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Réf. Bibliques : 1ère lecture : Is 35,4-7a
2ème lecture : Jc 2,1-5
Évangile : Mc 7,31-37
« Alors s’ouvriront les yeux des aveugles et les
oreilles des sourds »
(Is 35,5), nous annonce le prophète Isaïe en
1ère lecture; « Tout ce qu’il fait est
admirable : il fait entendre les sourds et
parler les muets » (Mc 7,37), disent les
témoins de l’agir du Christ dans l’évangile de
Marc. Les deux textes se répondent-ils? Le Jésus
de Marc réalise-t-il la prophétie d’Isaïe?
S’agit-il d’une guérison physique d’un
sourd-muet? Faire une lecture littérale de
l’évangile serait, à mon avis, réducteur du
message théologique véhiculé par saint Marc.
Quel est-il ce message?
Un commentateur des trois lectures d’aujourd’hui, l’exégète
belge Michel Maindon, emprunte la devise de
la République française pour résumer leur contenu : Liberté, Égalité, Fraternité.
1.
Liberté.
Le chapitre 35 du prophète Isaïe est l’œuvre
d’une école de prophètes qui, vers 539 avant
notre ère, annonçaient la proche libération des
Juifs exilés à Babylone. Le peuple s’affole et
panique devant la situation catastrophique qu’il
trouve. Isaïe leur dit : « Dites aux gens qui
s’affolent : ‘’Prenez courage, ne craignez pas.
Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient,
la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va
vous sauver’’ » (Is 35,4). Mais attention!
Le mot vengeance n’a pas ici le même sens qu’on
lui donne aujourd’hui : il désigne tout
simplement le rétablissement du droit lésé par
l’agression perpétuée contre le peuple et non
pas la punition de l’agresseur.
Par
ailleurs, les Israélites ne croyaient plus à
leur libération. Ils étaient aveugles aux signes
des temps, sourds aux promesses des prophètes,
mais Isaïe persiste et signe : « Alors
s’ouvriront les yeux des aveugles et les
oreilles des sourds » (Is 35,5). Paralysés,
voici qu’ils bondiront. Plongés dans le mutisme
du désespoir, voici qu’ils ne cesseront plus de
crier leur joie : « Alors le boiteux bondira
comme un cerf, et la bouche du muet criera de
joie » (Is 35,6a). Le prophète Isaïe annonce
un nouvel Exode : « L’eau jaillira dans le
désert, des torrents dans les terres arides »
(Is 35,6b). C’est aussi une nouvelle
création : « Le pays torride se changera en
lac; la terre de la soif, en eaux
jaillissantes » (Is 35,7).
C’est
vraiment de Liberté dont nous parle le
prophète. Le peuple en exil est handicapé comme
peuvent l’être un aveugle, un sourd, un muet, un
boiteux. Redevenu libre, il vivra un nouvel
Exode, une création nouvelle. Comme on peut le
constater, ce poème d’Isaïe ne se lit pas de
façon littérale, au sens propre, mais bien au
sens figuré et symbolique.
2.
Égalité.
Dimanche dernier, saint Jacques évoquait l’aide
apportée aux plus démunis (orphelins et veuves)
comme le critère de la vraie religion.
Aujourd’hui, il ne mâche pas ses mots pour
rappeler aux chrétiens de son époque que, dans
la foi au Christ Jésus, toute personne est digne
d’un égal respect et d’une égale dignité, quelle
que soit sa situation sociale. L’exemple qu’il
donne n’est sûrement pas imaginaire, puisqu’il
se produit encore de nos jours. Des riches, des
gens importants, il s’en trouve dans l’Église de
Jacques et dans la nôtre aussi. Comment
réagissons-nous? Saint Jacques nous dit :
« Vous vous tournez vers l’homme qui porte des
vêtements rutilants et vous lui dites : ‘’Prends
ce siège, et installe-toi bien’’; et vous dites
au pauvre : ‘’Toi, reste là debout’’, ou bien :
‘’Assieds-toi par terre à mes pieds’’ » (Jc
2,3).
