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Le débat sur l’homosexualité :
sciences humaines et position de l’Église
Noël Simard, D.Th.

 


Noël Simard est professeur de théologie morale et d’éthique et directeur du Centre d’éthique à l’Université Saint-Paul d’Ottawa.

L’homosexualité est un sujet fort débattu aujourd’hui et nombreux en sont les signes: mariage de couples homosexuels, fin de la clandestinité, mouvement gay qui continue de revendiquer la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles, adoption d’enfants par des couples homosexuels, etc. La réflexion sur l’homosexualité s’est radicalement modifiée ces dernières années et cela s’explique en grande partie par les découvertes des sciences humaines et par l’évolution des moeurs qui a permis à de nombreuses personnes homosexuelles de faire connaître leur condition psycho-sexuelle et affective sans être rejetées comme auparavant. Il est de plus en plus fréquent d’entendre dire que l’homosexualité représente une simple variation de la sexualité tout à fait équivalente en droit à l’hétérosexualité. Quel jugement peut-on porter sur cette réalité?

Aujourd’hui, plusieurs catholiques ont de la difficulté à comprendre le statut éthique et théologique de l’homosexualité. Alors que nous traversons un moment critique de transition et de développement, l’enseignement de l’Église sur la sexualité – et encore davantage sur l’homosexualité – paraît figé et dépassé. Si nous voulons approfondir l’éclairage de la foi chrétienne sur la sexualité, il nous faut à la fois nous tourner vers l’Écriture, la Tradition et l’enseignement officiel de l’Église et nous mettre à l’écoute de la recherche scientifique et des sciences humaines. Dans ce dialogue foi et raison il faut un échange et une interpellation mutuelle.

1. Ce que nous disent aujourd’hui les sciences humaines sur l’homosexualité

Avant de nous demander ce que les sciences humaines nous offrent comme savoir et lumière, il faut se rappeler que toute théorie ou observation faite dans chaque discipline est dans une certaine mesure évaluative ou incomplète. Il n’y a pas de formule infaillible qui garantisse une certitude absolue. Cependant il faut prendre au sérieux la perspective évolutive dans l’analyse de la sexualité humaine[i], ce qui ne résout pas pour autant toutes les complexités et les questions sur la sexualité.

Par exemple, la biologie évolutive et la psychologie mettent l’accent sur les interactions de l’espèce avec les conditions existantes de l’environnement. D’un point de vue évolutif, la transition démographique à de petites familles dans les sociétés occidentales s’expliquerait et manifesterait une adaptation de la réponse procréatrice à un environnement changeant.  L’évolution de la biologie reproductrice humaine a augmenté le caractère unitif de la sexualité, détachant ainsi le lien entre procréation et expression sexuelle. Dans cette optique, un groupe humain n’a pas besoin de toujours augmenter sa population, mais a toujours besoin d’augmenter les liens d’amour, d’affection, de soutien social mutuel. Et encore: dans une perspective évolutive, les questions de l’identité sexuelle, de la différenciation des sexes et de l’orientation sexuelle sont plus complexes et doivent être considérées en tenant compte des complexités des processus de développement et des possibilités de variations. La sexualité humaine comporte différentes composantes: génétique, hormonale, corporelle morphologique, psychologique, sociale; il est question d’orientation, de performance, de reproduction, de rôles, d’érotisme, d’amour, etc. Ainsi choisit-on librement son orientation sexuelle? L’orientation sexuelle peut-elle être renversée par ce qu’on appelle les thérapies « réparatrices »?  Peut-on écarter ces affirmations de choix et de possibilité de changement d’orientation? Ne peut-on pas les interpréter comme une évidence de la large variation dans les orientations sexuelles? Les chercheurs parlent de plus en plus d’homosexualités au pluriel plutôt que de l’homosexualité au singulier.

