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Pâques 3 (A) : 8 mai 2011
Raymond Gravel, prêtre

 

 

 

Réf. Bibliques :  1ère lecture :  Ac 2,14.22b-33
Évangile :  Lc 24,13-35

Une vraie messe !

La fête de Pâques se continue toute l’année, mais d’une façon particulière en ce temps, dit pascal, qui nous conduit jusqu’à la Pentecôte. Et pourquoi ce temps pascal? Parce qu’il a fallu du temps aux premiers chrétiens pour réaliser que le Christ ne vit plus « selon la chair », c’est-à-dire en un Jésus de Nazareth réanimé; il vit « selon l’Esprit », et il se révèle à ceux et celles qui, comme les disciples d’Emmaüs, acceptent de se mettre en route et se laissent brûler le cœur au feu de la Parole.

L’évangile d’aujourd’hui, qu’on retrouve uniquement chez Luc, est le plus beau récit de tout l’évangile de Luc. C’est une catéchèse sur la messe, sur l’Eucharistie, comme lieu privilégié de la présence et de la reconnaissance du Ressuscité… lieu toujours accessible aujourd’hui pour rencontrer le Christ et se laisser transformer par lui.

Ce récit, cette catéchèse, qui met en scène deux disciples : Cléophas, un disciple de la première communauté chrétienne, sans doute, et l’autre, anonyme, que le peintre Rembrandt montre de dos, pour signifier que ce disciple nous représente tous et toutes, nous les chrétiens de tous les temps, ce récit donc, nous fait découvrir l’importance d’être en mouvement – il y a plein de verbes d’action : faire route, marcher, se rendre – pour cheminer dans sa foi, l’importance d’être attentif et à l’écoute de la Parole de Dieu qui s’exprime dans les personnes que l’on rencontre (ici l’étranger) et l’importance du geste du partage du pain, de ce que nous sommes, dans ce pain rompu et partagé de nos eucharisties… comme si le pain devenait, à son tour, Parole de Dieu, car il nous dit quelque chose du Ressuscité (référence à la Cène).

Ce récit est un chemin en 3 étapes :

1ère étape :  sur la route. Les disciples d’hier et d’aujourd’hui sont en route. Toute notre vie, on marche, on avance, on recule parfois, mais on chemine vers un but, et dans ce long cheminement, on se raconte, on se dit, on crie sa souffrance, on partage ses déceptions et ses désespérances. Le Christ ressuscité qui n’est plus perceptible par les sens : « Mais leurs yeux étaient aveuglés et ils ne le reconnaissaient pas » (Lc 24,16). Le Christ vient donc à la rencontre des disciples sur la route de leur vie, à travers l’étranger qu’ils rencontrent ou plutôt qui les rejoint sur la route.

Cet étranger qui semble ignorer les événements survenus à Jérusalem, lesquels événements sont la cause du désarroi des disciples (Lc 24,18), cet étranger donc se permet de relire les Écritures à la lumière de sa foi pascale; son interprétation et son actualisation des récits de Moïse et des Prophètes, font naître une nouvelle Parole de Dieu qui brûle le cœur des deux disciples : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route, et qu’il nous faisait comprendre les Écritures? » (Lc 24,32). Cette petite phrase dit vraiment que le Christ ressuscité ne peut se voir qu’avec le cœur. Les récits bibliques relus, réinterprétés et réactualisés deviennent Parole de Dieu qui brûle le cœur et qui prépare à la rencontre véritable du Christ ressuscité. C’est, en somme, la liturgie de la Parole de la messe, de nos eucharisties chrétiennes.

2ème étape :  la halte de la table. Les disciples accueillent l’étranger à leur table. Ils pratiquent l’hospitalité évangélique envers lui. Celui qui est accueilli devient celui qui préside, celui qui fractionne le pain, c’est-à-dire ce qu’il est, pour le partager à ses hôtes, devenus ses amis. Ce geste les renvoie à la Cène, au dernier repas de Jésus avec ses amis. L’évangéliste va même utiliser la formule qu’on retrouve dans les récits de la multiplication des pains : « Il prit le pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna » (Lc 24,30). Il n’y a plus de doute possible : c’est le Christ ressuscité qui est vivant au milieu d’eux. C’est l’eucharistie, le partage du pain qui leur permet de le reconnaître vraiment.

