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Vingt-troisième dimanche du Temps ordinaire (C) : 5 septembre 2010
Raymond Gravel, prêtre

 

 

 

Réf. Bibliques :  1ère lecture :  Sg 9,13-18
2ème lecture :  Phm 9b-10.12-17
Évangile :  Lc 14,25-33

Suivre le Christ…Tout un contrat!

Depuis plusieurs semaines, on est en route vers Jérusalem et depuis trois semaines, sur la route, le Christ de l’évangile de Luc donne des conseils sur la manière de vivre en Église : être ouvert à tous, il y a deux semaines, accueillir le pauvre, la semaine passée, et aujourd’hui, être prêt à des ruptures, à des choix douloureux, à porter sa croix! Dans le fond, l’évangile nous pose la question suivante : comment faire route avec le Christ, comment prétendre être son disciple sans le préférer à tout, même à sa propre vie? C’est un choix lourd d’engagements; c’est un choix crucial et, avant de choisir, il nous faut nous asseoir et calculer… Selon saint Luc, quelles sont les conditions pour suivre le Christ de l’évangile? Il y en a 3 :

1.       Un Amour total. Pour suivre le Christ, il faut être animé d’un amour supérieur à toutes les affections familiales ou autres : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple » (Lc 14,26). Alors que Matthieu se contente d’écrire : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi » (Mt 10,37), voilà que Luc utilise même le verbe grec misein qui se traduit par haïr. Qu’est-ce que ça veut dire? Ça veut dire que pour suivre le Christ, il faut aimer vraiment et ce, d’une manière libre et totale. L’amour qu’on éprouve pour nos proches, les autres et pour nous-mêmes ne doit jamais nous empêcher de nous conduire au Christ; puisque nos proches, les autres et nous-mêmes, nous sommes visages du Christ et Christ lui-même. Dans ce cas, pourquoi Luc utilise-t-il le verbe haïr, traduit dans nos bibles par préférer? Tout simplement pour nous rappeler la radicalité et l’urgence de notre engagement à aimer totalement, librement et gratuitement. Rappelons-nous les trois degrés de l’Amour, selon saint Augustin : 1) Aimer être aimé : tout le monde est concerné… Qui n’aime pas être aimé? 2) Aimer aimer : c’est généreux et vertueux, mais ça peut aussi être égoïste; à vouloir aimer les autres, ça nous fait du bien. C’est gratifiant et on peut le faire pour soi-même. 3) Aimer (tout court) : gratuitement, non pas pour faire plaisir, mais aimer sans rien attendre en retour.

2.       Porter sa croix. Pour suivre le Christ, il faut porter sa croix, c’est-à-dire renoncer à sa propre vie jusqu’à s’attendre au pire parfois. Encore une fois, c’est un engagement radical qui peut nous conduire au rejet, à la condamnation et à l’exclusion comme le Christ dans son action et dans sa révolution (son combat pour le Royaume). Être disciple du Christ, s’engager à sa suite, ce n’est pas agir d’une manière politically correct, pour ne pas déplaire aux autorités ou à certaines personnes. S’engager à la suite du Christ, c’est travailler pour la justice et la liberté, c’est partager avec les plus démunis, c’est redonner la dignité à ceux et celles qui l’ont perdue, à cause de la société ou même de l’Église. Ça demande beaucoup de courage, de renoncements et de détermination… et c’est pourquoi, avant de faire ce choix, avant de s’engager, on est invité à s’asseoir pour calculer si on a la capacité de bâtir une tour et non pas seulement y mettre les fondations (Lc 14,28-30) ou de partir en guerre si on n’a pas la capacité de vaincre l’adversaire (Lc 14,31-32).

3.       Renoncer à tous ses biens. Pour suivre le Christ, il faut être libre par rapport à tout ce que nous possédons. Renoncer à tous ses biens, ça ne veut pas dire ne pas en avoir, mais ça veut dire que ce que nous possédons ne doit pas nous empêcher de nous engager librement à la suite du Christ. Le théologien français Marcel Metzger écrivait en 1992 : « Dans l’évangile de ce dimanche, il n’est question que de renoncements et pas des moindres, car Jésus s’adresse à nous d’une manière catégorique et radicale : il nous demande de le préférer à toute autre personne et encore de renoncer à tous nos biens, si nous voulons être ses disciples. De tels renoncements nous paraissent énormes, voire impossibles. Et pourtant, si nous n’en prenons pas l’initiative spontanément et de bon gré, l’existence s’en chargera bien, à notre place, car au fur et à mesure que nous avançons en âge, nous voilà progressivement dépouillés, sinon des richesses, du moins de la santé, des proches, et un jour, de la vie. On peut protester, se révolter, rien n’y fait. On peut aussi, à l’inverse, faire de ce dépouillement irréversible une marche vers le Royaume, la main dans la main avec le Christ, ce compagnon fidèle et sûr dont rien ne peut nous dépouiller ni nous séparer (Rm 8,35) ».