Au plan des sciences humaines, les opinions des chercheurs et spécialistes sont partagées. Certains [ii] affirment que l’homosexualité (foncière) est anormative et continue d’être une dysfonction dans l’orientation normale de l’instinct sexuel de même que dans le développement psycho-affectif. Selon eux, l’instinct sexuel pousse vers l’hétérosexualité et confirment cette affirmation la dimension procréatrice de la sexualité ainsi que les recherches philosophiques qui décrivent l’être en considérant sa capacité de relation et son altérité: la personne de sexe différent constitue l’autre par excellence. D’autres auteurs, s’inspirant des thèses de psychanalystes néo-freudiens américains[iii], associent l’homosexualité à un « trouble de l’identité sexuelle », une « démasculinisation » occasionnée par la rigidité du père face au rôle sexuel. Or, selon eux, il n’y a que deux identités sexuelles, celles de l’homme et de la femme; et une multitude d’orientations sexuelles, dont l’orientation homosexuelle. Dans cette ligne de pensée, le sexologue Jules Bureau[iv] affirme que l’homosexualité résulte d’un conflit d’identité sexuelle et que les couples gays ne peuvent créer de véritables liens d’intimité, et ce, en raison du caractère fusionnel de leur relation qui repose sur la recherche du même, du semblable; cela va à l’encontre de l’altérité.

D’autres reconnaissent que l’homosexualité, pas plus que l’hétérosexualité, ne signifie pas nécessairement un défaut d’adaptation psychologique[v]. D’autres, au contraire, s’interrogent sur le statut de l’homosexualité et s’orientent vers une révision de la pensée sur ce sujet.  Nous allons nous limiter à trois questions principales que ces chercheurs[vi] se posent: les causes de l’homosexualité, la nature des relations intimes entre personnes homosexuelles et l’impact de l’homoparentalité sur le développement de l’enfant.

L’étiologie ou causes de l’homosexualité

Peut-on établir les causes de l’homosexualité? Poser cette question c’est déjà, pour plusieurs, insinuer que l’homosexualité fait problème. S’interroge-t-on sur les causes de l’hétérosexualité? Essayer d’établir la cause de l’homosexualité, n’est-ce pas chercher à porter un jugement social, politique ou éthique? Ne serait-ce pas là une perspective basée sur des valeurs? Ainsi derrière l’explication génétique, n’y-a-t-il pas l’idée implicite que si c’est génétique, ce n’est pas un choix, et dès lors, le comportement homosexuel n’est pas à blâmer! Il semble maintenant bien établi qu’il n’y pas vraiment une « caus » unique de l’homosexualité. Il est préférable de parler de facteurs qui contribuent à la naissance et au développement de cette réalité, car les origines de notre orientation sexuelle – qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle – s’enracinent profondément dans nos premières expériences et reflètent une convergence de plusieurs circonstances biologiques, psychologiques et sociologiques. Même en inventoriant soigneusement les données des sciences humaines, il est difficile d’analyser les causes de l’homosexualité. La question que l’on doit se poser, c’est davantage celle-ci :comment l’orientation sexuelle se développe-t-elle? Plusieurs théories ont été proposées pour expliquer le développement de l’orientation homosexuelle. On peut les regrouper en théories génétiques, hormonales, neuro-anatomiques et environnementales.

L’évidence que la génétique est présente dans le développement de l’orientation sexuelle est aujourd’hui forte. De nombreuses études sur la famille, sur des jumeaux identiques, sur l’adoption et sur la génétique moléculaire – on parle même du gène XQ28 comme lieu de la base génétique de l’orientation sexuelle – ont montré que la génétique joue un rôle déterminant dans l’orientation sexuelle masculine. Cependant ce n’est pas le seul facteur. Il faut une interaction avec d’autres facteurs inconnus – biologiques ou environnementaux. Jusqu’à quel point la génétique joue un rôle et comment détermine-t-on une orientation sexuelle : voilà des questions qui demandent plus de recherche. Quant à la théorie hormonale, le niveau hormonal déterminerait le niveau d’intérêt pour le sexe mais non le type de personne avec qui on désire avoir une relation sexuelle. Les recherches faites sur des hommes homosexuels décédés (principalement du sida) ont fait miroiter pour un temps la théorie neuro-anatomique mais cette idée que l’orientation serait déterminée par une structure spécifique du cerveau n’est pas concluante. Les théories environnementales qui regroupent les théories psycho-analytiques, socio-environnementales et expérientielles sont bien connues. Ainsi, la perspective psychoanalytique (qui origine de Freud) suggère que l’homosexualité masculine découlerait d’un développement psycho-sexuel dû à une mère dominatrice et à un père soumis.  Les théories socio-environnementales proposent comme facteurs un cadre familial pertubé ou les difficultés à appprendre son rôle social propre. Encore là les facteurs environnementaux jouent un rôle mais ce qui reste à déterminer, c’est quel facteur et jusqu’à quel point.

