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Sixième dimanche du Temps ordinaire (B) : 15 février 2009
Raymond Gravel, prêtre

 

 

Réf. Bibliques :     1ère lecture :  Lv 13,1-2.45-46
                             2ème lecture :  1 Co 10,31 - 11,1
                             Évangile :  Mc 1,40-45

Il est triste de constater que toutes les sociétés humaines ont eu et ont encore leurs exclus, leurs parias, leurs intouchables. N’avons-nous pas les nôtres aujourd’hui? Dans l’Israël ancien, comme à d’autres époques et sous d’autres cieux, c’étaient tout simplement les lépreux qui représentaient cette catégorie de maudits. C’est évident qu’on confondait toutes les affections de la peau, comme étant de la lèpre, ce que la médecine d’aujourd’hui saurait distinguer… De plus, comme la maladie était considérée comme un châtiment divin et que la lèpre présentait un aspect répugnant, il y avait une double punition pour le lépreux : il encourait une impureté morale et religieuse, mais aussi sociale.

De tous temps, les hypocrites de la religion ont besoin de cataloguer les gens comme impurs pour se persuader qu’eux-mêmes ne le sont pas. C’est ce que les textes de ce dimanche nous présentent. Encore aujourd’hui, nous avons nos lépreux et ça conforte toujours les hypocrites de la religion. En juin 1987, la Commission sociale de l’Épiscopat français a écrit : « Jésus Christ a accueilli tous les malades : ce doit être notre attitude vis-à-vis des malades du sida, comme pour tous les autres ». C’était au moment où on ne voulait pas approcher les malades du sida. Maintenant qu’on a compris qu’on peut toucher un sidéen sans contracter la maladie, qu’on peut le purifier, c’est-à-dire l’inclure dans nos communautés, quels sont ceux qu’on dit impurs et qu’on continue d’exclure? La Parole de Dieu peut nous aider à les identifier afin de mieux les guérir… Comment faire?

  1. En enfreignant la Loi : Dans le livre des Lévites, on obligeait les lépreux à s’habiller différemment des autres, à vivre à part et à ne pas s’approcher des gens, et si, par malheur, quelqu’un osait s’en approcher, le lépreux devait crier : « Le lépreux atteint de cette plaie portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre, il se couvrira le haut du visage, jusqu’aux lèvres, et il criera : Impur! Impur! » (Lv 13,45). Et on empêchait les gens de s’en approcher et de les toucher. Saint Marc, dans son évangile propose une double infraction du lépreux : « Un lépreux vient trouver Jésus; il tombe à ses genoux et le supplie : si tu le veux, tu peux me purifier » (Mc 1,40), et de Jésus : « Pris de pitié devant cet homme, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : Je le veux, sois purifié » (Mc 1,41). En enfreignant la Loi d’exclusion sociale et religieuse, celui qu’on identifie par sa maladie ou son mal : le lépreux, devient quelqu’un : cet homme. Ce qui signifie que l’exclusion déshumanise. L’exclus devient un objet à jeter ou à éviter. Le contact avec un autre humain lui fait retrouver sa dignité d’être humain. Le lépreux devient un homme.

Je me souviens, il y a plusieurs années, au début de mon ministère presbytéral, j’accompagnais des sidéens qui étaient rejetés par leur famille et leurs amis. À l’hôpital, dans les sections où on les enfermait, le personnel hospitalier me demandait de porter des gants et des vêtements plastifiés et me mettait en garde de ne pas les toucher. Arrivé dans leur chambre, j’enlevais tout ça et je les touchais de mes mains, car je me disais : ça ne se peut pas que j’attrape cette maladie, simplement en faisant preuve de compassion et en posant des gestes d’affection envers ces malades. Le temps m’a donné raison… Mais combien ont souffert, à la fin de leur vie, parce qu’on les traitait comme des pestiférés, des intouchables… et c’était à la fin du 20ème siècle. La peur de la contagion nous pousse donc, encore aujourd’hui, à rejeter, à déshumaniser et  à exclure les blessés de la vie. Ça ressemble étrangement à l’évangile. Maintenant que le sida est mieux compris et plus contrôlé, qui sont ceux qu’on rejette, qu’on déshumanise et qu’on exclut?

  1. En entrant dans le cœur de Dieu : L’épisode de l’évangile d’aujourd’hui nous dit quelque chose du cœur de Dieu. Jésus est pris de pitié, c’est-à-dire il est ému jusqu’aux entrailles. Il veut purifier le lépreux. Il étend la main et le touche. L’amour renverse les lois. Jésus recrée la relation que la Loi avait rompue. Il fait preuve de compassion. Il prend sur lui la souffrance de l’autre. C’est la seule façon de le guérir. Et pour bien montrer qu’il y a inclusion dans la communauté, Jésus lui dit de remplir les prescriptions de la Loi : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. Et donne pour ta purification ce que Moïse prescrit dans la Loi » (Mc 1,44a). Et l’évangéliste ajoute : « Ta guérison sera pour les gens un témoignage » (Mc 1,44b).