On peut penser que c’est impossible de devenir disciple du Christ, on peut croire que les conditions pour suivre le Christ sont irréalistes et même utopiques; et pourtant, déjà dans le livre de la Sagesse qu’on a en 1ère lecture aujourd’hui, ce livre écrit 50 ans avant l’ère chrétienne, dont l’auteur, un Juif d’Alexandrie, influencé par la pensée grecque, où il y a dualité entre le corps et l’âme, nous dit que l’homme dans sa matérialité est plus que réduit à l’impuissance; ses sens limitent sa perception à l’horizon terrestre et la Sagesse qui se trouve en Dieu est hors de sa portée : « car un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à portée de la main; qui donc a découvert ce qui est dans les cieux? » (Sg 9,15-16). Mais, reconnaît le Sage, Dieu lui-même nous a donné sa Sagesse qui n’est rien d’autre que l’Esprit Saint et parce que nous sommes plus que matériels, nous sommes aussi spirituels; ainsi, nous sommes sauvés et capables d’atteindre Dieu : « C’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés » (Sg 9,18).

Notre engagement chrétien d’aujourd’hui, s’il est vrai et authentique, pourrait transformer notre monde, comme il a pu transformer le monde ou la société au début du christianisme. En 2ème lecture, aujourd’hui, nous avons un des écrits les plus courts du Nouveau Testament, où saint Paul, dans sa prison, a accueilli un esclave, Onésime, qui s’est enfui de chez son maître, Philémon. Au contact de Paul, cet esclave païen s’est converti; il a été baptisé par Paul et voilà que Paul le renvoie à Philémon, son maître, en lui disant de l’accueillir, non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé. Imaginez la situation réelle de l’époque où l’esclave était considéré comme moins que rien. Au temps d’Aristote, on posait la question suivante : « Quelle est la différence entre un esclave et un ustensile? La seule différence, c’est que l’esclave bouge. L’esclave est un instrument vivant ». De plus, lorsqu’un esclave fuguait ou volait son maître, le maître avait le droit de vie ou de mort sur lui. C’est donc toute une révolution que la pensée chrétienne impose à la société de l’époque : « Si Onésime a été éloigné de toi, Philémon, pendant quelques temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, bien mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, Paul, il le sera plus encore pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur » (Phm 15-16).

Imaginez la grande révolution apportée par le Christ : toujours dans le sens de la justice, l’égalité, la dignité et la liberté. Aujourd’hui, en 2010, qu’est-ce Paul demanderait à son ami Philémon pour mieux suivre le Christ de l’évangile? Regardons le monde dans lequel nous vivons et répondons à la question! Il écrirait sans doute : Accueille le drogué, la prostituée, l’homosexuel, la divorcée, comme un frère, une sœur, car dans le Christ, nous avons tous et toutes la même dignité et nous sommes tous et toutes des frères et des sœurs.

Je terminerais par cette belle prière du français Michel Hubaut, qui s’intitule S’asseoir pour oser risquer : « Seigneur Jésus, pour révéler le mystère du Royaume de Dieu, tu as pris beaucoup de risques! Tu as risqué l’éternité dans le temps, tu as risqué l’invisible dans un visage d’homme, tu as risqué le divin dans un corps humain. Tu as risqué la Parole dans la fragilité de nos mots, tu as risqué la Bonté de Dieu dans la banalité de gestes quotidiens. Tu as même pris le risque d’être récupéré, mal interprété, défiguré. Seigneur, depuis ton Incarnation, comment te suivre sans prendre des risques? Donne-moi le goût du risque et le courage de le prendre en toute lucidité. Donne-moi de risquer mon cœur, mon intelligence et ma raison, de risquer mes biens, mon avenir et ma réputation, de risquer l’hostilité, l’indifférence et même la croix. Mais, tant de risques, tu le comprends bien, demandent réflexion, tant de risques méritent que je prenne le temps de m’asseoir pour accueillir, dans le silence de la prière, ton Esprit, source et force de mes choix, pour en vérifier les fondations! Accorde-moi la grâce de bâtir ma vie sur le Roc de ta Parole, de durer en ta Présence, de commencer et d’achever l’ouvrage de ma vie avec Toi ».


Bonne réflexion!
Bonne homélie!

 

 

 

 

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