|
Noël Simard est professeur de théologie morale
et d’éthique et directeur du Centre d’éthique à
l’Université Saint-Paul d’Ottawa.
L’homosexualité est un sujet fort débattu
aujourd’hui et nombreux en sont les signes:
mariage de couples homosexuels, fin de la
clandestinité, mouvement gay qui continue de
revendiquer la reconnaissance des droits des
personnes homosexuelles, adoption d’enfants par
des couples homosexuels, etc. La réflexion sur
l’homosexualité s’est radicalement modifiée ces
dernières années et cela s’explique en grande
partie par les découvertes des sciences humaines
et par l’évolution des moeurs qui a permis à de
nombreuses personnes homosexuelles de faire
connaître leur condition psycho-sexuelle et
affective sans être rejetées comme auparavant.
Il est de plus en plus fréquent d’entendre dire
que l’homosexualité représente une simple
variation de la sexualité tout à fait
équivalente en droit à l’hétérosexualité. Quel
jugement peut-on porter sur cette réalité?
Aujourd’hui, plusieurs catholiques ont de la
difficulté à comprendre le statut éthique et
théologique de l’homosexualité. Alors que nous
traversons un moment critique de transition et
de développement, l’enseignement de l’Église sur
la sexualité – et encore davantage sur
l’homosexualité – paraît figé et dépassé. Si
nous voulons approfondir l’éclairage de la foi
chrétienne sur la sexualité, il nous faut à la
fois nous tourner vers l’Écriture, la Tradition
et l’enseignement officiel de l’Église et nous
mettre à l’écoute de la recherche scientifique
et des sciences humaines. Dans ce dialogue foi
et raison il faut un échange et une
interpellation mutuelle.
1. Ce que nous disent aujourd’hui les sciences
humaines sur l’homosexualité
Avant de nous demander ce que les sciences
humaines nous offrent comme savoir et lumière,
il faut se rappeler que toute théorie ou
observation faite dans chaque discipline est
dans une certaine mesure évaluative ou
incomplète. Il n’y a pas de formule infaillible
qui garantisse une certitude absolue. Cependant
il faut prendre au sérieux la perspective
évolutive dans l’analyse de la sexualité humaine[i],
ce qui ne résout pas pour autant toutes les
complexités et les questions sur la sexualité.
Par exemple, la biologie évolutive et la
psychologie mettent l’accent sur les
interactions de l’espèce avec les conditions
existantes de l’environnement. D’un point de vue
évolutif, la transition démographique à de
petites familles dans les sociétés occidentales
s’expliquerait et manifesterait une adaptation
de la réponse procréatrice à un environnement
changeant. L’évolution de la biologie
reproductrice humaine a augmenté le caractère
unitif de la sexualité, détachant ainsi le lien
entre procréation et expression sexuelle. Dans
cette optique, un groupe humain n’a pas besoin
de toujours augmenter sa population, mais a
toujours besoin d’augmenter les liens d’amour,
d’affection, de soutien social mutuel. Et
encore: dans une perspective évolutive, les
questions de l’identité sexuelle, de la
différenciation des sexes et de l’orientation
sexuelle sont plus complexes et doivent être
considérées en tenant compte des complexités des
processus de développement et des possibilités
de variations. La sexualité humaine comporte
différentes composantes: génétique, hormonale,
corporelle morphologique, psychologique,
sociale; il est question d’orientation, de
performance, de reproduction, de rôles,
d’érotisme, d’amour, etc. Ainsi choisit-on
librement son orientation sexuelle?
L’orientation sexuelle peut-elle être renversée
par ce qu’on appelle les thérapies
« réparatrices »? Peut-on écarter ces
affirmations de choix et de possibilité de
changement d’orientation? Ne peut-on pas les
interpréter comme une évidence de la large
variation dans les orientations sexuelles? Les
chercheurs parlent de plus en plus
d’homosexualités au pluriel plutôt que de
l’homosexualité au singulier.
Au plan des sciences humaines, les opinions des
chercheurs et spécialistes sont partagées.
Certains
[ii] affirment que
l’homosexualité (foncière) est anormative et
continue d’être une dysfonction dans
l’orientation normale de l’instinct sexuel de
même que dans le développement psycho-affectif.
