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Quatorzième dimanche du Temps ordinaire (C) : 4 juillet 2010
Raymond Gravel, prêtre

 

 

 

Réf. Bibliques :  1ère lecture :  Is 66,10-14c
2ème lecture :  Ga 6,14-18
Évangile :  Lc 10,1-12.17-20

La moisson appelle la mission!

Dimanche passé, nous étions invités à prendre la route avec Jésus vers Jérusalem. L’appel à le suivre nous était lancé et les exigences énumérées : la liberté, la dépossession, l’urgence de la mission et regarder en avant. Aujourd’hui, saint Luc nous rapporte l’envoi en mission de 72 disciples (la même mission confiée précédemment aux 12), ce qui signifie qu’il s’agit d’une mission universelle (on croyait dans l’Ancien Testament, qu’il y avait 70 nations pour les Juifs ou 72 pour les Grecs), par laquelle nous sommes tous et toutes concernés comme chrétiens. Et l’appel qui est fait aux 72 disciples, c’est de porter la paix (shalom) au monde : « comme des agneaux au milieu des loups » (Lc 10,3). Et le fruit de la paix, c’est la joie : « Les 72 disciples reviennent tout joyeux » (Lc 10,17a). Dépouillés : « N’emportez ni argent, ni sac, ni sandales » (Lc 10,4a), et se faisant proches de la réalité des personnes rencontrées : « Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous servira » (Lc 10,7a), ils ont libéré les gens : « Là, guérissez les malades » (Lc 10,9a), tout en respectant la liberté de chacun : « Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous la secouons pour vous la laisser » (Lc 10,11a).

Mais comment comprendre ce récit de Luc aujourd’hui? Qui est concerné par la mission du Ressuscité? Que signifie porter la paix au monde d’aujourd’hui? Comment traduire les recommandations de saint Luc? C’est tout un programme à découvrir et il nous faut le faire avec lucidité tout en gardant l’espérance de sa réalité.

1.       La mission pour qui? Dans la revue belge Feu nouveau, d’avril 2001, un commentaire anonyme dit ceci : « Nous nous rappelons tous, probablement, les dimanches de notre enfance où le curé de la paroisse, d’un ton presque pathétique, nous faisait prier pour les vocations sacerdotales. Bien sûr, nous écoutions ce passage de Luc : ‘’La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson…’’ Bien des années plus tard, chacun se demande comment on a pu appliquer ce passage au seul besoin de prêtres. Les laïcs n’étaient-ils pas eux aussi, déjà, appelés à travailler à la moisson? Il a fallu que les prêtres se raréfient pour que l’Église se souvienne que les laïcs existent. Et qu’il n’y a pas d’Église sans eux ».

Quand je lis un commentaire comme celui-là, je me dis que ce qui fait le plus défaut dans notre Église, c’est son prophétisme. Comment se fait-il qu’il ait fallu qu’on manque de prêtres pour découvrir que la mission concerne tous les baptisés? Et le pire de tout ça, c’est que ce n’est pas le seul rendez-vous manqué : en lisant l’histoire de l’Église d’ici et d’ailleurs, on doit malheureusement constater que l’Église a été l’une des dernières institutions à abolir l’esclavage; il lui a fallu quatresiècles pour reconnaître que Galilée avait été injustement traité, après avoir été condamné par l’Inquisition. Et si on pense à l’Église du Québec, il a fallu la révolution tranquille et le refus global, où nombreux sont ceux qui l’ont abandonnée, pour que l’Église prenne conscience qu’elle a abusé de son pouvoir sur les catholiques d’ici.

Et pourtant, si le prophétisme, c’est savoir lire les signes des temps, ça veut dire que l’Église aurait dû devancer la société dans sa transformation en vue de plus de justice, plus de paix et plus d’amour. Au contraire, l’Église a été trop souvent à la remorque de la société. Encore aujourd’hui, son discours manque d’ouverture et de vision d’avenir. Il n’est pas rassembleur, il condamne, il divise, il exclut; il est complètement déconnecté de nos réalités contemporaines. Nos dirigeants ont du mal à s’y référer et les croyants en sont devenus indifférents.