Quelles conclusions peut-on tirer de ces recherches sur les « causes »? Il est clair que les recherches ont des conséquences sur les attitudes des professionnels. Par exemple, les psychologues, et même les experts en psychanalyse, endossent de plus en plus la théorie de l’hérédité génétique comme premier agent causal. D’autres contestent ces recherches mais certains les favorisent pour promouvoir et défendre les droits des personnes homosexuelles.

Enfin, selon certains, les chercheurs ont des partis-pris et veulent favoriser leur profession. Ainsi, si l’homosexualité est un défaut ou une dysfonction, les recherches serviront à développer des traitements pour prévenir l’homosexualité ou la réorienter.

Les relations intimes entre personnes homosexuelles

Beaucoup de stéréotypes circulent à propos des relations intimes chez les personnes homosexuelles : elles sont incapables de relations durables (opinion peut-être encouragée par l’étalage de la promiscuité sexuelle dans la communauté homosexuelle); leurs relations sont dysfonctionnelles et malheureuses; les homosexuels adoptent les rôles différentiels que l’on retrouve dans les couples hétérosexuels. De nombreuses études descriptives et comparatives défont ces stéréotypes : elles montrent que les couples homosexuels peuvent durer et peuvent avoir des relations satisfaisantes et épanouies. Bien sûr, d’autres chercheurs critiquent ces recherches qui seraient fondées sur un échantillonnage limité et peu révélateur. Une question demeure problématique: celle de l’exclusivité sexuelle qui serait moins fréquente chez les gais que chez les hétérosexuels et les lesbiennes. Ainsi donc, l’homosexualité n’est pas incompatible avec une santé psychologique ou avec la capacité d’établir des relations aimantes et fidèles.

Impact de la parentalité homosexuelle sur le développement de l’enfant

On évalue à 8 millions le nombre d’enfants aux États-Unis qui vivent avec une mère lesbienne ou un père homosexuel. Il faut ajouter que la majorité ont eu ces enfants dans une relation hétérosexuelle précédente. Plusieurs ont eu recours à l’adoption, à l’insémination artificielle, à la maternité de substitution ou encore au placement familial. Nous pouvons nous poser deux questions principales: est-ce que les personnes gaies et lesbiennes peuvent être parents, et est-ce que les parents homosexuels ont une influence marquante sur le développement sexuel de l’enfant?

Les recherches des sciences comportementales et humaines démontreraient qu’il n’y a pas de différence marquée au niveau de l’identité sexuelle ou de l’adaptation psycho-sociale entre les enfants de parents hétérosexuels et les enfants de parents homosexuels. Il n’y aurait pas non plus de différence significative dans l’attraction sexuelle ou l’orientation sexuelle déclarée d’adultes issus de parents gais ou de parents hétérosexuels. Ces recherches américaines sont cependant contestées et les raisons apportées sont qu’elles manquent de crédibilité scientifique (nombre de questionnaires restreint, très jeunes enfants concernés, réponses aux questionnaires faites par les parents, sélection biaisée, etc.). De telles recherches ne feraient que confirmer l’instrumentalisation de l’enfant à laquelle la démarche d’homoparentalité peut conduire. Les enfants porteraient la responsabilité de valider les choix sexuels des parents[vii].

Les personnes homosexuelles seraient donc tout aussi capables d’être parents que les personnes hétérosexuelles. Les recherches démontreraient que même un seul parent suffit. Ce serait une question non pas tant de capacité que de l’établissement d’une relation affective solide. L’essentiel, dit-on, c’est que l’enfant se sache né d’un homme et d’une femme, issu de deux corps sexués différenciés. L’orientation sexuelle de ses parents éducateurs serait de moindre importance. A cela certains répondent que « l’enfant n’est pas seulement en relation avec deux individus disjoints, mais avec leur relation elle-même, avec leur lien »[viii]., et que l’enfant a droit à avoir un père et une mère, filiation qui est primordiale dans la construction psychique d’un enfant.