Mais attention! Comme le Ressuscité ne peut pas être vu par les yeux, comme on pouvait voir Jésus de Nazareth avant sa mort, saint Luc précise, encore une fois, qu’au moment où les disciples le reconnaissent, il disparaît aussitôt : « Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards » (Lc 24,31), c’est-à-dire que l’étranger reprend son visage d’étranger et le Ressuscité ne peut être possédé. C’est une expérience de foi qu’il nous faut refaire sans cesse.

Nous avons là, la 2ème partie de la messe : l’eucharistie, le partage du pain. On peut vraiment dire que ce n’est pas avec les yeux qu’on découvre le Ressuscité : les disciples voient clair au moment même où ils ne voient plus le Christ. C’est en méditant les Écritures et en partageant le pain que le Christ se rend présent et se fait reconnaître à ceux et celles qui participent au rassemblement. C’est évident qu’il y a d’autres façons de rencontrer et de reconnaître le Ressuscité, mais l’Eucharistie demeure le lieu privilégié de la rencontre et de la reconnaissance du Christ de Pâques.

3ème étape :  la remise en route. Les disciples reprennent la route. Ils retournent d’abord à Jérusalem où les Onze apôtres et leurs compagnons sont réunis (Lc 24,33), pour authentifier leur expérience du Ressuscité, car la foi personnelle doit être confrontée à la foi de l’Église apostolique (Lc 24,34)… et, comme le récit reste ouvert, les disciples iront de par le monde partager leur expérience du Ressuscité, afin de faire naître l’espérance chez tous et toutes. Telle est la mission de l’Église et telle est la mission de tous les disciples : Sur nos chemins de déception, de tristesse, d’angoisse, nous avons tous besoin d’espérance, et le Christ vient nous rejoindre à travers ces hommes et ces femmes qui se sont laissés brûler le cœur au feu de sa Parole et qui l’ont reconnu à la fraction et au partage du pain, de ce qu’ils sont.

Comme le dit si bien Simon-Pierre en 1ère lecture aujourd’hui : « Élevé dans la gloire par la puissance de Dieu, le Christ a reçu de son Père l’Esprit Saint qui était promis et il l’a répandu sur nous » (Ac 2,33). Voilà pourquoi nous sommes devenus capables, par le baptême, de dire Dieu et de manifester la présence du Christ ressuscité au monde. En d’autres mots : fts de l’expérience eucharistique, notre mission consiste à rejoindre les hommes et les femmes sur la route de leur vie, à passer de l’étranger à l’ami(e) qui brûle leur cœur au feu de la Parole et à manifester le Christ ressuscité par le partage du pain que nous sommes et que nous sommes devenus et, par lequel pain, ils peuvent eux aussi rencontrer et reconnaître le Christ ressuscité.

En terminant, je voudrais simplement citer le théologien français Gérard Bessière qui écrivait en 1999 : « Que de chemins, par le monde, sur lesquels des hommes marchent en ayant perdu l’espoir. Que de rêves et d’attentes déçus! La présence, les paroles peuvent aider, mais elles ne suffisent pas à ranimer l’espérance. C’est le partage qui fait resurgir la vie et le goût de vivre. Ailleurs, Jésus nous a dit que ce geste le rejoint quand on le fait vers tout être qui est dans la détresse : ‘’J’ai eu faim et tu m’as donné à manger…’’ Quand nous partageons, c’est à lui aussi que nous donnons, sans même le savoir. Un Autre est là, qui tend la main et ouvre la nôtre. À jamais, Jésus habite le don. Emmaüs, c’est partout, c’est ici, aujourd’hui ».

 

 

 

 

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