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La descendance spirituelle d’Hélène Chénier
Marco Veilleux


 

« Une vie à célébrer… un héritage à récolter… » Voilà le thème autour duquel nous nous rassemblons autour de vous, chère Hélène, à l’occasion de cette fête.

Moi qui pourrais presque être votre petit-fils, j’ose me faire maintenant le porte-parole des nouvelles générations qui récolteront votre héritage de foi, d’espérance et d’amour, et qui, déjà, moissonnent dans ces champs que vous avez labourés, épierrés et ensemencés au cours de votre vie.

Je vous ai connu assez tardivement, en l’an 2000, au moment où j’avais organisé avec d’autres, à Québec, un colloque soulignant le 30e anniversaire de la Commission d’étude sur les laïcs et l’Église. À titre de vice-présidente de cette commission, vous aviez livré la conférence inaugurale de ce colloque – une allocution magistrale dont vous m’aviez fait parvenir le texte à l’avance. En le lisant, je me disais déjà : cette femme est la mémoire vivante de l’Église québécoise; elle est un véritable « monument »! Votre récit de l’histoire et des options de la Commission Dumont, aussi rigoureux qu’inspiré, demeurera une référence incontournable pour tous ceux et celles qui voudront relire notre parcours ecclésial.

À la clôture de ce fameux colloque, Marthe Boudreau et moi – tous deux membres du comité organisateur – avions partagé avec vous un repas mémorable. Je me souviens que ce soir-là, mes questions ne se tarissaient point. Lorsque l’on a devant soi une témoin et une actrice de l’histoire vivante, on en profite! Et à partir de ce moment, malgré les générations qui nous séparent, j’ai pu m’enorgueillir de compter parmi vos amis…

Cette étonnante amitié a été, et demeure, pour moi, une grâce. Elle aura même orienté en profondeur mon itinéraire de vie. En effet, à l’été 2002, vous m’alertiez de la publication d’une offre d’emploi au Centre justice et foi. Alors que j’hésitais – pour toute sorte de raisons – à poser ma candidature, je me souviendrai toujours d’une conversation téléphonique où vous m’aviez dit : « Marco, quand le train passe, il faut le prendre! » Depuis, ces paroles – gravées en moi pour toujours – me reviennent invariablement au temps des discernements et des choix. Et je travaille maintenant au Centre justice et foi et à la revue Relations, espérant humblement prendre le relais de certaines des causes de justice sociale et ecclésiale qui ont animé votre existence.

L’héritage que je reçois de vous, chère Hélène, c’est celui d’une force de caractère hors du commun. Combien de fois ai-je été impressionné par votre détermination, par la puissance de votre volonté, par votre capacité de décision et de mobilisation. Si la pédagogie du « voir/juger/agir » a toujours été votre boussole, c’est certainement l’action qui a été votre moteur. Votre foi mise en œuvre, votre espérance agissante, votre amour transformant, je les accueille comme un legs précieux, comme ce trésor de l’Évangile à faire fructifier à mon tour.

Vous êtes, pour moi, de la lignée des Jeanne Mance, des Émilie Gamelin, des Laure Gaudreault, des Marie Gérin-Lajoie, des Simonne Monet : des femmes laborieuses et intelligentes, passionnées de l’Église et du pays, bâtisseuses d’institutions, édificatrices de la culture et des liens sociaux, pasteures de la vie, artisanes du sens et de la justice, apôtres d’un Dieu aimant et bienveillant… Le Souffle qui portait ces femmes, cette Ruah – pour reprendre le terme hébreux –, il agite et soulève, depuis des temps immémoriaux, le grand fleuve de notre histoire. Ce même Souffle vous a porté. Il nous portera encore. Vous nous le transmettez, enrichi de vos joies et vos de espoirs, de vos tristesses et de vos angoisses.

Chère Hélène, si le souffle de nos pauvres corps mortels s’épuise, s’amenuise et défaille, la Ruah, qui a saisi votre chair au moment où elle fut plongée dans les eaux du baptême, vous a déjà fait naître d’En Haut. Ainsi, votre existence, comme la nôtre, est bien une Pâque : un passage vers cette plénitude de la vie que nous recevons gratuitement, étant bien incapables de l’atteindre par nous-mêmes…

Fernand Dumont, un homme habité par l’Esprit et que vous avez eu le bonheur de connaître, écrivait aux dernières pages de ses mémoires, quelques semaines avant de mourir, une confession que vous avouez relire avec émotions. Parlant de ce don qu’il attend pour combler la béance de son désir de vie, il dit :

De l’heure où il faudra tout quitter au mythique pays de l’enfance, le retour en arrière est impossible. Néanmoins, demeure peut-être encore quelque secret à découvrir et que Nicodème, lui aussi vieillissant, était venu chercher auprès de Jésus à la tombée de la nuit. « Il faut naître à nouveau », lui confia le Christ. Nicodème objecta : « Comment un homme peut-il naître, une fois qu’il est vieux? Comment cela peut-il se faire? » Jésus lui dit : « Tu es maître en Israël et tu ignores ces choses? » Oui, il y a beaucoup de choses qu’ignorent les intellectuels et qu’on ne trouve pas dans les livres, ceux qu’on fréquente et ceux qu’on écrit. Pour renaître, sans doute faut-il renoncer à faire de son existence, par le souvenir ou par l’anticipation, une belle écriture, un bel ensevelissement…

Le temps qui passe, chère Hélène, vous a imposé de nombreux renoncements. Toutefois, nous tous ici rassemblés dans l’amitié, voulons célébrer avec vous, aujourd’hui, ce don de la vie plus fort que tout : plus fort que les fragilités, que les errances et que la mort. Un don que l’on reçoit, à la tombée de la nuit, auprès du Christ…

* * *

En conclusion de cet hommage, je ne peux m’empêcher de citer un passage de ce concile Vatican II qui vous a pétris. Dans la splendide Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, il est écrit : « On peut légitiment penser que l’avenir est entre les mains de ceux [et celles] qui auront su donner, aux générations de demain, des raisons de vivre et d’espérer » (no 31.3).

Chère Hélène, l’avenir est donc bel et bien entre vos mains! Car elle sera plus nombreuse que vous ne le croyez, je vous l’assure, la descendance spirituelle qui héritera des raisons de vivre et d’espérer que vous avez su nous donner. Pour ma part, avec gratitude et reconnaissance, sachez que je m’inscris sans réserve dans cette postérité.

Que Dieu vous bénisse et qu’il bénisse l’œuvre de votre vie!

 

 

 

 

 

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