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Réf. Bibliques : Évangile : Lc 10,38-42
La Parole est première…
La semaine passée, à la question du docteur de
la Loi, qui lui demandait ce qu’il faut faire
pour avoir part à la vie éternelle, le Christ de
l’évangile de Luc répondait qu’avant de faire
des choses, il faut être proche de l’autre, de
tout autre, c’est-à-dire d’être le prochain de
ceux que l’on rencontre sur la route.
Aujourd’hui, le Christ de l’évangile nous invite
à servir et à écouter, sans
oublier toutefois que l’écoute doit
précéder le service. Dimanche passé,
l’évangéliste Luc dénonçait la religion sans
charité; aujourd’hui, il prévient contre un
activisme sans racines. Dans l’extrait
d’évangile que nous avons ce dimanche, et que
Luc est le seul à raconter, quels messages pour
nous aujourd’hui?
1.
L’Église selon Luc.
Le récit que nous avons aujourd’hui, a de quoi
surprendre nos contemporains : « Alors qu’il
était en route (vers Jérusalem) avec ses
disciples, Jésus entra dans un village. Une
femme appelée Marthe le reçut dans sa maison »
(Lc 10,38). La maison chez Luc, c’est
l’Église et la personne qui accueille, c’est la
responsable de la maison, donc de l’Église. Il
s’agit ici d’une femme. De plus, cette femme
exerce un ministère, celui de la diaconie :
« Marthe était accaparée par les multiples
occupations du service » (Lc 10,40a). Ce qui
signifie que dans l’Église de Luc, une femme
peut occuper le service des tables, exercer le
ministère du diaconat, ce qui ne se fait même
plus aujourd’hui, dans notre Église. Bien plus,
saint Luc nous dit que cette femme Marthe :
« Elle avait une sœur, nommée Marie, qui, se
tenant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa
parole » (Lc 10,39). En utilisant le mot
Seigneur, saint Luc nous situe après Pâques
et être assis aux pieds du Seigneur,
c’est l’attitude du disciple assis aux pieds de
son maître, ce qui est normalement réservé aux
hommes seulement.
Ce qui
signifie que pour Luc, les responsabilités dans
l’Église ne sont pas réservées aux hommes
seulement, mais les femmes y participent
activement. L’exégète Benoît Gschwind, dans son
commentaire de l’évangile d’aujourd’hui, écrit :
« Cet épisode reflète le féminisme de Luc qui
continue d’interpeller l’Église : la femme ne
saurait être reléguée aux tâches subalternes;
elle n’est pas un disciple de second rang; de
plein droit, si elle est servante, c’est d’abord
de
la Parole ».
2.
Une catéchèse sur l’Eucharistie.
Dans ce récit de Luc, il s’agit bien d’une
catéchèse sur l’Eucharistie : les deux tables
sont présentes : la table de la Parole et celle
de l’Eucharistie. Et ce sont deux femmes qui
président ces deux tables : Marie et Marthe. Et,
dans son enseignement, saint Luc précise que
l’écoute de la Parole est première; elle doit
précéder l’Eucharistie. Malheureusement, la
traduction française est mauvaise; elle donne
lieu à un comparatif entre l’une et l’autre des
tables : « Marie a choisi la meilleure
part » (Lc 10,42b); on devrait plutôt lire :
« Marie a choisi la bonne part »,
non pas parce que le service de Marthe est moins
bien; cependant, il n’est pas prioritaire.
Maintenant,
si Luc semble opposer les deux femmes et leurs
ministères, c’est que dans sa communauté
chrétienne, il y avait des frictions entre le
service matériel des tables et celui de
l’annonce de la Parole. Nous avons un écho de ce
conflit en Actes 6,1-6, où on institue le
diaconat pour aider les responsables de
l’annonce de la Parole. Il s’agit bien ici de ce ministère exercé par Marie : « Elle écoutait sa
parole » (Lc 10,39b).
