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Épiphanie du Seigneur (B) :  8 janvier 2012
Raymond Gravel, prêtre

 

 

 

Réf. Bibliques :  1ère lecture :  Is 61,1-6
2ème lecture :  Ép 3,2-3a.5-6
Évangile :  Mt 2,1-12

Encore Noël !

Noël et l’Épiphanie sont, comme Pâques et l’Ascension, une seule et même fête. De la naissance du Christ à Noël, nous passons maintenant à sa manifestation (épiphanie) pour tous, sans exception. On dit aujourd’hui que l’Épiphanie, c’est la deuxième fête de Noël, mais sans doute la première, parce que célébrée dans le temps par l’Église orientale, le 6 janvier, pour dire que Dieu s’est manifesté au monde, à travers l’enfant et sa mère, à Bethléem, à tous les peuples de la terre, à travers les Mages qui viennent de l’étranger. Cependant, comme pour Noël, il ne faut pas faire du récit des Mages que seul Matthieu nous raconte, un récit historique, qui rapporterait un événement qui se serait déroulé dans le temps; faire une telle lecture réduirait la beauté du récit et la portée du message que l’évangéliste Matthieu a voulu laisser à sa communauté composée de Juifs, bien sûr, mais aussi de Païens, à la fin du 1er siècle.

1.       La Lumière. Tout d’abord Matthieu connaissait le prophète Isaïe. En composant son récit, il a voulu montrer que ce qui était annoncé par le troisième Isaïe, à la fin de l’Exil, s’est enfin réalisé avec la venue au monde du Christ Jésus. En effet, le prophète Isaïe invite Jérusalem à se tenir debout, parce que la lumière est arrivée avec le retour des exilés dans la Ville sainte (Is 60,1-2). Mais, en même temps, il n’y a pas que les Juifs qui reviennent à Jérusalem, toutes les nations y affluent et apportent leurs richesses et leurs trésors, car tous reconnaissent le Dieu d’Israël qui fait l’unité entre les peuples. Ce Dieu accueille la diversité et la pluralité…C’est quand même surprenant comme ouverture à l’universalité, puisque nous sommes au 6ème siècle avant le Christ.

L’évangéliste Matthieu, en reprenant le texte d’Isaïe, veut montrer que Jésus Christ est cette lumière qui s’est levée pour toutes les nations. Le peuple d’Israël n’est plus le seul peuple de Dieu, les Païens de toutes origines sont aussi choisis par Dieu qui se révèle d’abord à eux. Saint Paul le dit explicitement dans sa lettre aux Éphésiens, dont nous avons un extrait, en 2èmelecture aujourd’hui : « Ce mystère, c’est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’évangile » (Ép 3,6). Aussi, Matthieu va emprunter à Isaïe l’image du pèlerinage des peuples dans la Ville sainte, pour l’adapter à la crèche de Bethléem, à travers les mages d’Orient qui suivent la lumière, l’étoile, l’astre de Jacob qui annonce la venue du Messie en Israël, selon le livre des Nombres (Nb 24,17). Il y a donc déplacement : de Jérusalem, on passe à Bethléem. Dieu n’habite plus le temple de Jérusalem. Il emprunte un chemin neuf, inconnu des grands, et il habite le cœur des pauvres, des opprimés et des exclus. Selon Matthieu, Dieu naît dans une famille pauvre, dans un endroit obscur, à l’écart de la grande ville, dans une bourgade où se retrouvent les exclus, les bergers.

Aux deux présents : or pour la royauté et encens pour la divinité apportés par les gens de Saba (Is 60,6b), Matthieu ajoute la myrrhe, symbole de l’humanité de Dieu qui se dit et qui s’exprime à travers l’enfant de la crèche. Le théologien belge, Claude Sélis, écrit : « Les mages usent de sagesse humaine en rendant hommage au Dieu manifesté à tous. Ils offrent l’or, attribut royal, au seul vrai Roi du seul vrai Royaume. Ils offrent l’encens, attribut sacerdotal, au seul vrai Prêtre du nouveau culte en esprit et en vérité. Mais ils offrent aussi la myrrhe, attribut mortuaire, parce que Matthieu le savait, cette royauté et ce sacerdoce devaient passer par la mort ». Aussi, la tradition qui a interprété Matthieu a fait des mages, des rois, sans doute à cause du prophète Isaïe qui dit : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore » (Is 60,3). De plus, pour signifier l’universalité, la tradition a aussi identifier les mages à tous les peuples de la terre : un blanc, un noir, un jaune, aux trois âges de la vie : la jeunesse, l’âge adulte et la vieillesse, qui correspondent à la nouveauté, à la maturité et à la sagesse. Enfin, la tradition leur a même donné des noms : Gaspard, Melchior et Balthazar.

2.       Une présence et une puissance déroutante. Ce récit de Matthieu s’inspire aussi du livre de l’Exode, car pour Matthieu et sa communauté, Jésus est le nouveau Moïse (le Messie), et ce qui est arrivé à Moïse, dans la tradition et la légende juive, doit nécessairement arriver à Jésus aussi. Ce n’est pas pour rien que Matthieu nous présente la cruauté du roi Hérode qui cherche à tuer l’enfant de Bethléem, comme le méchant Pharaon du livre de l’Exode cherchait à tuer Moïse. Dans l’évangile de Matthieu, on voit même la sainte famille s’établir en Égypte (Mt 2,13-23), pour un temps, comme Moïse l’a été en son temps.