2. La pensée officielle de l’Église sur l’homosexualité

La sexualité reste encore un point d’achoppement pour la crédibilité de l’Église. Peut-elle s’en désintéresser pour se consacrer davantage aux défis sociaux de lutte contre la pauvreté et de la justice? Tout en mettant plus d’emphase sur son enseignement social, l’Église doit continuer de parler d’éthique sexuelle, car la sexualité demeure l’un des enjeux humains les plus importants. De la même façon, l’Église se doit de se pencher sur la réalité de l’homosexualité.

Et force est de reconnaître l’insistance de l’Église à aborder cette question par la grande quantité de documents produits sur le sujet (21 documents produits entre 1977 et 2002)[ix]. Même si le discours ecclésial officiel sur l’homosexualité semble inchangé depuis le début du christianisme, même si son approche théologique et anthropologique se trouve décalée par rapport aux données psychologiques et sociales qui ont beaucoup évolué, on peut noter une évolution au plan pastoral.

Son discours est plus nuancé que les moyens de communication le présentent souvent. Il est difficile de présenter cet enseignement en quelques lignes et de faire les nuances qui s’imposent. Mais je crois que l’on peut déduire ces affirmations constantes :

Il y a réaffirmation de cette conviction au sujet de la signification de la sexualité à partir de la Bible, de la Tradition et de l’expérience chrétienne: dans une perspective personnaliste et une compréhension plus psycho-sociale de la sexualité et non seulement biologique, on affirme que la sexualité est un bien ordonné à l’accomplissement de soi et à la procréation, que les hommes et les femmes ont des rôles complémentaires et que la différence des sexes est centrale.

En distinguant entre la personne homosexuelle et le fait de l’homosexualité, la pensée morale catholique nous rappelle que la personne n’est pas qu’homosexuelle. Elle a d’autres dimensions, elle est riche de dons et de capacités qui peuvent se traduire dans des engagements profonds et humains très enrichissants pour la société et pour l’individu lui-même. Il faut donc éviter de juger les personnes homosexuelles à partir de la seule composante sexuelle ou de les enfermer dans une catégorie méprisante ou caricaturale. Quelle que soit son orientation sexuelle, toute personne est aimée de Dieu et a un avenir en Dieu. Le plan salvifique de Jésus Christ s’applique, et sinon davantage, à la personne qui vit des difficultés dans l’intégration de sa sexualité. L’appel demeure accessible au sein même des limites affectives et relationnelles. La personne homosexuelle doit et espère trouver accueil et soutien dans la communauté chrétienne. Elle attend des autres membres une attitude qui la reconnaisse dans sa dignité d’enfant de Dieu. Elle attend de l’Église qu’elle lui annonce l’amour inconditionnel de Dieu.

L’enseignement officiel fait une distinction entre l’homosexualité foncière ou structurelle et l’homosexualité périphérique. D’après Persona Humana, certaines observations d’ordre psychologique ont amené à distinguer entre des tendances homosexuelles transitoires et non incurables et d’autres qui seraient définitives ou constitutives, et jugées incurables. Cependant Persona Humana n’admet pas qu’une fois que cette distinction est admise on en vienne à prétendre que les actes homosexuels sont justifiés dans le cadre d’une sincère communion de vie et d’amour analogue au mariage. En aucun cas, ajoute le document romain, on ne peut accepter ces actes en leur donnant une justification morale du fait qu’ils « seraient estimés conformes à la condition de ces personnes ». Comme l’affirment tous les documents romains, les actes homosexuels demeurent intrinsèquement mauvais et ne peuvent en aucun cas recevoir d’approbation. Cependant  Persona Humana ne parle pas de désordre à propos de la tendance homosexuelle. Cela a soulevé un questionnement chez beaucoup de fidèles: comment comprendre qu’il n’est pas mauvais ou même bon d’avoir une orientation homosexuelle et ne pas être justifié de poser un acte homosexuel? Pour dissiper ce malentendu, la Lettre aux Évêques sur la pastorale des personnes homosexuelles (1986) va rappeler : « Cependant, dans la discussion qui suivit la publication de cette Déclaration (Persona Humana), la condition homosexuelle a donné lieu à des interprétations excessivement bienveillantes, certaines allant jusqu’à la qualifier d’indifférente ou même de bonne. Il importe de préciser au contraire que, bien qu’elle ne soit pas en elle-même un péché, l’inclination particulière de la personne homosexuelle constitue néanmoins une tendance, plus ou moins forte, vers un comportement intrinsèquement mauvais du point de vue moral. C’est la raison pour laquelle l’inclination elle-même doit être considérée comme objectivement désordonnée. » Et cette Lettre d’ajouter aussitôt : « Aussi ceux qui se trouvent dans cette condition devraient-ils faire l’objet d’une sollicitude pastorale particulière, afin qu’ils ne soient pas enclins à croire que l’actualisation de cette tendance dans les relations homosexuelles est une option moralement acceptable. »