Selon eux, l’instinct sexuel pousse vers
l’hétérosexualité et confirment cette
affirmation la dimension procréatrice de la
sexualité ainsi que les recherches
philosophiques qui décrivent l’être en
considérant sa capacité de relation et son
altérité: la personne de sexe différent
constitue l’autre par excellence. D’autres
auteurs, s’inspirant des thèses de
psychanalystes néo-freudiens américains[iii],
associent l’homosexualité à un « trouble de
l’identité sexuelle », une « démasculinisation »
occasionnée par la rigidité du père face au rôle
sexuel. Or, selon eux, il n’y a que deux
identités sexuelles, celles de l’homme et de la
femme; et une multitude d’orientations
sexuelles, dont l’orientation homosexuelle. Dans
cette ligne de pensée, le sexologue Jules Bureau[iv]
affirme que l’homosexualité résulte d’un conflit
d’identité sexuelle et que les couples gays ne
peuvent créer de véritables liens d’intimité, et
ce, en raison du caractère fusionnel de leur
relation qui repose sur la recherche du même, du
semblable; cela va à l’encontre de l’altérité.
D’autres reconnaissent que l’homosexualité, pas
plus que l’hétérosexualité, ne signifie pas
nécessairement un défaut d’adaptation
psychologique[v].
D’autres, au contraire, s’interrogent sur le
statut de l’homosexualité et s’orientent vers
une révision de la pensée sur ce sujet. Nous
allons nous limiter à trois questions
principales que ces chercheurs[vi]
se posent: les causes de l’homosexualité, la
nature des relations intimes entre personnes
homosexuelles et l’impact de l’homoparentalité
sur le développement de l’enfant.
L’étiologie ou causes de l’homosexualité
Peut-on établir les causes de l’homosexualité?
Poser cette question c’est déjà, pour plusieurs,
insinuer que l’homosexualité fait problème.
S’interroge-t-on sur les causes de
l’hétérosexualité? Essayer d’établir la cause de
l’homosexualité, n’est-ce pas chercher à porter
un jugement social, politique ou éthique? Ne
serait-ce pas là une perspective basée sur des
valeurs? Ainsi derrière l’explication génétique,
n’y-a-t-il pas l’idée implicite que si c’est
génétique, ce n’est pas un choix, et dès lors,
le comportement homosexuel n’est pas à blâmer!
Il semble maintenant bien établi qu’il n’y pas
vraiment une « caus » unique de l’homosexualité.
Il est préférable de parler de facteurs qui
contribuent à la naissance et au développement
de cette réalité, car les origines de notre
orientation sexuelle – qu’elle soit
hétérosexuelle ou homosexuelle – s’enracinent
profondément dans nos premières expériences et
reflètent une convergence de plusieurs
circonstances biologiques, psychologiques et
sociologiques. Même en inventoriant
soigneusement les données des sciences humaines,
il est difficile d’analyser les causes de
l’homosexualité. La question que l’on doit se
poser, c’est davantage celle-ci :comment
l’orientation sexuelle se développe-t-elle?
Plusieurs théories ont été proposées pour
expliquer le développement de l’orientation
homosexuelle. On peut les regrouper en théories
génétiques, hormonales, neuro-anatomiques et
environnementales.
L’évidence que la génétique est présente dans le
développement de l’orientation sexuelle est
aujourd’hui forte. De nombreuses études sur la
famille, sur des jumeaux identiques, sur
l’adoption et sur la génétique moléculaire – on
parle même du gène XQ28 comme lieu de la base
génétique de l’orientation sexuelle – ont montré
que la génétique joue un rôle déterminant dans
l’orientation sexuelle masculine. Cependant ce
n’est pas le seul facteur. Il faut une
interaction avec d’autres facteurs inconnus –
biologiques ou environnementaux. Jusqu’à quel
point la génétique joue un rôle et comment
détermine-t-on une orientation sexuelle : voilà
des questions qui demandent plus de recherche.
