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Réf. Bibliques : 1ère lecture : Ne
8,1-4a.5-6.8-10
2ème lecture : 1 Co 12,12-30
Évangile : Lc 1,1-4; 4,14-21
En ce troisième dimanche du temps ordinaire, nous retrouvons
l’évangéliste de l’année C, Luc. Comme le dit
bien l’exégète français Jean Debruynne :
« C’est le début de l’évangile de Luc. Luc
l’entreprend sous une forme littéraire à la mode
de son temps. Théophile n’est personne d’autre
que moi. C’est à moi que Luc dédie son évangile.
Tout commence à Nazareth et non pas à Jérusalem.
Luc fait partir la vie publique de Jésus de ce
vrai trou qui n’a que la réputation de ne rien
produire de bon. Contrairement aux gens de
pouvoir, Jésus ne cherche pas un lieu médiatique
pour lancer sa campagne. L’évangile, lui, ne
peut naître que de ce qui est exclu ou méprisé ».
Quel beau résumé de cet extrait d’évangile de
Luc. Par ailleurs, pour nous qui relisons ce
texte d’évangile, pour nous qui entendons cette
parole, qui l’écoutons et qui voulons la mettre
en pratique, que devons-nous retenir de
la Parole proclamée dans les trois lectures
d’aujourd’hui?
1.
La Parole se
fait chair.
Au tout début de l’évangile de saint Jean, qui
est une longue réflexion post-pascale, on peut
lire : « Au commencement était le Verbe, et
le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe
était Dieu » (Jn 1,1). Si on s’arrête là, le
Verbe, la Parole nous vient d’ailleurs et peut
être une belle formule que l’on récite de temps
en temps pour nous rappeler que Dieu a parlé
dans le temps, à une époque qui appartient au
passé. Une Parole qu’on entend, une Parole à
laquelle on s’est habitué et qui ne change rien
à la situation actuelle de notre monde, aux
réalités de nos contemporains. Le théologien
français Gérard Bessière écrit : « On peut
répéter pendant des siècles de belles formules
sans jamais les traduire en actes. Elles
finissent par s’user : qui se souvient encore,
en les prononçant, de leur vigueur première? Un
exemple? La devise nationale des Français :
Liberté, Égalité, Fraternité. Supposez qu’un
homme public les prenne un jour comme programme
et qu’il dise : Aujourd’hui même, on change tous
de vie pour se comporter en êtres libres et
égaux, comme de véritables frères. Vous imaginez
toutes les conséquences, jusque sur les
feuilles d’impôts! Inutile de faire un sondage :
la carrière politique de ce candidat n’ira pas
loin et il disparaîtra bientôt dans la foule
anonyme ».
Et
pourtant, l’évangéliste Jean continue : « Et
le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi
nous » (Jn 1,14a); ce qui veut dire que la
Parole de Dieu n’est pas une parole abstraite
qui nous vient d’ailleurs, mais une parole
humaine qui s’inscrit dans l’histoire et qui
invite à l’action. N’est-ce pas ce que saint Luc
cherche à dire à tous les Théophile (les amis de
Dieu) de son temps et de tous les temps,
lorsqu’il écrit : « Plusieurs ont entrepris
de composer un récit des événements qui se sont
accomplis parmi nous, tels que nous les ont
transmis ceux qui, dès le début, furent les
témoins oculaires et sont devenus les serviteurs
de
la Parole » (Lc
1,1-2)? Être serviteur de la Parole, ce n’est
pas seulement lire un texte écrit à un moment
donné de l’histoire; c’est traduire, interpréter
et actualiser le texte pour qu’il devienne
Parole neuve de Dieu. Ça se faisait même au
temps d’Esdras et de Néhémie au 6ème siècle
avant le Christ : « Esdras lisait un passage
de la loi de Dieu, puis les lévites
traduisaient, donnaient le sens, et l’on pouvait
comprendre » (Ne 8,8), ce qui veut dire que
le texte écrit en hébreu, devait être traduit en
araméen, la langue du peuple, parlée après
l’Exil, et interprété et actualisé par les
spécialistes de la Torah, pour que la Parole de
Dieu naisse et croisse dans l’assemblée
rassemblée. La Parole de Dieu ne peut être
désincarnée; elle se fait chair à travers ceux
et celles qui la proclament et qui en vivent.
2.
La Parole nous
rassemble et respecte la diversité.
Au 5ème siècle avant notre ère, le peuple de Rome se mit en grève,
fatigué de nourrir les sénateurs improductifs
(ça ressemble à aujourd’hui). Le consul Ménénius
Agrippa résolut le conflit en racontant la fable
des membres du corps et de l’estomac que saint
Paul connaissait et qu’il a su adapter aux
chrétiens de Corinthe. Pour lui, les chrétiens
sont membres les uns des autres parce qu’ils
sont ensemble Corps du Christ ressuscité. Leur
unité ne vient pas d’une complémentarité
sociale, mais du fait qu’ils sont différents et
qu’ils appartiennent tous au Christ, d’où leur
égalité et leur dignité : « S’il n’y avait
qu’un seul membre, comment cela ferait-il un
corps? Il y a donc à la fois plusieurs membres,
et un seul corps » (1 Co 12,19-20).