Les actes homosexuels sont considérés comme intrinsèquement mauvais parce qu’ils sont contraires à la finalité procréatrice de l’acte conjugal, ne peuvent prendre place à l’intérieur du mariage considéré comme l’union d’un homme et d’une femme, et parce qu’ils attaquent l’unité de base de la société, la famille. Il y a finalement une déficience dans le potentiel pour la complémentarité entre partenaires.

Le mariage homosexuel est ontologiquement impossible. La fidélité peut être possible mais la fécondité physique en vue de la procréation est impossible, de même qu’aucun degré de personnalité ou de différence physique entre individus de même sexe ne peut offrir la même possibilité d’épanouissement au plan de la complémentarité.

Enfin ce n’est pas toute discrimination qui est injuste. Tout en rappelant que les personnes homosexuelles doivent être accueillies avec respect, compassion et tendresse, et que tout geste de discrimination injuste à leur égard doit être évité et combattu, le Magistère officiel de l’Église affirme que l’on ne peut « inclure l’orientation homosexuelle parmi les considérations sur la base desquelles il est illégal de discriminer »; on ne peut la comparer, en matière de non-discrimination, à la race, à l’origine ethnique ou au genre. Quand les droits de certains individus homosexuels entrent en conflit avec les droits collectifs ou menacent le bien commun, un traitement différentiel basé sur l’orientation sexuelle peut être moralement requis. Ainsi les lois protégeant le mariage hétérosexuel peuvent être considérées comme une discrimination juste et nécessaire pour protéger l’institution du mariage et de la famille.

3- D’autres opinions théologiques

Au-delà de ces documents et de réactions qui ont pu apparaître blessantes et inappropriées, des pasteurs ont cherché à accompagner des personnes homosexuelles chrétiennes avec discernement, compassion et discrétion. Des théologiens ont cherché à proposer un message dont le langage soit audible aux chrétiens et chrétiennes de notre temps. Ils ont cherché à répondre à des questions épineuses telles que : Que dire à ceux et celles qui sont engagées dans une vie de couple? Est-il possible de tenir un autre langage que le compromis entre une attitude d’accueil et une condamnation des actes homosexuels? Peut-on donner aux actes homosexuels une qualification morale autre qu’« intrinsèquement désordonnés » ?  Que faire de cette capacité d’aimer qui est orientée vers une personne de même sexe? Comment développer une anthropologie chrétienne qui tienne compte des découvertes des sciences humaines et qui prenne davantage en considération la diversité des homosexualités?

Certains théologiens ont tenté de juger les actes homosexuels autrement que sous l’angle de la loi naturelle ou de la formule d’intrinsèquement mauvais; ils voulaient ainsi répondre aux requêtes d’homosexuels chrétiens déchirés intérieurement et incapables de correspondre à l’idéal d’abstinence proposé par l’Église. Étant donné la limite de l’article, je ne présenterai que le point de vue de deux théologiens et d’une théologienne américains: Charles Curran, Philip Keane, et Lisa Sowle Cahill. Je présenterai leur pensée telle qu’ils l’ont exprimée dans les années quatre-vingt.

Ces trois théologiens n’ont pas affirmé que l’activité homosexuelle dans un style de vie homosexuel est une alternative moralement neutre au mariage et à la vie de famille, ou que l’acte homosexuel devrait être considéré comme moralement neutre ou acte indifférent. Ils ne nient pas l’idéal d’une relation exclusive et permanente de l’amour hétérosexuel procréateur. En reconnaissant que certaines personnes homosexuelles ne peuvent être réorientées vers l’hétérosexualité et ne font pas l’expérience d’un appel au célibat, ces théologiens proposent que, sous certaines circonstances, c’est-à-dire dans le cadre d’une relation mutuelle aimante et durable, les actes homosexuels ne sont pas nécessairement mauvais; au contraire ils peuvent être moralement justifiés et acceptables.

