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À Guy Paiement, un an plus tard…
Kristiane Gagnon

 

 

 

C’est en ajustant nos horloges que nous pouvons, aujourd’hui, célébrer avec toi, ton premier anniversaire de pure lumière, pendant que nos calendriers et nos agendas brûlent comme un grand feu de camp qui s’élève vers un autre temps, un temps qui est le tien, un temps d’éternité.

Tel un bouquet de fleurs, c’est au pied de ce grand feu que je dépose la floraison de tes enseignements qui me nourrissent journellement : reconnaître les signes des temps,  faire du neuf, changer notre regard, développer les tics de Dieu, l’importance de respecter la fragilité de la vie et de nous en rendre responsables.

« Voici que je vais faire du nouveau qui déjà paraît, ne l’apercevez-vous pas? »   (Isaïe 43)

Guy, mon inoubliable ami, souventes fois nous avons pris un plaisir savoureux à réfléchir ensemble sur le texte de Denise Couture de L’autre parole, où elle nous entretient sur le sens des signes des temps et comment les reconnaître [1]. Pour nous aider, elle nous cite le sociologue Alain Touraine pour qui la voie d’analyse ne consiste plus à étudier les structures sociales qui pourraient assurer la justice des rapports humains, en ce sens on en serait à la « fin des sociétés ». Pour comprendre notre temps, suggère-t-il, « il faut plutôt analyser l’action des acteurs et des actrices qui produisent de la justice ».

Poursuivant sa réflexion sur les signes des temps, Denise fait un détour du côté d’Emmanuel Kant qui définit Les Lumières en ces termes : Les Lumières, c’est la sortie de l’homme de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre… « Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Voilà la devise des Lumières » écrivait Kant.

S’inspirant finalement de la mouvance altermondialiste, Denise imprègne sa réflexion des paroles de Chico Whitaker, un des cofondateurs du Forum social mondial de Porto Allegre : « Il n’y aura pas de changements structurels durables dans nos sociétés s’ils ne sont accompagnés de changement à l’intérieur de nous-mêmes ». Et puis toi, mon bel ami, tu disais dans nos échanges si intenses que « le rapport à l’autre, c’est le lieu où Dieu est déjà là ».

Guy, mon inoubliable ami, n’y a-t-il pas là de quoi fabriquer du neuf? Et pour savoir comment s’y prendre, tu utilisais mille images pour nous faire comprendre « la  pratique du voir » où notre regard apprend, peu à peu à discerner, dans les réseaux de notre vie quotidienne et les tissus complexes de la vie en société, les appels à de nouvelles responsabilités devant une nouveauté qui fascine, interroge et dérange. Comme si ces responsabilités étaient des réponses, gauchement articulées, disais-tu, mais qui étaient des réponses à des appels d’une Présence qui se mêle à notre souffle et qui redonne du souffle.

Pour toi, nos rencontres de Bible étaient un lieu où cette pratique du voir apprend à se déployer. À se déployer vers la pratique de la transformation, celle-ci étant l’action du souffle dans les consciences et dans les évènements qui se produisent, et c’est cette action intérieure qui est primordiale.

Guy, mon inoubliable ami, il me semble donc que, dans cette compréhension de la  théologie contextuelle,  une opportunité exceptionnelle s’offre à nous, en ces débuts de 2011,  pour déconstruire « nos caricatures binaires », dont parle Ignacio Ramonet, dans son article « Ces dictatures amies », et les remplacer par une confiance active avec les peuples tunisien, égyptien et tous les autres qui tentent de se débarrasser de ces régimes autocratiques. D’ailleurs, du haut de ton grand ciel, tu devais être fier de nous voir déambuler dans les rues de Montréal et tendre une main de solidarité à nos semblables qui se lèvent et se soulèvent en « réclamant la démocratie pour tous, sans exclusives ».

Guy, mon inoubliable ami, nous savons bien que la vie et cet instant d’histoire sont si fragiles! Et que nos espoirs ne pourront écrire une nouvelle page de l’humanité qui est notre demeure, si nous ne répondons pas à l’appel de nos frères et de nos sœurs. L’arbre est dans la graine qui est tombée dans une terre riche, et il serait minable de retomber dans nos vieux schémas du pur et de l’impur et de nous mettre à asperger ces nouvelles solidarités de nos horribles pesticides. Toi, notre fidèle ami, tu marcheras bien avec nous en nous indiquant le chemin pour que nos pas avancent vers « un horizon qui débloque l’espérance ».

Guy, mon inoubliable ami, je me rappelle encore du matin où tu nous as présenté une icône de la Périchorèse que tu venais de retrouver dans le désordre de tes papiers. Et tu étais si joyeux de nous la présenter dans tes mots endimanchés : celui qui est habité par le souffle de Dieu finit par attraper les tics de Dieu, ses façons de faire, de penser, de réagir. Nos frères et sœurs orientaux nous parlent depuis longtemps de la trinité comme d’une sorte de danse, « la périchorèse », dans laquelle nous sommes invités à entrer. Dieu est le maître de la danse dans notre histoire, nous disais-tu, avec des yeux translucides, et il nous invite tous, que nous soyons bien portants ou culs de jatte, à le suivre dans une folle farandole. Car «celui qui n’aime pas son frère qu’il voit ne peut aimer Dieu qu’il ne voit pas ». Tu poursuivais, en semant dans nos mémoires, que notre propre fragilité et la fragilité des autres peuvent être un pont, une invitation à desserrer les poings, et ce  lien retrouvé peut nous donner la capacité de rebondissement et nous remettre en route par le chant et la danse.

Toi, mon inoubliable ami, je termine mon petit papier  en te disant que je le roulerai et le porterai en bandoulière dans mon baluchon, et que, par prudence pour les jours enténébrés de cynisme, j’y ai cousu, à l’intérieur, ce poème qui redonne du souffle à notre espérance de l’Uruguayen Benedetti :

Lentement s’en vient le futur

Lentement, mais il s’en vient

Mais lui

Il n’est pas pressé

Lentement il s’en vient

Enfin avec sa réponse

Son pain pour les affamés

Ses anges meurtris

Et ses fidèles hirondelles

Lentement, mais non d’un pas languissant.

 

 

[1]   Denise Couture, « Les nouveaux signes des temps ». (Soirées Relations 2009)

 

 

 

 

 

 

 

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