Quant à la théorie hormonale, le niveau hormonal
déterminerait le niveau d’intérêt pour le sexe
mais non le type de personne avec qui on désire
avoir une relation sexuelle. Les recherches
faites sur des hommes homosexuels décédés
(principalement du sida) ont fait miroiter pour
un temps la théorie neuro-anatomique mais cette
idée que l’orientation serait déterminée par une
structure spécifique du cerveau n’est pas
concluante. Les théories environnementales qui
regroupent les théories psycho-analytiques,
socio-environnementales et expérientielles sont
bien connues. Ainsi, la perspective
psychoanalytique (qui origine de Freud) suggère
que l’homosexualité masculine découlerait d’un
développement psycho-sexuel dû à une mère
dominatrice et à un père soumis. Les théories
socio-environnementales proposent comme facteurs
un cadre familial pertubé ou les difficultés à
appprendre son rôle social propre. Encore là les
facteurs environnementaux jouent un rôle mais ce
qui reste à déterminer, c’est quel facteur et
jusqu’à quel point.
Quelles conclusions peut-on tirer de ces
recherches sur les « causes »? Il est clair que
les recherches ont des conséquences sur les
attitudes des professionnels. Par exemple, les
psychologues, et même les experts en
psychanalyse, endossent de plus en plus la
théorie de l’hérédité génétique comme premier
agent causal. D’autres contestent ces recherches
mais certains les favorisent pour promouvoir et
défendre les droits des personnes homosexuelles.
Enfin, selon certains, les chercheurs ont des
partis-pris et veulent favoriser leur
profession. Ainsi, si l’homosexualité est un
défaut ou une dysfonction, les recherches
serviront à développer des traitements pour
prévenir l’homosexualité ou la réorienter.
Les relations intimes entre personnes
homosexuelles
Beaucoup de stéréotypes circulent à propos des
relations intimes chez les personnes
homosexuelles : elles sont incapables de
relations durables (opinion peut-être encouragée
par l’étalage de la promiscuité sexuelle dans la
communauté homosexuelle); leurs relations sont
dysfonctionnelles et malheureuses; les
homosexuels adoptent les rôles différentiels que
l’on retrouve dans les couples hétérosexuels. De
nombreuses études descriptives et comparatives
défont ces stéréotypes : elles montrent que les
couples homosexuels peuvent durer et peuvent
avoir des relations satisfaisantes et épanouies.
Bien sûr, d’autres chercheurs critiquent ces
recherches qui seraient fondées sur un
échantillonnage limité et peu révélateur. Une
question demeure problématique: celle de
l’exclusivité sexuelle qui serait moins
fréquente chez les gais que chez les
hétérosexuels et les lesbiennes. Ainsi donc,
l’homosexualité n’est pas incompatible avec une
santé psychologique ou avec la capacité
d’établir des relations aimantes et fidèles.
Impact de la parentalité homosexuelle sur le
développement de l’enfant
On évalue à 8 millions le nombre d’enfants aux
États-Unis qui vivent avec une mère lesbienne ou
un père homosexuel. Il faut ajouter que la
majorité ont eu ces enfants dans une relation
hétérosexuelle précédente. Plusieurs ont eu
recours à l’adoption, à l’insémination
artificielle, à la maternité de substitution ou
encore au placement familial. Nous pouvons nous
poser deux questions principales: est-ce que les
personnes gaies et lesbiennes peuvent être
parents, et est-ce que les parents homosexuels
ont une influence marquante sur le développement
sexuel de l’enfant?
Les recherches des sciences comportementales et
humaines démontreraient qu’il n’y a pas de
différence marquée au niveau de l’identité
sexuelle ou de l’adaptation psycho-sociale entre
les enfants de parents hétérosexuels et les
enfants de parents homosexuels. Il n’y aurait
pas non plus de différence significative dans
l’attraction sexuelle ou l’orientation sexuelle
déclarée d’adultes issus de parents gais ou de
parents hétérosexuels. Ces recherches
américaines sont cependant contestées et les
raisons apportées sont qu’elles manquent de
crédibilité scientifique (nombre de
questionnaires restreint, très jeunes enfants
concernés, réponses aux questionnaires faites
par les parents, sélection biaisée, etc.). De
telles recherches ne feraient que confirmer
l’instrumentalisation de l’enfant à laquelle la
démarche d’homoparentalité peut conduire. Les
enfants porteraient la responsabilité de valider
les choix sexuels des parents[vii].