Chaque
partie du corps joue son rôle pour que le corps
fonctionne harmonieusement. Les parties quoique
différentes ont toutes leur importance, de sorte
qu’il ne peut y avoir de discrimination entre
elles : « L’œil ne peut pas dire à la main :
Je n’ai pas besoin de toi; la tête ne peut pas
dire aux pieds : Je n’ai pas besoin de vous »
(1 Co 12,21). Et le respect et la dignité sont
essentiels pour toutes les parties, pour le bon
fonctionnement corps : « Les parties
du corps qui paraissent les plus délicates sont
indispensables. Et celles qui passent pour les
moins respectables, c’est elles que nous
traitons avec le plus de respect; celles qui
sont moins décentes, nous les traitons plus
décemment; pour celles qui sont décentes, ce
n’est pas nécessaire » (1 Co 12,22-24a).
Appliquée
au corps ecclésial, cette apologie du corps
humain demeure d’une grande importance, si on
veut conserver l’unité de l’Église : « Dieu a
voulu qu’il n’y ait pas de division dans le
corps, mais que les différents membres aient
tous le souci les uns des autres » (1 Co
12,25). Mais qu’en est-il aujourd’hui? N’y
a-t-il pas division dans le corps du Christ
parce que certains membres se croient supérieurs
aux autres? Il est vrai que tous n’exercent pas
les mêmes fonctions : « Parmi ceux que Dieu a
placés dans l’Église, il y a premièrement des
apôtres, deuxièmement des prophètes,
troisièmement ceux qui sont chargés d’enseigner,
puis ceux qui font des miracles, ceux qui ont le
don de guérir, ceux qui ont la charge d’assister
leurs frères ou de les guider, ceux qui disent
des paroles mystérieuses » (1 Co 12,28),
mais sur quels critères réserve-t-on certaines
fonctions à des hommes célibataires,
hétérosexuels, à une époque où la société
reconnaît la même égalité et la même dignité aux
femmes et aux hommes sans aucune discrimination
sexuelle? Si la Parole de Dieu est vivante, elle
doit nécessairement tenir compte de la réalité
historique des hommes et des femmes qui ont pour
mission de la proclamer et de la mettre en
pratique.
3.
La Parole
s’accomplit aujourd’hui.
Voilà la nouveauté évangélique qui ne peut se
démoder, car c’est à chaque génération et à
chaque époque que s’accomplit aujourd’hui
la Parole libératrice de Dieu. L’évangéliste Luc
nous dit que Jésus ouvre le livre du prophète
Isaïe et s’applique à lui-même ce qui est
écrit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi
parce que le Seigneur m’a consacré par
l’onction. Il m’a envoyé porter
la Bonne
Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres, et aux
aveugles qu’ils verront la lumière, apporter aux
opprimés la libération, annoncer une année de
bienfaits accordés par le Seigneur »
(Lc 4,18-19). Gérard Bessière écrit :
« Jésus, lui aussi, reprend une formule brûlante
du passé. Elle retentissait de mots explosifs :
bonne nouvelle pour les pauvres, libération des
captifs, annonce de l’année de grâce où l’on
remettrait les dettes. Et les aveugles, que de
manières d’être aveugle, ouvriraient les yeux!
Rien de neuf : on avait entendu cent fois cette
lecture dans la synagogue de Nazareth ».
Ce qui est
nouveau, par ailleurs, c’est la suite :
« Jésus referma le livre, le rendit au servant
et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les
yeux fixés sur lui » (Lc 4,20). Et saint Luc
ajoute : « Alors il se mit à leur dire :
Cette parole de l’Écriture, que vous venez
d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle
s’accomplit » (Lc 4,21). Finis le rêve, les
belles formules qu’on répète sans cesse et les
vœux pieux. Il est temps d’agir.
Malheureusement, on a refusé et on refuse encore
que les belles paroles soient transformées en
actes. Ça dérange l’institution et les systèmes
religieux bien établis qui préfèrent parler
plutôt qu’agir. Et pourtant, le Christ s’est
obstiné et s’obstine encore aujourd’hui, à
travers ses prophètes, à libérer le monde et à
le faire espérer, sur la base d’un seul
commandement : celui d’aimer véritablement.
L’aujourd’hui de Jésus est devenu le nôtre et
son combat demeure inachevé tant et aussi
longtemps que sa Parole de Liberté et d’Amour
n’est toujours pas réalité.
En terminant, j’aimerais vous citer un père de l’Église qui a
su se tenir debout, même s’il a dû perdre toutes
ses chances d’être canonisé : « Quand vous
lisez : ‘’Il enseignait dans leurs synagogues,
et tout le monde faisait son éloge’’,
gardez-vous de n’estimer heureux que ces
gens-là, et de vous croire privés de son
enseignement. Si les Écritures sont vraies, le
Seigneur n’a pas seulement parlé en ce temps-là,
dans les assemblées juives, mais il parle
également aujourd’hui dans notre assemblée. Et
Jésus enseigne non seulement dans la nôtre, mais
dans d’autres encore, et dans le monde entier.
Et il cherche des instruments pour répandre ses
enseignements » (Origène).
Bonne réflexion!
Bonne homélie!
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