En peu de mots, l’évangéliste Marc nous montre ce que peut faire l’amour dans toute sa gratuité. Lorsqu’il s’exprime en compassion et en miséricorde, la guérison est, non seulement possible, mais automatique, et elle devient un témoignage pour les autres; de sorte que l’homme guéri devient disciple : « Une fois parti, cet homme se met à proclamer et à répandre la nouvelle » (Mc 1,45a). N’est-ce pas ce que saint Paul nous demande de faire, en 2ème lecture aujourd’hui, lorsqu’il nous dit : « Faites comme moi : en toutes circonstances je tâche de m’adapter à tout le monde; je ne cherche pas mon intérêt personnel, mais celui de la multitude des hommes, pour qu’ils soient sauvés » (1 Co 10,33). Et pourquoi prendre Paul pour modèle? Tout simplement parce que son modèle à lui, c’est le Christ, et le Christ nous guérit de toutes nos blessures et de nos exclusions.

Le théologien belge Pierre Mourlon Beernaert écrit : « Mais si Jésus ignore nos frontières, si même la lèpre terrible recule devant son contact purificateur, que deviennent pour nous les exclus et les intouchables? En soi, ils n’existent plus; nos catégories (gens normaux et gens marginaux) éclatent et il n’y a plus à craindre d’être contaminé, dans la lignée de Jésus! Rappelons-nous que l’humilité n’est pas mépris de soi, mais reconnaissance de l’autre. Puisque Jésus touche l’intouchable et ne reconnaît plus d’exclusion (ni des malades, ni des pécheurs), c’est que nous sommes aussi invités à nous donner la main; la vraie contagion, dont le chrétien est porteur, est celle de la sainteté du Christ qui sait faire que nous ne soyons un obstacle pour personne et que nous apprenions de mieux en mieux à respecter les gens tels qu’ils sont, sans que la peur ne nous les fasse rejeter et exclure. Une Bonne Nouvelle est une longue route! »

  1. En acceptant de payer le prix de l’Amour : Le prix de l’amour, c’est la croix et elle se manifeste nécessairement. Dans l’évangile d’aujourd’hui, le fait que Jésus se laisse approcher par le lépreux et plus encore, puisqu’il le touche et le purifie, Jésus devient lépreux à son tour, c’est-à-dire qu’il est rejeté par les autres : « Il n’était plus possible à Jésus d’entrer ouvertement dans une ville. Il était obligé d’éviter les lieux habités » (Mc 1,45b). Ce qui signifie que le Christ, en nous guérissant prend sur lui nos maladies, nos infirmités, nos péchés. Et nous sommes invités à faire comme lui, et comme la libération est nécessaire pour tout le monde, l’évangile se termine en disant : « Mais de partout on venait à lui » (Mc 1,45c).

En terminant, je voudrais simplement vous citer ce commentaire du français Michel Viot, sur ce temps liturgique qu’on dit ordinaire, mais qui n’a rien d’ordinaire : « Regardez cette maison lépreuse! À force de mettre de côté les lépreux de tous genres on en a fait des marginaux. Le mot lui-même en est devenu adjectif…qu’on dit être qualificatif! Il en va souvent ainsi dans nos manières de dire, d’écrire ou de faire. Rappelez-vous les  lazarets, ces établissements isolés dans une rade pour y mettre de côté, en quarantaine, disait-on, tous les infectés de cette maladie. Les lépreux sont en rade, interdits d’accueil aussi bien que de bonjour. Mais Jésus, lui, a l’audace aujourd’hui de toucher l’intouchable. Cela se passe au 6ème dimanche, dimanche qui appartient au temps dit ordinaire. Ordinaire, dites-vous? Ordinaire de toucher les reclus, ordinaire de rendre neuf cet homme en sursis? Allons donc! Tout est extraordinaire en ce dimanche. Rien n’est comme d’habitude. Rien n’est fait selon les règles. Jésus le touche et c’est défendu. Jésus l’envoie reprendre place dans la communauté des vivants et c’est défendu. C’est le signe évident d’un monde nouveau qui naît. C’est redonner visage d’homme à tous les interdits du cœur, aux recalés de partout, aux chômeurs, aux sidaïques, aux handicapés, aux divorcés, aux homosexuels, aux immigrés…L’amour fait de ces choses! »

 
Bonne réflexion!
Bonne homélie!

 

 

 

 

 

 

 

 

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