Charles A. Curran[x] appuie sa position sur ce qu’il appelle une théorie du compromis. Dans un monde idéal, l’activité homosexuelle serait mauvaise. Mais dans la situation d’un monde marqué par le péché, ce qui est l’état du monde actuel, l’acte homosexuel peut être acceptable, du moins dans le cadre d’une union stable et amoureuse. La raison en est que les actes homosexuels d’une personne foncièrement homosexuelle sont enracinés dans sa structure psychique homosexuelle. Et la structure psychique d’une personne homosexuelle foncière est un des effets du péché du monde.

Pour Philip S. Keane[xi], les actes homosexuels dans le cadre d’une union stable et aimante ne sont pas un mal moral objectif mais un mal pré-moral. Le mal pré-moral implique un manque d’ouverture à la procréation et à la complémentarité qui sont présentes dans le mariage hétérosexuel. Ce mal pré-moral ne devient pas mal moral dans le cadre d’une relation d’amour et de fidélité car l’acte homosexuel est accompli dans une relation responsable et contient le bien proportionné de contribuer à la croissance et à l’accomplissement des partenaires.

Lisa Sowle Cahill[xii], quant à elle, utilise l’argument de l’exception à la règle. La norme ou règle demeure l’activité sexuelle responsable advenant dans le cadre d’une relation hétérosexuelle d’amour et d’engagement ouverte aux enfants. Cependant certaines circonstances peuvent apporter une exception à la règle. Le mariage hétérosexuel est le contexte normatif pour les actes sexuels pour les chrétiens. Mais il est possible de juger les actes sexuels dans d’autres contextes considérés comme non normatifs mais objectivement justifiables dans des situations exceptionnelles. Et le cadre d’une union amoureuse et stable de personnes foncièrement homosexuelles peut être considéré comme une situation exceptionnelle.

Tenant une position beaucoup plus radicale, le théologien et philosophe John J. Macneil[xiii] , un ancien jésuite expulsé de sa congrégation en 1987, rejette la notion que l’hétérosexualité est normative. Il se base en cela sur les sciences humaines qui considèrent la personne humaine dans l’optique d’une liberté créatrice de soi et non comme une essence statique. Selon lui, les relations homosexuelles (avec engagement) sont potentiellement bonnes et les mêmes règles devraient s’appliquer tant aux actes homosexuels qu’aux actes hétérosexuels. Ce qui est immoral, c’est l’acte irresponsable, qui exploite et détruit le bien de chaque partenaire. Car c’est l’amour qui est la norme de la sexualité, non la procréation.

Conclusion

Que peut-on tirer comme conclusions de ce court survol de l’apport des sciences humaines et de la position officielle de l’Église dans le débat sur l’homosexualité?

Si l’Église doit, plus que jamais, être à l’écoute des découvertes des sciences humaines et en tenir vraiment compte dans son enseignement sur l’homosexualité, elle doit garder tout autant un esprit critique et inviter les personnes homosexuelles à découvrir dans son recours à une longue Tradition et à la Parole de Dieu ce qui est à la fois source d’épanouissement et appel au dépassement.

Un des enjeux importants auxquels fait face le discours officiel se situe davantage au niveau du langage, du ton et de la formulation. Il ne sert à rien de commencer par des interdictions qui rebutent les fidèles et masquent le souci d’accueil de la personne homosexuelle. Il faut éviter de stigmatiser l’orientation affective et sexuelle de qui que ce soit. A ce titre, le message pastoral des évêques des États-unis aux parents d’enfants homosexuels est fort inspirant et respectueux de la condition homosexuelle. « Notre message porte, écrivent les évêques américains, sur l’acceptation de vous-mêmes, sur votre foi et vos valeurs, sur vos questions et sur tous vos combats actuels; il porte sur la reconnaissance de l’amour de votre enfant comme don de Dieu et la reconnaissance de la vérité de la Révélation »[xiv].