Une chose
est certaine : Jacques interpelle les
judéo-chrétiens de son temps à une meilleure
relation avec les pauvres. Trois messages se
dégagent de ses propos :
1)
Pas de discriminations :
« Agir ainsi, n’est-ce pas faire des différences entre vous, et juger
selon des valeurs fausses? »
(Jc 2,4)
2)
Dieu s’identifie aux pauvres :
« Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde?
Il les a faits riches de la foi, il les a faits
héritiers du Royaume qu’il a promis à ceux qui
l’auront aimé »
(Jc 2,5). Ce qui veut dire que Jacques
connaissait la Béatitude des pauvres (Mt 5,3 et
Lc 6,20) et le Jugement dernier des nations dans
leur relation aux pauvres (Mt 25).
3)
Interpellation de l’Église :
Si l’Église du 1er siècle comme celle du 21ème
siècle n’est pas le lieu où peut se vivre cette
valeur évangélique de l’Égalité entre
riches et pauvres, où la vivra-t-on? À ce sujet,
voici une belle réflexion du 4ème siècle sur le
pauvre, écrite par saint Jean Chrysostome :
« N’estimons pas suffisant pour
l’accomplissement de notre salut, de présenter à
la table sacrée un vase d’or enrichi de
pierreries, après avoir dépouillé les veuves et
les orphelins… Voulez-vous rendre honneur au
corps du Sauveur? Ne le dédaignez pas lorsque
vous le voyez couvert de haillons; après l’avoir
honoré dans l’église par des vêtements de soie,
ne le laissez pas dehors souffrir du froid et
dans le dénuement… Encore une fois, il faut à
Dieu non des calices d’or, mais des âmes d’or…
Qu’importe que la table du Christ étincelle de
coupes d’or, si lui-même meurt de faim? Soulagez
d’abord ses besoins; puis, avec ce qui vous
restera, enrichissez à votre aise sa table. Eh
quoi! Vous lui offrez un calice d’or, et vous
lui refusez un verre d’eau fraîche? En
conséquence, tout en décorant la maison de Dieu,
ne méprisez pas votre frère indigent. Aussi
bien, le temple de ce frère est-il plus précieux
que celui de Dieu ».
3.
Fraternité.
Pour mieux comprendre le récit de Marc que nous
avons aujourd’hui, il nous faut le situer dans
son évangile. Le chapitre 7 de saint Marc nous a
fait passer sur l’autre rive du lac de Galilée,
c’est-à-dire en territoire païen. Donc,
l’annonce de la Bonne Nouvelle n’est pas
réservée à un peuple en particulier; le Christ
veut l’étendre à toute l’humanité. Il y a trois
parties dans ce chapitre : la 1ère partie que
nous avions dimanche passé concernait les règles
de puretés rituelles que les Juifs devenus
chrétiens voulaient imposer aux païens
convertis.
La 2ème
partie concerne une femme païenne
syro-phénicienne qui demande au Christ
d’intervenir pour sa fille possédée d’un esprit
impur. La parole de Jésus à son endroit est très
dure : « Jésus lui dit : ‘’Laisse d’abord les
enfants se rassasier, car ce n’est pas bien de
prendre le pain des enfants pour le jeter aux
petits chiens’’ » (Mc 7,27). Cette femme
dont la foi est très grande lui réplique :
« C’est vrai, Seigneur, mais les petits chiens,
sous la table, mangent des miettes des enfants »
(Mc 7,28). Il n’en fallait pas plus pour la
guérir…
En écrivant
ces textes, saint Marc veut montrer que ça n’a
pas été facile pour l’Église des premiers
chrétiens de passer du monde juif au monde
païen. Il y avait des réticences de la part des
judéo-chrétiens qui ont voulu imposer leurs
règles de puretés alimentaires aux nouveaux
convertis qu’ils considéraient comme des chiens,
des gens moins que rien. Et la 3ème partie du
chapitre 7, l’évangile d’aujourd’hui, nous
montre aussi la difficulté de faire entrer dans
l’Église du 1er siècle un païen, sourd à la
Parole de Dieu et muet ou plutôt bègue,
c’est-à-dire incapable de la proclamer
correctement. Cette guérison n’est pas à
comprendre sur le plan physiologique, mais
plutôt sur le plan spirituel. On y retrouve cinq
parties :
1)
La médiation.
