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Cinquième dimanche du Carême (C) : 21 mars 2010
Raymond Gravel, prêtre

 

 

 

Réf. Bibliques :  1ère lecture :  Is 43,16-21
2ème lecture :  Ph 3,8-14
Évangile :  Jn 8,1-11

La confiance donne de l’avenir…

Après l’appel à la conversion, l’appel à la miséricorde et au pardon, voici l’appel à vivre debout et à faire confiance à l’avenir. Quel beau dimanche avec des textes bibliques qui nous secouent, qui nous brassent, qui nous remuent de l’intérieur et qui nous invitent à regarder en avant. Les trois lectures ont le même fil conducteur : On ne peut comprendre la vie qu’en regardant en arrière; on ne peut vivre sa vie qu’en regardant en avant. Comme le dit le dicton : Le passé est peut-être garant de l’avenir, mais l’avenir peut nous réserver de grandes surprises. Tout devient possible lorsqu’on porte un regard lucide, non seulement sur les autres, mais surtout sur nous-mêmes, et qu’on accepte de faire confiance en l’avenir. Que retenir de ce cinquième dimanche du Carême? Que devons-nous conserver du passé? Que faire du présent? Et qu’espérer de l’avenir?

1.       Le passé. Le passé est là pour s’en souvenir. Alors pourquoi, en 1ère lecture aujourd’hui, le 2ème Isaïe dit-il de la part du Seigneur : « Ne vous souvenez plus d’autrefois, ne songez plus au passé » (Is 43,18)? Le prophète veut-il qu’on oublie le passé qui nous a façonnés? Que veut-il dire? Au temps de l’Exil à Babylone, au milieu du 6ème siècle avant notre ère, ce prophète qu’on appelle le second Isaïe, entrevoyant la libération des Juifs captifs à Babylone, s’efforce de ranimer leur espérance qui est à son plus bas. Si notre Dieu est un Dieu qui libère, et il l’a fait à plusieurs reprises dans l’histoire : on n’a qu’à se rappeler l’Exode, la libération d’Égypte, où Dieu « fit une route à travers la mer, un sentier au milieu des eaux puissantes », ce même Dieu, aujourd’hui, peut encore nous libérer. Cependant, il ne répétera pas le passé, car l’histoire ne se répète jamais; elle se fait et est toujours nouvelle : « Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas? Oui, je vais faire passer une route dans le désert, des fleuves dans les lieux arides » (Is 43,19).

Par ailleurs, comme la nouveauté insécurise et fait peur, on préfère souvent s’en remettre à un passé qui nous a été raconté, mais qu’on n’a pas vécu, jusqu’à en développer une sorte de nostalgie maladive qui nous empêche de voir le présent et d’envisager positivement l’avenir. Saint Augustin nous laisse ce beau témoignage sur le mirage du passé : « Qu’est-ce que nos ancêtres n’ont pas déjà souffert? Ou bien, quand nous souffrons tels malheurs, savons-nous s’ils n’ont pas souffert les mêmes? On rencontre pourtant des gens qui récriminent sur leur époque et pour qui celle de nos parents était le bon temps! Si l’on pouvait les ramener à l’époque de leurs parents, est-ce qu’ils ne récrimineraient pas aussi? Le passé, dont tu crois que c’était le bon temps, n’est bon que parce que ce n’est pas le tien ».

2.       Le présent : Dans sa lettre aux Philippiens, saint Paul reconnaît que tous les avantages qu’il avait autrefois sont une perte à cause de ce qu’il vit maintenant (Ph 3,8). Sa rencontre du Christ sur le chemin de Damas, lui a fait prendre conscience que la religion n’est pas figée dans le ciment; elle doit sans cesse évoluer. Lui qui croyait se sauver lui-même par son appartenance à la religion juive, réalise maintenant que c’est le Christ qui sauve et ce, en toute gratuité : « Cette justice ne vient pas de moi-même, c’est-à-dire de mon obéissance à la loi de Moïse, mais de la foi au Christ : c’est la justice qui vient de Dieu et qui est fondée sur la foi » (Ph 3,9).

Dans ce cas, que nous reste-t-il à faire comme chrétiens, disciples du Christ? « Il s’agit de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa passion » (Ph 3,10). Saint Paul ne dit pas de s’inventer des souffrances; la vie se charge de nous en imposer. Par ailleurs, il nous invite à assumer, aujourd’hui, notre condition mortelle et à espérer la résurrection. La seule façon d’y arriver, c’est par la connaissance du Christ, c’est-à-dire la rencontre et l’expérience intime avec le Ressuscité de Pâques. Et cette rencontre et cette expérience ne peuvent s’effectuer qu’à travers d’autres chrétiens qui, par le témoignage de leur vie, nous saisissent, nous interpellent et nous font espérer ce monde nouveau commencé au matin de Pâques et qui se continue dans l’histoire. Nous devons donc poursuivre notre course humaine jusqu’au bout en regardant en avant : « Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but pour remporter le prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus » (Ph 3,13b-14).

Dans l’Église d’aujourd’hui, n’avons-nous pas nous aussi la nostalgie du passé qui nous empêche de voir le présent et d’espérer l’avenir? C’était donc meilleur la religion d’autrefois! Les églises remplies! Le beau chant grégorien! La messe en latin! Le respect de l’autorité! La grande foi des gens! Lorsqu’on dit cela, n’embellissons-nous pas le passé? Car, si c’était si bon et si beau que ça, pourquoi l’avoir laissé tomber? On peut bien se morfondre sur le passé. Une chose est certaine : il ne reviendra plus…car l’histoire ne se répète jamais; elle se fait toujours dans la nouveauté. Le passé est riche de ce que nous sommes devenus aujourd’hui et c’est aujourd’hui, maintenant, avec ce que nous sommes et là où nous sommes, qu’on peut espérer et bâtir l’avenir.

