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Hélène Chénier : une femme de passion au service de l’Évangile
Claude Giasson


 

Il y a un évêque que j’aime beaucoup : Mgr Samuel Ruiz Garcia, l’évêque révolutionnaire du Chiapas. Il raconte qu’il a vécu, un jour, une réelle conversion pastorale. Ce fut à l’occasion de la fameuse conférence des évêques latino-américains à Médellin en 1968 (CELAM). En la préparant et en y participant, il a soudain pris conscience, dans le dialogue, de la valeur spirituelle de toutes les cultures : elles sont toutes voulues de Dieu, son Esprit est actif en chacune…

Dès lors, sa pastorale a changé. Au lieu de détruire la culture indigène pour introduire un évangile inculturé dans la culture occidentale, il a cherché à recueillir précieusement les cheminements de l’Esprit dans cette culture indigène. Il a cherché à construire là-dessus, avec la participation de toute la communauté. Ses catéchistes, nous dit-il, ne sont plus ceux qui savent tout, qui transmettent un savoir reçu de la hiérarchie, mais ceux qui moissonnent ce que la communauté pense.

Je vous parle de cet évêque parce que l’aventure d’Hélène, dans les mêmes années 1968-70, au sein de la Commission Dumont dont elle fut la vice-présidente, me semble très semblable. Ce ne fut peut-être pas son chemin de Damas, une conversion radicale – elle seule pourrait nous le dire –, mais ce fut certainement une découverte en profondeur de l’agir de l’Esprit dans le monde des laïcs. Non pas au sommet de la hiérarchie, mais au ras du sol.

Imaginez, des mois d’audience dans 23 diocèses, la lecture de 800 mémoires, la rencontre non seulement de spécialistes en histoire, en psycho-sociologie, en théologie, mais aussi de petites gens de tous les milieux. Et tout ce monde vient dire ses préoccupations de foi dans le monde d’aujourd’hui, dans un univers culturel bien concret. Ajoutez à cela des échanges suivis entre les membres de la Commission, clercs et laïcs, hommes et femmes, où les engagements de chacun apparaissent.

Cette expérience d’écoute et de partage, Hélène la poursuivra au Synode de Montréal (1995-1998). Non seulement elle y présente un mémoire avec le Réseau œcuménique des femmes du Québec, mais elle fait partie de l’équipe qui rencontre les délégués des paroisses, les représentants de groupes marginalisés : homosexuels, divorcés remariés, etc. Cette équipe écoute, questionne, synthétise les mémoires, préparent les propositions…

Autant à la Commission Dumont qu’au Synode, Hélène a donc vécu une relation privilégiée aux hommes et femmes de la base, au peuple chrétien. Elle y a découvert la présence forte de l’Esprit. Ce qui a renforcé sa conviction que ce peuple a un rôle actif essentiel à jouer en Église.

Elle exprimera cette conviction, en toutes lettres, dès la première rencontre annuelle du Réseau Culture et Foi (1995), dont elle fut la co-présidente à l’origine avec Jean-Paul Lefebvre. Elle y proclame son Credo :

Nous croyons à l’Église voulue par Jésus, celle du rassemblement des disciples, celle d’un peuple en marche qui regarde l’humanité avec les yeux du cœur. Le contraire d’une Église avant tout hiérarchique, autoritaire, préoccupée de conserver son système, de préserver son organisation interne.

Nous croyons que nous, chrétiens et chrétiennes bigarrés, sommes aussi l’Église, habités par l’Esprit de Pentecôte et de notre baptême, gratifiés du « sensus fidelium », ce discernement que peuvent exercer avec audace les croyants et croyantes.

Nous avons donc droit et devoir de prendre parole en mots et en gestes pour annoncer, définir et célébrer la foi pour notre époque. Cette tâche n’est aucunement réservée à la seule hiérarchie ou aux seuls clercs qui se l’approprient parfois en exclusivité comme un privilège dont ils sont seuls dignes, seuls chargés, et seuls dépositaires.

Hélène poursuit ce Credo avec l’inculturation :

[…] Nous croyons à l’inculturation parce que nous pensons que les mystères de Dieu et du Christ s’approchent mieux avec des mots et des symboles qui gardent sens pour nous.

Hélène est consciente que le message évangélique est d’abord apparu dans une culture sémitique et qu’il fut ensuite traduit dans la culture gréco-romaine. Il faut donc un immense et nécessaire travail pour rejoindre ce message à la source, pour le percevoir dans toute sa saveur, et surtout pour lui donner sens dans la culture contemporaine. C’est-à-dire faire entrer ce message dans un dialogue véritable avec notre culture, avec interpellation mutuelle. Ce sera une préoccupation majeure pour Hélène et le Réseau Culture et Foi.

J’ai beaucoup travaillé en petit comité avec Hélène – surtout lorsqu’elle est redevenue présidente au début des années 2000 – pour organiser les colloques, les rencontres annuelles du Réseau… Je pourrais faire un portrait très complet de son personnage haut en couleur, qui s’investit avec passion dans les tâches qu’elle accepte. Je pourrais dire longuement sa ténacité, sa créativité bouillonnante. Mais je veux plutôt mettre l’accent sur trois interpellations qu’elle nous lançait constamment :

Premièrement, il nous faut une relève jeune, non seulement pour que le Réseau ne s’éteigne pas, mais surtout pour qu’il renouvelle ses approches et ses problématiques en tenant compte des jeunes qui sont ailleurs par rapport à nous. Il faudrait pouvoir porter l’inculturation jusque dans cette sous-culture… Et ça nous a conduits au colloque de 2002 : Paroles de jeunes, paroles aux jeunes.

Deuxième interpellation : il faut que le Réseau ait une parole forte dans les médias. Il y a le site Web. Mais il faut une présence encore plus vive, plus directe. Et ce fut la Lettre à nos évêques et à tout le peuple croyant à l’occasion de la mort de Jean-Paul II et de l’élection de Benoît XVI. Et les multiples interviews courageuses d’Hélène.

Troisième interpellation : pour un réel impact dans notre société, il ne faut pas que chaque groupe progressiste s’isole. Au contraire ils doivent se relier les uns aux autres, travailler en partenariat. Et ce fut notre colloque du 15 mai 2004 – Entendez-vous la voix de l’Église de l’avenir au Québec aujourd’hui? – qui réunissait 13 groupes progressistes de Montréal.

Hélène, nous vous remercions d’avoir ce beau rêve pour l’Église du Québec et pour le Réseau Culture et Foi. Nous vous remercions pour l’immense énergie que vous avez dépensée afin que ce rêve prenne corps.

Votre état de santé vous a éloigné de l’action. Vous nous manquez beaucoup, mais vous demeurez pour nous une grande inspiratrice!

 

 

 

 

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