On ne peut que saluer l’évolution positive qui s’est faite dans les dernières décennies dans les mentalités et les attitudes à l’égard des personnes homosexuelles. La reconnaissance des valeurs dont leurs projets de vie ou de couple sont porteurs – valeurs de l’estime de soi, de l’entraide, du respect d’autrui, de la tendresse et de la fidélité,  par exemple – a rendu la vie des personnes homosexuelles non seulement moins insupportable mais aussi plus agréable. Cependant il est difficile de contourner, dans la tradition judéo-chrétienne et l’anthropologie qu’elle comporte, l’affirmation de l’asymétrie constitutive qui existe entre l’hétérosexualité et l’homosexualité. Il faut reconnaître que « le couple homosexuel n’entretient pas, par définition, la même relation que le couple hétérosexuel à la symbolique fondamentale qui constitue la sexualité humaine »[xv], à savoir la différenciation sexuelle et l’altérité irréductible qu’elle désigne.

Les personnes homosexuelles ne peuvent esquiver la question que leur pose le fait conjugal et parental constitutif de l’humanité. Comme le souligne Müller, « le langage de l’asymétrie n’implique pas une disqualification éthique de l’homosexualité comme orientation et comme comportement. Il la soumet seulement à l’évaluation critique d’une norme anthropologique incontournable, par rapport à laquelle l’homosexualité nous apparaît effectivement comme une dérogation, et en ce sens, comme anormative »[xvi].  Mais cela soulève la question du rapport de l’altérité à la conjugalité, et à toute conjugalité. Comme l’écrit si bien Soeur Véronique Margron, « tout couple est invité à se demander dans quelle mesure sa relation d’amour sème de la confusion ou crée de l’unité, à l’intérieur ou à l’extérieur du couple. Il est des couples hétérosexuels qui ne respectent guère ce rapport à l’altérité, tels ceux qui se construisent sur trop de ressemblances entre le conjoint et le père ou la mère, ou bien ceux où les parents entretiennent des relations d’objet avec leurs enfants...En ce qui concerne l’homosexualité, l’enjeu est de relier ce travail de l’altérité à la différence fondamentale des sexes. Qu’est-ce qui va permettre, dans un amour de personnes homosexuelles – où donc la ressemblance de fait est présente – de faire droit au travail d’altérité? »[xvii]

Parler du rapport à l’altérité nous ramène au coeur de l’éthique dont la question commune et universelle est celle de la juste relation à autrui et de l’humanisation des personnes. Au-delà de la différence des sexes ou de l’orientation sexuelle, il s’agit de faire advenir le sujet dans son ouverture aux autres et à l’Autre, dans ses relations avec tous les autres sujets humains. Toute personne, qu’elle soit homosexuelle ou non, est confrontée à l’exigence éthique de la réalisation de soi dans l’ouverture à l’autre et dans la recherche du Sens. Cela présuppose une éthique qui prend en réelle considération la personne concrète, avec ses valeurs, ses plans de vie, ses espoirs et aussi ses réelles capacités. Cette éthique n’écarte pas le problème de l’articulation entre les principes et les actes.  Mais elle essaie de tenir compte à la fois des situations marquées par le manque et l’imperfection de la condition humaine, de l’appel au dépassement et de la réalisation plénière de soi. Il s’agit en d’autres mots d’une éthique qui maintient en tension le souhaitable humain intégral et l’effectivement possible, laissant l’espace pour un cheminement et une croissance. Et dans ce travail, l’être humain n’est pas laissé à lui-même. Il peut compter sur la lumière et la force de l’Esprit.


 

 

[i] On lira avec intérêt l’article de Sidney CALLAHAN, «Homosexuality, Moral Theology, and Scientific Evidence», in Patricia Beattie JUNG, with Joseph Andrew CORAY, Editors, Sexual Diversity and Catholicism - Toward the Development of Moral Theology, Collegeville, Minnesota: The Liturgical Press, 2001, p. 201-215.

[ii]Voir Anatralla, Tony, Le sexe oublié, Flammarion, 1990. Et aussi du même auteur: Non à la société dépressive, Paris, Flammarion, 1993.