3.       L’avenir : Ce beau texte d’évangile qui nous est offert aujourd’hui, il est bon de le situer. On sait maintenant que ce récit placé dans l’évangile de Jean n’est pas à la bonne place. Il devrait être dans celui de Luc. La scène appartient à l’étape finale de la vie de Jésus à Jérusalem racontée par Luc et ressemble à la controverse sur l’impôt dû à César qu’on retrouve en Luc 20,20-26. L’exégète français Alain Marchadour écrit : « Cette perle des récits évangéliques a failli se perdre. En effet, elle est absente des premiers manuscrits de Jean. Le récit aura vraisemblablement effrayé par son ouverture certains responsables de l’Église primitive car l’adultère était considéré comme un des rares péchés pour lesquels une pénitence publique était nécessaire et qui ne pouvait être remis qu’une seule fois dans la vie ».

Comme la discipline de l’Église des premiers siècles n’avait pas l’indulgence de Jésus à l’égard des pécheurs publics, voilà sans doute pourquoi, on a tenu plutôt caché cet épisode de la femme adultère; de sorte que, lorsqu’on a voulu le réintégrer dans le canon des évangiles, on l’a mis dans saint Jean par erreur. Ce récit nous parle de pardon et de miséricorde, bien sûr, mais aussi d’avenir. Lorsque la misère rencontre la miséricorde, la vie ressurgit et il y a promesse d’avenir.

L’auteur de cette péricope, appelons-le Luc, puisqu’il s’agit de l’évangéliste le plus féministe, veut dénoncer l’injustice faite aux femmes dans la tradition juive de son temps. La loi de Moïse punit de mort la femme. Elle sanctionne son péché de façon définitive et sélective, puisqu’il n’est en rien question de l’homme avec qui elle a péché et qui devait être aussi responsable qu’elle. Dans son évangile, saint Luc nous présente un Dieu de miséricorde et de pardon, tandis que la loi de Moïse, elle, punit de mort l’adultère. Donc, il s’agit d’une bonne situation pour mettre Jésus dans l’embarras : De quel côté se situe-t-il? S’il se situe du côté de la loi, ça veut dire que son Dieu condamne le pécheur… donc, qu’il n’est pas pardon et miséricorde. Et si Jésus prend des distances par rapport à la loi de Moïse, ça veut dire qu’il s’oppose aux Juifs, donc, il risque la condamnation lui aussi, même si le Dieu qu’il sert est un Dieu de tendresse dont le pardon ouvre un nouvel avenir.

La meilleure réponse est le silence…Un long silence où Jésus, par deux fois, se baisse et trace des traits sur le sol (Jn 8,6.8). Ce long silence en dit long, même si les scribes et les pharisiens ne le comprennent pas, car ils ne savent pas de quel côté est Dieu : du côté de la punition ou du côté de la miséricorde et du pardon? La seule façon de le savoir, c’est en portant un regard sur eux-mêmes : Qui sont-ils? Et qu’attendent-ils de Dieu pour eux-mêmes? « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre » (Jn 8,7). Et vlan dans les dents! Ce qui veut dire que celui qui n’espère pas pour lui-même la miséricorde de Dieu et s’estime assez juste pour s’en sortir sans elle, qu’il se range du côté de la loi de Moïse! Mais s’il croit avoir besoin de l’infinie tendresse de Dieu et de son pardon, qu’il se range loin de cette loi en se refusant à jeter la pierre!

Ils s’en vont tous. Et saint Luc, ajoute ironiquement : « En commençant par les plus âgés » (Jn 8,9). Donc, ils se sont rangés du côté de Dieu et non pas du côté de la loi! Ils se sont rangés du côté de la femme adultère, puisqu’ils mendient, comme elle, la miséricorde et l’amour de Dieu! Le nouvel avenir qui s’ouvre pour cette femme : « Va, et désormais ne pèche plus » (Jn 8,11), s’ouvre aussi pour les scribes et les pharisiens : « Va, et désormais remplace ton cœur de pierre par un cœur de chair à l’image du cœur de Dieu que le Christ t’a révélé ».

En terminant, je voudrais simplement vous partager cette belle prière de mère Teresa, qui nous décentre de nous-même pour nous ouvrir aux autres : « Seigneur, quand je suis affamé, donne-moi quelqu’un qui ait besoin de nourriture. Quand j’ai soif, envoie-moi quelqu’un qui ait besoin d’eau. Quand j’ai froid, envoie-moi quelqu’un à réchauffer. Quand je suis blessé, donne-moi quelqu’un à consoler. Quand ma croix devient lourde, donne-moi la croix d’un autre à partager. Quand je suis pauvre, conduis à moi quelqu’un dans le besoin. Quand je n’ai pas de temps, donne-moi quelqu’un que je puisse aider un instant. Quand je suis humilié, donne-moi quelqu’un dont j’aurai à faire l’éloge. Quand je suis découragé, envoie-moi quelqu’un à encourager. Quand j’ai besoin de la compréhension des autres, donne-moi quelqu’un qui ait besoin de la mienne. Quand j’ai besoin qu’on prenne soin de moi, envoie-moi quelqu’un dont j’aurai à prendre soin. Quand je ne pense qu’à moi, tourne mes pensées vers autrui ».


Bonne réflexion!
Bonne homélie!

 

 

 

 

 

 

 

 

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