Rien n’est
dit sur le contenu de la parole ; l’accent est
mis sur l’écoute, au-delà même de la personne
physique de Jésus, puisque Luc parle du Seigneur
ressuscité. Comme le dit bien le français Alain
Marchadour : « En effet, il y a une
différence entre la formule courante :
écouter quelqu’un parler et celle que nous
trouvons ici : écouter la parole de quelqu’un ».
Par
ailleurs, si nous poussons plus loin la
réflexion, pourquoi saint Luc dit-il : « Une
seule chose est nécessaire » (Lc 10,42a)?
Alain Marchadour écrit : « L’identité de
l’hôte transforme le récit en une rencontre
exemplaire, dans laquelle deux modes
d’accueillir et de retenir Jésus qui passe sont
mises en parallèle. Jésus est fait juge entre
les deux sœurs : que faut-il choisir entre
servir et écouter?... Marthe a choisi
le quantitatif (bien des choses); Marie à choisi
l’unique. Or cet unique est la seule chose
nécessaire… C’est donc une affirmation absolue :
entre Marthe et Marie, il n’est aucunement
question d’une opposition entre un choix bon et
un autre meilleur. En vérité, les deux sœurs
sont invitées à une option unique, celle de
Marie ».
Et
pourquoi? L’auteur ajoute : « Jésus est de
passage. Sur le chemin qui le conduit à la mort,
il s’immobilise quelques heures et cette halte
devient, pour l’évangéliste Luc, l’occasion
d’opposer deux façons de garder Jésus qui part.
L’une (Marthe) privilégie la dimension physique,
matérielle, quantitative. On pourrait dire
qu’elle prend possession de Jésus par ses
initiatives, son agitation, sa parole
envahissante. Marie au contraire s’attache à la
seule réalité qui subsistera quand Jésus s’en
sera allé : c’est sans doute l’explication de la
formule étrange : elle écoutait sa parole. Quand
Jésus s’en ira vers son Père, à Marthe qui a
fait le mauvais choix, il ne restera rien. À
Marie par contre il restera l’essentiel,
la Parole : la
seule chose qui ne puisse lui être enlevée ».
Ainsi, le
récit veut prévenir tous les croyants de choisir
l’écoute de la Parole avant de célébrer
l’Eucharistie. C’est la Parole proclamée,
interprétée et actualisée qui peut donner sens
au partage du repas eucharistique.
En terminant, l’exégète français Jean Debruynne, commentant
le féminisme de Luc, écrit : « Saint Luc nous
dit d’abord que Jésus n’a pas hésité à entrer
dans une maison qui n’est pourtant habitée que
par deux femmes, alors que les femmes à l’époque
valaient à peu près ce que valait le bétail.
Ainsi dans l’Évangile les femmes comptent autant
que les hommes et les femmes ont autant accès à
l’Évangile que les hommes. Plus même, en étant
attentif aux mots que Luc emploie, on découvre
que Marie est assise aux pieds de Jésus,
écoutant sa Parole… Cette attitude de Marie
répond exactement à la définition qui est donnée
du disciple : le disciple se tient assis aux
pieds du maître. Jésus considère donc Marie
comme un disciple; il l’accepte à la place de
disciple, dans une fonction et une vocation de
disciple. Luc écrit même que Jésus lui transmet
la Parole de Dieu : elle écoutait sa Parole… Jésus considère que la femme est,
autant que l’homme, capable de théologie,
d’exégèse, et surtout qu’elle est autant que
l’homme capable de foi. En ce seizième dimanche,
Luc annonce au monde entier que les femmes ne
sont pas seulement capables de faire la cuisine,
la vaisselle, la lessive, le ménage. Les femmes
ne sont pas seulement dignes d’être Marthe,
elles sont aussi capables d’être Marie,
c’est-à-dire d’être disciples, responsables,
capables de
la Parole de Dieu. La meilleure part n’est plus interdite aux femmes ».
Se peut-il que nous n’ayons pas encore compris l’évangile de
saint Luc?
Bonne réflexion!
Bonne homélie!
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