Pour devenir croyant, on a besoin des autres. Ce
sont les autres qui amènent à Jésus le
sourd-muet pour qu’il puisse se faire imposer
les mains : « On lui amène un sourd-muet, et
on le prie de poser la main sur lui » (Mc
7,32).
2)
La rencontre.
Ce sont les autres qui amènent à Jésus le païen,
mais la rencontre du Christ se fait en privé,
seul à seul : « Jésus l’emmena à l’écart,
loin de la foule » (Mc 7,33a).
3)
La re-création.
Jésus touche le sourd-muet : « Il lui mit les
doigts dans les oreilles, et, prenant de la
salive, lui toucha la langue » (Mc 7,33b).
Il s’agit de recréer, de refaire, de permettre
la communication.
4)
L’ouverture.
Par une parole araméenne : « Effata! »
« Ouvre-toi », Jésus rétablit la
communication de l’homme avec Dieu et de l’homme
avec les autres. Le prêtre français Léon Paillot
écrit : « Jésus ne dit pas à ce pauvre
homme : entends, ni parle. Il lui
dit : ouvre-toi! Dire ouvre-toi à
un sourd, c’est en principe ne rien lui dire,
puisqu’il n’entend pas. Mais le Christ, Parole
créatrice va franchir un mur. Avec des gestes
bizarres, et même choquants. Pourquoi les doigts
dans les oreilles et de la salive sur la langue?
Sans doute pour nous faire comprendre que Dieu,
en son Fils, vient physiquement au contact de
notre mal. Ouvre-toi, dit-il, comme pour
mettre en évidence la fermeture, la prison dans
laquelle l’homme est enfermé. Et par sa propre
salive sur la langue de ce païen, Jésus ne
met-il pas en lui sa propre Parole avec mission,
pour lui, d’aller à son tour la transmettre au
monde? C’est ainsi que le Christ ouvre la route
et rétablit la communication intégrale, de
l’homme avec son Dieu, et de tout homme avec
tous les hommes ».
5)
La mission.
Une fois la communication rétablie, l’homme peut
entendre la Parole et la proclamer : « Ses
oreilles s’ouvrirent; aussitôt sa langue se
délia, et il parlait correctement » (Mc
7,35), et intégrer la communauté chrétienne,
avec laquelle il devient missionnaire et un
frère : « Alors Jésus leur recommanda de
n’en rien dire à personne; mais plus il le leur
recommandait, plus ils le proclamaient » (Mc
7,36).
En terminant, nous sommes invités aujourd’hui à réaliser qui
nous sommes vraiment. Ce n’est pas seulement
parce que nous avons été baptisés-confirmés que
nous sommes des disciples du Christ. Il se peut
que nous soyons devenus sourds-muets dans
l’Église, en refusant d’entendre une Parole
neuve de Dieu et de la proclamer aux hommes et
aux femmes de notre temps. Et pourtant, il en va
de la mission chrétienne de l’Église
d’aujourd’hui. L’exégète Hyacinthe Vulliez
ajoute : « L’évangéliste écrit qu’avant de
guérir ce sourd-muet, Jésus leva les yeux au
ciel et soupira. J’imagine que ce fut un
long soupir car il est si difficile d’ouvrir des
oreilles pour qu’elles entendent vraiment, de
donner l’usage de la parole pour un parler
vrai ».
Bonne réflexion!
Bonne homélie!
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