Les personnes homosexuelles seraient donc tout
aussi capables d’être parents que les personnes
hétérosexuelles. Les recherches démontreraient
que même un seul parent suffit. Ce serait une
question non pas tant de capacité que de
l’établissement d’une relation affective solide.
L’essentiel, dit-on, c’est que l’enfant se sache
né d’un homme et d’une femme, issu de deux corps
sexués différenciés. L’orientation sexuelle de
ses parents éducateurs serait de moindre
importance. A cela certains répondent que
« l’enfant n’est pas seulement en relation avec
deux individus disjoints, mais avec leur
relation elle-même, avec leur lien »[viii].,
et que l’enfant a droit à avoir un père et une
mère, filiation qui est primordiale dans la
construction psychique d’un enfant.
2. La pensée officielle de l’Église sur
l’homosexualité
La sexualité reste encore un point d’achoppement
pour la crédibilité de l’Église. Peut-elle s’en
désintéresser pour se consacrer davantage aux
défis sociaux de lutte contre la pauvreté et de
la justice? Tout en mettant plus d’emphase sur
son enseignement social, l’Église doit continuer
de parler d’éthique sexuelle, car la sexualité
demeure l’un des enjeux humains les plus
importants. De la même façon, l’Église se doit
de se pencher sur la réalité de l’homosexualité.
Et force est de reconnaître l’insistance de
l’Église à aborder cette question par la grande
quantité de documents produits sur le sujet (21
documents produits entre 1977 et 2002)[ix].
Même si le discours ecclésial officiel sur
l’homosexualité semble inchangé depuis le début
du christianisme, même si son approche
théologique et anthropologique se trouve décalée
par rapport aux données psychologiques et
sociales qui ont beaucoup évolué, on peut noter
une évolution au plan pastoral.
Son discours est plus nuancé que les moyens de
communication le présentent souvent. Il est
difficile de présenter cet enseignement en
quelques lignes et de faire les nuances qui
s’imposent. Mais je crois que l’on peut déduire
ces affirmations constantes :
Il y a réaffirmation de cette conviction au
sujet de la signification de la sexualité à
partir de la Bible, de la Tradition et de
l’expérience chrétienne: dans une perspective
personnaliste et une compréhension plus
psycho-sociale de la sexualité et non seulement
biologique, on affirme que la sexualité est un
bien ordonné à l’accomplissement de soi et à la
procréation, que les hommes et les femmes ont
des rôles complémentaires et que la différence
des sexes est centrale.
En distinguant entre la personne homosexuelle et
le fait de l’homosexualité, la pensée morale
catholique nous rappelle que la personne n’est
pas qu’homosexuelle. Elle a d’autres dimensions,
elle est riche de dons et de capacités qui
peuvent se traduire dans des engagements
profonds et humains très enrichissants pour la
société et pour l’individu lui-même. Il faut
donc éviter de juger les personnes homosexuelles
à partir de la seule composante sexuelle ou de
les enfermer dans une catégorie méprisante ou
caricaturale. Quelle que soit son orientation
sexuelle, toute personne est aimée de Dieu et a
un avenir en Dieu. Le plan salvifique de Jésus
Christ s’applique, et sinon davantage, à la
personne qui vit des difficultés dans
l’intégration de sa sexualité. L’appel demeure
accessible au sein même des limites affectives
et relationnelles. La personne homosexuelle doit
et espère trouver accueil et soutien dans la
communauté chrétienne. Elle attend des autres
membres une attitude qui la reconnaisse dans sa
dignité d’enfant de Dieu. Elle attend de
l’Église qu’elle lui annonce l’amour
inconditionnel de Dieu.
L’enseignement officiel fait une distinction
entre l’homosexualité foncière ou structurelle
et l’homosexualité périphérique. D’après Persona
Humana, certaines observations d’ordre
psychologique ont amené à distinguer entre des
tendances homosexuelles transitoires et non
incurables et d’autres qui seraient définitives
ou constitutives, et jugées incurables.