Les Mages se rendent d’abord à Jérusalem pour consulter les experts de la religion juive, parce que c’est la Parole de Dieu qui peut les guider jusqu’à Jésus, devenu Christ, Seigneur, roi, messie, sauveur, pour les chrétiens de Matthieu. Les Mages reconnaissent la compétence des autorités juives qui interprètent correctement l’Écriture, mais qui sont incapables de l’actualiser. Pire encore, le roi Hérode va chercher à se servir des Mages pour supprimer le Sauveur Moïse persécuté dès sa naissance.

Lorsque les Mages arrivent au lieu où se trouvait l’enfant : « Ils éprouvèrent une très grande joie » (Mt 2,10). Une seule autre fois, Matthieu parlera d’une très grande joie, c’est lorsque les femmes, au tombeau, au matin de Pâques, apprennent de la part d’un ange, que Jésus est ressuscité (Mt 28,8). Aussi, les Mages trouvent-ils l’enfant avec Marie seulement (Mt 2,11). C’est donc le Christ dans l’Église que les Mages rencontrent. Une Église pauvre, sans pouvoir, proche des petits et des laissés pour compte…Une Église qui nous dit la pauvreté, l’impuissance et la présence déroutante de notre Dieu.

3.       Actualisation du récit de Matthieu aujourd’hui. L’évangéliste Matthieu nous présente trois types de personnes, qu’on retrouvait en son temps et qu’on retrouve encore aujourd’hui :

1)       Il y a ceux qui détiennent le pouvoir : ceux-là sont représentés par Hérode et sa cour. Ceux qui détiennent le pouvoir n’acceptent pas facilement de se laisser déranger, interpeller par l’évangile. Ils veulent tout contrôler, même Dieu, en l’empêchant de se manifester au monde. Le pouvoir, selon Matthieu, est en opposition avec le Christ de l’évangile. Pourquoi? Parce que le pouvoir favorise l’inégalité, l’injustice et l’oppression. Et l’évangile est tout le contraire : être fidèle à l’évangile, c’est reconnaître le plus petit comme le plus grand, le plus pauvre comme celui que Dieu préfère et le plus blessé de la vie comme celui à qui on doit faire le plus de place, afin qu’il retrouve sa dignité humaine. Qu’il s’agisse des hommes de pouvoir au temps de Matthieu ou au temps d’aujourd’hui, on y retrouve les mêmes caractéristiques.

2)       Il y a ceux qui savent : les scribes, les prêtres, les professionnels de la religion, les spécialistes qui interprètent correctement la Bible : ils annoncent la nouveauté de Dieu… mais ils ne bougent pas; ils s’assoient sur leurs doctrines et leur savoir et ils disent qu’ils ne peuvent rien changer, parce qu’ils n’en ont pas l’autorité. Le problème n’est donc pas dans l’interprétation, mais bien dans l’actualisation de la Parole. Par ailleurs, comme la foi chrétienne se dit et s’explique dans l’histoire, si la Parole de Dieu ne s’actualise pas au temps et au lieu où elle est proclamée, ce n’est plus la Parole de Dieu, mais une parole morte, des mots qu’on répète sans cesse, mais qui ne disent plus rien. Dans le fond, ce sont des paroles en l’air qui ne touchent personne. Les spécialistes d’aujourd’hui ressemblent beaucoup à ceux du temps de Matthieu.

3)       Il y a ceux et celles qui cherchent Dieu et qui se mettent en marche pour le découvrir et le rencontrer. Il y a de l’incertitude dans cette aventure; on ne sait pas d’avance où cela nous conduira et on ne sait pas non plus où nous allons découvrir et rencontrer le Dieu de l’histoire. Il faut de la confiance et de l’espérance. On peut et on doit s’inspirer de la Parole d’hier, mais cette Parole doit être interprétée et actualisée pour que se dise et s’écrive aujourd’hui une Parole neuve de Dieu qui interpelle les femmes et les hommes de notre temps. Mais attention! Il est aussi possible que l’on doive, nous aussi, prendre un autre chemin que celui proposer par ceux qui savent et par ceux qui dirigent : «Mais ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, les Mages regagnèrent leur pays par un autre chemin » (Mt 2,12).

En terminant, on peut dire aujourd’hui avec une quasi certitude que le Dieu de l’histoire est unique. Sa présence et sa puissance sont déroutantes. L’important, c’est de le chercher, de se mettre en marche pour le découvrir, le rencontrer et se laisser transformer par cette rencontre. Il faut admettre, en même temps, que nos rencontres de Dieu ne sont jamais définitives : Dieu ne se laisse posséder par personne. Saint Augustin l’avait bien compris lorsqu’il écrit : « Toute notre vie, on cherche Dieu et lorsqu’on l’a trouvé, il nous faut le chercher encore ».

 

 

 

 

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