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Quatorzième dimanche du Temps ordinaire (B) : 8 juillet 2012
Raymond Gravel, prêtre

 

 

 

Réf. Bibliques :  1ère lecture :  Éz 2,2-5
2ème lecture : 2 Co 12,7-10
Évangile : Mc 6,1-6

Des prophètes déconcertants !

La Parole d’aujourd’hui peut être très déprimante. Elle nous présente des prophètes qui sont plus souvent qu’autrement, jugés sévèrement, condamnés, rejetés et exclus. Mais la Parole est interpellante; elle annonce la nouveauté, et la nouveauté ça dérange toujours, ça désinstalle, ça nous remet en question. Dans le Prologue de saint Jean, on peut lire, concernant le Christ, le Verbe de Dieu : « Il est venu dans son propre bien et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1,11). En effet, voilà le drame de l’Alliance de Dieu et des hommes; cette alliance, elle est rencontre, acceptation, ouverture à l’autre, transformation, nouveauté, et cette alliance ne peut s’exprimer qu’à travers les prophètes qui ne tombent jamais du ciel, mais qui naissent toujours d’en bas, dans l’épaisseur de l’histoire humaine. C’est pourquoi, il est si difficile de les reconnaître, de les apprécier et de les écouter. Les trois lectures d’aujourd’hui nous présentent des prophètes : Ézéchiel, Paul et Jésus de Nazareth. Quelles sortes de prophètes ont-ils été?

1.       Le prophète : un humain ordinaire. Dans les trois lectures d’aujourd’hui, on se rend vite compte que les prophètes sont d’abord et avant tout des humains très ordinaires, avec leur fragilité et leurs limites. Ézéchiel, un prêtre qui vécut au temps de Nabuchodonosor et de l’Exil à Babylone (598-587 av. J.-C.), est un prophète déconcertant, au génie varié et complexe. Il est comme les Israélites de son temps, écrasés par la défaite, désespérés et déportés à Babylone. C’est à genoux qu’il prend conscience que Dieu accompagne son peuple dans la détresse et qu’il a besoin de lui pour exprimer sa présence : « L’esprit vint en moi, il me fit mettre debout, et j’entendis le Seigneur qui me parlait ainsi » (Éz 2,2).

Il en est de même de Paul qui écrit sa 2ème lettre aux Corinthiens « le cœur serré et dans les larmes » (2 Co 2,4). Paul prend conscience de sa petitesse humaine face à la grandeur de la mission à laquelle il se sent appelé : « Les révélations que j’ai reçues sont tellement exceptionnelles que, pour m’empêcher de me surestimer, j’ai dans ma chair une écharde (en grec : skolops), un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour m’empêcher de me surestimer » (2 Co 12,7). S’agit-il d’un handicap physique, d’une maladie chronique ou bien de ses adversaires missionnaires éloquents et autoritaires qu’il a traités précédemment de « serviteurs de Satan » (2 Co 11,13-15)? On n’en sait rien! Une chose est certaine : Paul est très humain et il l’expérimente dans sa chair, (en grec : sarkos), qui désigne la fragilité de l’existence humaine.

Jésus de Nazareth n’est-il pas lui aussi un homme tout à fait ordinaire? De sorte que même sa famille le croit dérangé : « Les gens de sa parenté vinrent pour s’emparer de lui. Car ils disaient : ‘’Il a perdu la tête’’ » (Mc 3,21). Et dans l’extrait que nous avons aujourd’hui, l’évangéliste Marc, reprenant ce que les gens de son village disait de lui, écrit : « N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous? » (Mc 6,3a). Dire que Jésus est le charpentier, fils de Marie, ça peut vouloir dire deux choses : 1) soit que son père, Joseph, est décédé; sinon, Marc aurait écrit que Jésus était fils du charpentier; 2) soit qu’il s’agit d’une famille à la réputation douteuse, car à l’époque, on ne disait jamais de quelqu’un qu’il était le fils de sa mère. Une chose est certaine : Jésus de Nazareth a été un homme tout à fait ordinaire, dans un milieu très ordinaire, un village obscur  qui a fait dire à l’évangéliste Jean : « De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon? » (Jn 1,46a).