Cependant Persona Humana n’admet pas qu’une fois
que cette distinction est admise on en vienne à
prétendre que les actes homosexuels sont
justifiés dans le cadre d’une sincère communion
de vie et d’amour analogue au mariage. En aucun
cas, ajoute le document romain, on ne peut
accepter ces actes en leur donnant une
justification morale du fait qu’ils « seraient
estimés conformes à la condition de ces
personnes ». Comme l’affirment tous les
documents romains, les actes homosexuels
demeurent intrinsèquement mauvais et ne peuvent
en aucun cas recevoir d’approbation. Cependant
Persona Humana ne parle pas de désordre à propos
de la tendance homosexuelle. Cela a soulevé un
questionnement chez beaucoup de fidèles: comment
comprendre qu’il n’est pas mauvais ou même bon
d’avoir une orientation homosexuelle et ne pas
être justifié de poser un acte homosexuel? Pour
dissiper ce malentendu, la Lettre aux Évêques
sur la pastorale des personnes homosexuelles
(1986) va rappeler : « Cependant, dans la
discussion qui suivit la publication de cette
Déclaration (Persona Humana), la condition
homosexuelle a donné lieu à des interprétations
excessivement bienveillantes, certaines allant
jusqu’à la qualifier d’indifférente ou même de
bonne. Il importe de préciser au contraire que,
bien qu’elle ne soit pas en elle-même un péché,
l’inclination particulière de la personne
homosexuelle constitue néanmoins une tendance,
plus ou moins forte, vers un comportement
intrinsèquement mauvais du point de vue moral.
C’est la raison pour laquelle l’inclination
elle-même doit être considérée comme
objectivement désordonnée. » Et cette Lettre
d’ajouter aussitôt : « Aussi ceux qui se
trouvent dans cette condition devraient-ils
faire l’objet d’une sollicitude pastorale
particulière, afin qu’ils ne soient pas enclins
à croire que l’actualisation de cette tendance
dans les relations homosexuelles est une option
moralement acceptable. »
Les actes homosexuels sont considérés comme
intrinsèquement mauvais parce qu’ils sont
contraires à la finalité procréatrice de l’acte
conjugal, ne peuvent prendre place à l’intérieur
du mariage considéré comme l’union d’un homme et
d’une femme, et parce qu’ils attaquent l’unité
de base de la société, la famille. Il y a
finalement une déficience dans le potentiel pour
la complémentarité entre partenaires.
Le mariage homosexuel est ontologiquement
impossible. La fidélité peut être possible mais
la fécondité physique en vue de la procréation
est impossible, de même qu’aucun degré de
personnalité ou de différence physique entre
individus de même sexe ne peut offrir la même
possibilité d’épanouissement au plan de la
complémentarité.
Enfin ce n’est pas toute discrimination qui est
injuste. Tout en rappelant que les personnes
homosexuelles doivent être accueillies avec
respect, compassion et tendresse, et que tout
geste de discrimination injuste à leur égard
doit être évité et combattu, le Magistère
officiel de l’Église affirme que l’on ne peut
« inclure l’orientation homosexuelle parmi les
considérations sur la base desquelles il est
illégal de discriminer »; on ne peut la
comparer, en matière de non-discrimination, à la
race, à l’origine ethnique ou au genre. Quand
les droits de certains individus homosexuels
entrent en conflit avec les droits collectifs ou
menacent le bien commun, un traitement
différentiel basé sur l’orientation sexuelle
peut être moralement requis. Ainsi les lois
protégeant le mariage hétérosexuel peuvent être
considérées comme une discrimination juste et
nécessaire pour protéger l’institution du
mariage et de la famille.