[iii] Consulter les textes de Jacques CLOUTIER, «Le changement d’orientation sexuelle chez l’homosexuel masculin», Revue québécoise de psychologie, vol.3, n.2., 1982, p.2-12; Jacques CLOUTIER et Suzanne RENAUD, «Relation au père, identité et homosexualité», Revue québécoise de psychologie, vol 16, n. 3, 1995

[iv] Jules BUREAU, «L’intimité et l’identité sexuelle: une approche existentielle», Revue sexologique, vol. 3, n. 1, 1995, p.17.

[v] Cf. Th. R. CLARK, The American Journal of Psychoanalysis, n. 35, p. 163-168 ( 1975), cité dans THÉVENOT, Xavier, Homosexualités masculines et morale chrétienne, Cerf, Paris, 1985, p. 36. On lira à profit le chapitre VI du livre de Thévenot, chapitre qui porte sur l’étiologie de l’homosexualité, sur ses désignations et ses répercussions.

[vi] Pour cette partie, nous nous inspirons grandement de l’article de Isiaah CRAWFORD and Brian D. ZAMBONI, «Informing the Debate on Homosexuality: The Behavioral Sciences and the Church», in JUNG AND CORAY, Sexual Diversity and Catholicism, p. 216-251

[vii]Dénonciation faite par Caroline Éliacheff dans Famille chrétienne, no.1503, 4-10 novembre 2006, p. 27

[viii]Voir Dossier La revendication d’homoparentalité, Famille chrétienne, no 1503 - du 4 au 10 novembre 2006, p.26.

[ix] La pensée officielle de l’Église sur l’homosexualité est exprimée principalement dans les documents suivants: «Déclaration sur certaines questions d’éthique sexuelle» ( Persona humana), Congrégation pour la Doctrine de la foi, 29 décembre 1975; «Orientations éducatives sur l’amour humain» Congrégation pour l’éducation catholique, 1 novembre 1983;«Lettre aux évêques sur la pastorale des personnes homosexuelles», Congrégation pour la Doctrine de la foi, 1 octobre 1986; Le Catéchisme de l’Église catholique, promulgué par Jean Paul II en 1992, texte français publié le 8 décembre 1992; «Vérité et signification de la sexualité humaine», Conseil pontifical pour la famille, 8 décembre 1995; «Au sujet des propositions de loi sur la non-discrimination des personnes homosexuelles», Congrégation pour la Doctrine de la foi, 23 juillet 1992. 

[x]Cf. Charles A. CURRAN, Critical Concerns in Moral Theology, Notre Dame: University of Notre Dame Press, 1984. On retrouve aussi la pensée de Curran dans deux autres livres: Catholic Moral Theology in Dialogue, Notre Dame: University of Notre Dame Press, 1976, p. 184-219 et Transition and Tradition in Moral Theology , Notre Dame: University of Notre Dame Press, 1979, p. 59-80

[xi] Cf. Philip S. KEANE, Sexual Morality: A Catholic Perspective, New York/Ramsey/Toronto: Paulist Press, 1977, p. 85-90

[xii] Lisa SOWLE CAHILL, «Moral Methodology: A Case Study», in Robert NUGENT (ed), A Challenge to Love Gay And Lesbian Catholics in the Church, New York: Crossroad, 1983, p. 78-92

[xiii] John J. MACNEIL, The Church and the Homosexual, 3ième édition, Revisée et augmentée, Boston: Beacon Press, 1988

[xiv] «Always our Children» «Ils sont toujours nos enfants», Conférence américaine des évêques catholiques, 10 septembre 1997, En français dans La Documentation catholique, 16 novembre 1997, n. 2170.

[xv] Denis MULLER, «L’éthique homosexuelle: un défi à l’éthique chrétienne traditionnelle», in Guy LAPOINTE et Réjean BISAILLON, (sous la direction de), Nouveau regard sur l’homosexualité Questions d’éthique, Editions Fides, 1997, p. 30

[xvi]Denis MÜLLER, «L’éthique homosexuelle: un défi à l’éthique chrétienne traditionnelle», p.32

[xvii]Véronique MARGRON, «Le discours magistériel demeure cohérent», in Claire LESEGRETAIN, Les chrétiens et l’homosexualité, L’enquête, Presses de la renaissance, Paris, 2004, p. 170.

 

 

 

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