Par ailleurs, il faut aussi porter un regard d’espérance sur l’Église; de tous temps, il y a eu et il y a encore des femmes et des hommes qu’on peut qualifier de prophètes qui ont porté et qui portent encore une parole de liberté, de justice, de paix et d’amour dans cette Église qui a toujours eu de la difficulté à les reconnaître. Ces femmes et ces hommes se sont pourtant inspirés et s’inspirent encore des prophètes de la Bible qui n’ont pas eu peur de dénoncer les injustices et d’annoncer l’espérance. On en a deux aujourd’hui :

1)       Isaïe. Le prophète Isaïe, en 1ère lecture, au 6ème siècle avant le Christ, au retour d’Exil, où tout n’est que désolation et destruction, il annonce une ère de bonheur et de prospérité pour Jérusalem : « Réjouissez-vous avec Jérusalem, exultez à cause d’elle, vous tous qui l’aimez! Avec elle, soyez plein d’allégresse, vous tous qui portez son deuil! Ainsi vous serez nourris et rassasiés du lait de ses consolations, et vous puiserez avec délices à l’abondance de sa gloire » (Is 66,10-11). Le prophète Isaïe a sans doute fait rire de lui, puisqu’on assistait à la désolation du pays et à la désespérance du peuple d’Israël. Mais Isaïe avait raison, et il ose même nous présenter Dieu dans sa féminité : « De même qu’une mère console son enfant, moi-même je vous consolerai, dans Jérusalem vous serez consolés » (Is 66,13).

2)       Paul. Mais, pour le vrai prophète, l’engagement n’est pas de tout repos, et il le sait. Dans sa lettre aux Galates, saint Paul le reconnaît : « Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter. Car moi, je porte dans mon corps la marque des souffrances de Jésus » (Ga 6,17). Ce qui signifie que saint Paul a connu, lui aussi, le rejet et la condamnation, non seulement de ses adversaires, mais aussi de ses proches et de ceux qui faisaient partie de l’Église du Christ. Par ailleurs, au nom de son appartenance au Christ, saint Paul n’a pas eu peur d’annoncer la nouveauté de Pâques, la nouvelle création commencée au matin de Pâques. Et cette nouvelle création rendait caduque la tradition de la religion : « Ce qui compte, ce n’est pas la circoncision, c’est la création nouvelle » (Ga 6,15).

2.       La moisson ne nous appartient pas. Si la moisson est abondante, c’est que celle-ci ne nous appartient pas; c’est quelqu’un qui l’a semée et qui la rend à maturité. Ce qui est demandé à tous les croyants, à tous les baptisés, c’est de participer aux vendanges, à la récolte; celle-ci ne peut se faire sans nous. Ce qui nous est demandé, ce n’est pas de posséder ou d’avoir plein de choses à offrir pour convaincre les gens; il nous suffit d’être des messagers de paix, des porteurs d’espérance dans un monde qui porte ses beautés, mais aussi ses fragilités, ses forces, mais aussi ses faiblesses et ses pauvretés.

Dans cette mission qui nous est confiée, la liberté est sacrée. Les missionnaires ne doivent jamais forcer, rejeter, condamner ou exclure les gens; ils doivent respecter la liberté et la dignité de chacun : « Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, sortez sur la place et dites : même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous la secouons pour vous la laisser » (Lc 10,11a). De plus, la réussite de la mission ne nous appartient pas non plus : la joie des disciples, ce n’est pas d’avoir réussi la mission; c’est tout simplement d’être comptés parmi les missionnaires : « Cependant, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis; mais réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux » (Lc 10,20).

En terminant, comme la moisson ne dépend pas de nous, la mission ne nous est pas réservée non plus. C’est au nom de notre appartenance au Christ et non pas au nom de notre appartenance à une Église en particulier, que nous sommes comptés pour missionnaires. Et comme ceux et celles qui appartiennent au Christ ne sont pas tous et toutes de la même Église, il nous faut accepter que la mission soit diversifiée et que les missionnaires soient pluralistes, d’où la nécessité de faire l’unité de tous les chrétiens, si on veut travailler ensemble à la mission du Seigneur. Et comme on est loin de cette unité tant désirée, il ne faut surtout pas nous surprendre que les ouvriers soient si peu nombreux.


Bonne réflexion!
Bonne homélie!

 

 

 

 

 

 

 

 

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