3- D’autres opinions théologiques
Au-delà de ces documents et de réactions qui ont
pu apparaître blessantes et inappropriées, des
pasteurs ont cherché à accompagner des personnes
homosexuelles chrétiennes avec discernement,
compassion et discrétion. Des théologiens ont
cherché à proposer un message dont le langage
soit audible aux chrétiens et chrétiennes de
notre temps. Ils ont cherché à répondre à des
questions épineuses telles que : Que dire à ceux
et celles qui sont engagées dans une vie de
couple? Est-il possible de tenir un autre
langage que le compromis entre une attitude
d’accueil et une condamnation des actes
homosexuels? Peut-on donner aux actes
homosexuels une qualification morale autre
qu’« intrinsèquement désordonnés » ? Que faire
de cette capacité d’aimer qui est orientée vers
une personne de même sexe? Comment développer
une anthropologie chrétienne qui tienne compte
des découvertes des sciences humaines et qui
prenne davantage en considération la diversité
des homosexualités?
Certains théologiens ont tenté de juger les
actes homosexuels autrement que sous l’angle de
la loi naturelle ou de la formule
d’intrinsèquement mauvais; ils voulaient ainsi
répondre aux requêtes d’homosexuels chrétiens
déchirés intérieurement et incapables de
correspondre à l’idéal d’abstinence proposé par
l’Église. Étant donné la limite de l’article, je
ne présenterai que le point de vue de deux
théologiens et d’une théologienne américains:
Charles Curran, Philip Keane, et Lisa Sowle
Cahill. Je présenterai leur pensée telle qu’ils
l’ont exprimée dans les années quatre-vingt.
Ces trois théologiens n’ont pas affirmé que
l’activité homosexuelle dans un style de vie
homosexuel est une alternative moralement neutre
au mariage et à la vie de famille, ou que l’acte
homosexuel devrait être considéré comme
moralement neutre ou acte indifférent. Ils ne
nient pas l’idéal d’une relation exclusive et
permanente de l’amour hétérosexuel procréateur.
En reconnaissant que certaines personnes
homosexuelles ne peuvent être réorientées vers
l’hétérosexualité et ne font pas l’expérience
d’un appel au célibat, ces théologiens proposent
que, sous certaines circonstances, c’est-à-dire
dans le cadre d’une relation mutuelle aimante et
durable, les actes homosexuels ne sont pas
nécessairement mauvais; au contraire ils peuvent
être moralement justifiés et acceptables.
Charles A. Curran[x]
appuie sa position sur ce qu’il appelle une
théorie du compromis. Dans un monde idéal,
l’activité homosexuelle serait mauvaise. Mais
dans la situation d’un monde marqué par le
péché, ce qui est l’état du monde actuel, l’acte
homosexuel peut être acceptable, du moins dans
le cadre d’une union stable et amoureuse. La
raison en est que les actes homosexuels d’une
personne foncièrement homosexuelle sont
enracinés dans sa structure psychique
homosexuelle. Et la structure psychique d’une
personne homosexuelle foncière est un des effets
du péché du monde.
Pour Philip S. Keane[xi],
les actes homosexuels dans le cadre d’une union
stable et aimante ne sont pas un mal moral
objectif mais un mal pré-moral. Le mal pré-moral
implique un manque d’ouverture à la procréation
et à la complémentarité qui sont présentes dans
le mariage hétérosexuel. Ce mal pré-moral ne
devient pas mal moral dans le cadre d’une
relation d’amour et de fidélité car l’acte
homosexuel est accompli dans une relation
responsable et contient le bien proportionné de
contribuer à la croissance et à
l’accomplissement des partenaires.
Lisa Sowle Cahill[xii],
quant à elle, utilise l’argument de l’exception
à la règle. La norme ou règle demeure l’activité
sexuelle responsable advenant dans le cadre
d’une relation hétérosexuelle d’amour et
d’engagement ouverte aux enfants. Cependant
certaines circonstances peuvent apporter une
exception à la règle. Le mariage hétérosexuel
est le contexte normatif pour les actes sexuels
pour les chrétiens. Mais il est possible de
juger les actes sexuels dans d’autres contextes
considérés comme non normatifs mais
objectivement justifiables dans des situations
exceptionnelles. Et le cadre d’une union
amoureuse et stable de personnes foncièrement
homosexuelles peut être considéré comme une
situation exceptionnelle.