2.       Le prophète dérange. Un prophète porte toujours un message d’espérance. Par ailleurs, sa parole doit nécessairement déranger. Le prophète est celui qui dénonce les situations d’injustice, qui remet en question, qui interpelle et qui invite au changement, à la nouveauté. Nous sommes souvent réfractaires aux changements; on s’enlise facilement dans ses vieilles habitudes et on justifie sa passivité en s’appuyant sur des doctrines et des règles dont on décrète qu’elles sont la Vérité. Et pourtant, il n’y a pas de vérités toutes faites, absolues, inchangeables, immuables, et pour nous le rappeler, Dieu doit nécessairement passer par des femmes et des hommes comme nous, d’où le refus, le rejet et la condamnation des prophètes. Le théologien Michel Hubaut écrit : « Si Dieu avait voulu prendre l’homme à rebrousse-poil comme on dit, il ne pouvait pas mieux tomber… Car s’il y a une constante dans l’histoire de la révélation judéo-chrétienne c’est bien cette propension de l’homme à vouloir rencontrer Dieu dans des manifestations extraordinaires, miraculeuses et grandioses. Et pourtant, au fil de l’histoire, on s’aperçoit que Dieu préfère les théophanies du quotidien plutôt que les théophanies à grand spectacle ». Et pour preuve, son Fils est né comme tout le monde : un enfant; il est devenu charpentier comme son père et il a été crucifié comme un vulgaire bandit. Hubaut ajoute : « On ne peut pas dire que ce Messie est venu flatter l’attente des foules ».

Cependant, tous les prophètes le savent : la Parole, la Bonne Nouvelle qu’ils ont à annoncer sera automatiquement mal reçue. La nouveauté perturbe, dérange. Elle empêche de ronronner. La nouveauté suscite la perplexité, le rejet. Le prophète Ézéchiel l’a lui-même expérimenté : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers ce peuple de rebelles qui s’est révolté contre moi. Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi, et les fils ont le visage dur, et le cœur obstiné » (Éz 2,3-4a). Saint Paul l’exprime aussi de belle façon : « C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12,10). Et l’évangile de Marc fait dire à Jésus ce dicton célèbre : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa famille et sa propre maison » (Mc 6,4), car il faut bien le reconnaître, certains jours, l’humanité de Dieu nous choque. On préférerait un Dieu autoritaire, tout-puissant, qui impose ses récompenses et ses punitions…Heureusement, ce Dieu-là n’existe pas!

3.       Un vrai prophète. Comment discerner le vrai du faux prophète? Il faut être prudent et attentif aux signes des temps. Malheureusement, dans l’Église actuelle, certains croient être de véritables prophètes, par leur intransigeance, leur sévérité et les propos qu’ils tiennent. Mais attention! Le fait d’être critiqué, rejeté ou encore de laisser indifférents les gens qui m’entourent, ne fait pas de moi, automatiquement, un vrai prophète. La Parole que je porte doit être une Bonne Nouvelle, une Parole qui libère, qui sauve et qui fait espérer. Et c’est pourquoi, les vrais prophètes ne sont pas toujours ceux qu’on pense. Ils sont rarement soutenus et appuyés par les institutions, même l’Église… Car l’Église, elle aussi, n’aime pas le dérangement, le changement, la nouveauté, et ses prophètes sont souvent suspectés. Le théologien français Hyacinthe Vulliez écrit : « Quand on veut se débarrasser d’un prophète, on a coutume de le traiter d’anormal, d’atypique et même d’étranger, ce qui permet de l’éloigner et même de le faire disparaître. On n’aime pas celui qui tient un discours autre que le discours convenu. Il dérange, il fait sortir du ronron habituel, et ça, on n’aime pas ça! »

Le vrai prophète d’aujourd’hui doit nécessairement tenir le langage des femmes et des hommes d’aujourd’hui; sinon, il laissera indifférents les gens qui l’entendent et sa parole tombera à plat. De plus, le vrai prophète d’aujourd’hui se doit d’être sensible aux personnes les plus vulnérables de la société : les pauvres, les petits, les mal-aimés, les blessés de la vie. Sa parole doit dénoncer les injustices qu’ils subissent et leur permettre d’espérer. Il se peut que le vrai prophète ne soit pas catholique ni même chrétien. Son appartenance à une confession particulière n’a aucune importance. Le prophète est celui qui restaure la justice, qui redonne la dignité aux exclus et aux maganés de la vie et qui fait espérer en un monde meilleur.

En terminant, le verset évangélique qui dit : « Et là, Jésus ne pouvait accomplir aucun miracle… » (Mc 6,5a), risque de surprendre. Nous avons là la preuve qu’un miracle n’est pas un tour de magie ou un prodige qui bouleverse les lois de la nature; le miracle est un signe qui dit la proximité de celui qui le fait avec celui qui le voit. Ce qui signifie que pour que le miracle, le signe puisse se réaliser, il faut une inter/relation, une foi/confiance entre celui qui le donne et celui qui le reçoit; sinon, ni la Parole ni le signe ne peuvent produire leurs fruits. Si c’était vrai au temps de Jésus, ça l’est sans doute encore aujourd’hui…

 

 

 

 

 

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