutuellement au monde », comme aimait à le dire Guy Paiement dans ses derniers textes. L’institution avait assurément sa place, pour lui, comme instance de médiation du partage de la parole et de réalisation des décisions collectives. Mais elle devait toujours être en position d’ouverture et de remise en question pour ne pas se pétrifier et devenir imperméable aux forces vives.

Cela explique le peu d’attention qu’il portait à l’Église hiérarchique. Sa structure monarchique et cléricale témoigne de cette pétrification, au point où elle offre un contre-témoignage de l’Évangile. Ce qui importait à Guy, c’était de rendre présente l’Église dans le monde de son temps, comme communauté d’hommes et de femmes égaux et libres, habités par Dieu et un profond amour de la vie et du monde. Des hommes et des femmes attentifs aux signes d’espérance qui naissent des pratiques collectives, et qui mettent leur énergie à les faire croître – à donner des mains à l’espérance. C’est rappeler que « l’Église n’existe pas pour elle-même. Elle est partie prenante d’une histoire qui demeure le lieu où affleure la présence de l’Innommable » (Guy Paiement, « Des braises sous la cendre », Relations, no 730, p. 22-23).

Étranger à tout discours clérical incitant, par peur du monde, à se retrancher dans les murs des églises autour d’une pratique rituelle sclérosée, notre ami n’en n’aimait pas moins célébrer et redonner aux sacrements les saveurs de la vie. Conteur accompli, il savait reconnaître l’importance de l’imaginaire et du symbolique dans l’existence humaine et en transmettre le goût.

On peut dire, sans se tromper, que Guy Paiement était de ces êtres essentiels – de ces artisans d’humanité – qui, par leur vie, leur agir et leur parole, témoignent à la société à laquelle ils appartiennent des chemins exigeants mais combien vivifiants de la justice et de la solidarité.


Revue Relations, no 740, mai 2010

 

 

 

 

 

 

 

[ RETOUR ]

 

 

© 2000-2001 - Le réseau Culture et Foi - culture_et_foi@videotron.ca