Tenant une position beaucoup plus radicale, le
théologien et philosophe John J. Macneil[xiii]
, un ancien jésuite expulsé de sa congrégation
en 1987, rejette la notion que l’hétérosexualité
est normative. Il se base en cela sur les
sciences humaines qui considèrent la personne
humaine dans l’optique d’une liberté créatrice
de soi et non comme une essence statique. Selon
lui, les relations homosexuelles (avec
engagement) sont potentiellement bonnes et les
mêmes règles devraient s’appliquer tant aux
actes homosexuels qu’aux actes hétérosexuels. Ce
qui est immoral, c’est l’acte irresponsable, qui
exploite et détruit le bien de chaque
partenaire. Car c’est l’amour qui est la norme
de la sexualité, non la procréation.
Conclusion
Que peut-on tirer comme conclusions de ce court
survol de l’apport des sciences humaines et de
la position officielle de l’Église dans le débat
sur l’homosexualité?
Si l’Église doit, plus que jamais, être à
l’écoute des découvertes des sciences humaines
et en tenir vraiment compte dans son
enseignement sur l’homosexualité, elle doit
garder tout autant un esprit critique et inviter
les personnes homosexuelles à découvrir dans son
recours à une longue Tradition et à la Parole de
Dieu ce qui est à la fois source
d’épanouissement et appel au dépassement.
Un des enjeux importants auxquels fait face le
discours officiel se situe davantage au niveau
du langage, du ton et de la formulation. Il ne
sert à rien de commencer par des interdictions
qui rebutent les fidèles et masquent le souci
d’accueil de la personne homosexuelle. Il faut
éviter de stigmatiser l’orientation affective et
sexuelle de qui que ce soit. A ce titre, le
message pastoral des évêques des États-unis aux
parents d’enfants homosexuels est fort inspirant
et respectueux de la condition homosexuelle.
« Notre message porte, écrivent les évêques
américains, sur l’acceptation de vous-mêmes, sur
votre foi et vos valeurs, sur vos questions et
sur tous vos combats actuels; il porte sur la
reconnaissance de l’amour de votre enfant comme
don de Dieu et la reconnaissance de la vérité de
la Révélation »[xiv].
On ne peut que saluer l’évolution positive qui
s’est faite dans les dernières décennies dans
les mentalités et les attitudes à l’égard des
personnes homosexuelles. La reconnaissance des
valeurs dont leurs projets de vie ou de couple
sont porteurs – valeurs de l’estime de soi, de
l’entraide, du respect d’autrui, de la tendresse
et de la fidélité, par exemple – a rendu la vie
des personnes homosexuelles non seulement moins
insupportable mais aussi plus agréable.
Cependant il est difficile de contourner, dans
la tradition judéo-chrétienne et l’anthropologie
qu’elle comporte, l’affirmation de l’asymétrie
constitutive qui existe entre l’hétérosexualité
et l’homosexualité. Il faut reconnaître que « le
couple homosexuel n’entretient pas, par
définition, la même relation que le couple
hétérosexuel à la symbolique fondamentale qui
constitue la sexualité humaine »[xv],
à savoir la différenciation sexuelle et
l’altérité irréductible qu’elle désigne.
Les personnes homosexuelles ne peuvent esquiver
la question que leur pose le fait conjugal et
parental constitutif de l’humanité. Comme le
souligne Müller, « le langage de l’asymétrie
n’implique pas une disqualification éthique de
l’homosexualité comme orientation et comme
comportement. Il la soumet seulement à
l’évaluation critique d’une norme
anthropologique incontournable, par rapport à
laquelle l’homosexualité nous apparaît
effectivement comme une dérogation, et en ce
sens, comme anormative »[xvi].
Mais cela soulève la question du rapport de
l’altérité à la conjugalité, et à toute
conjugalité. Comme l’écrit si bien Soeur
Véronique Margron, « tout couple est invité à se
demander dans quelle mesure sa relation d’amour
sème de la confusion ou crée de l’unité, à
l’intérieur ou à l’extérieur du couple. Il est
des couples hétérosexuels qui ne respectent
guère ce rapport à l’altérité, tels ceux qui se
construisent sur trop de ressemblances entre le
conjoint et le père ou la mère, ou bien ceux où
les parents entretiennent des relations d’objet
avec leurs enfants...En ce qui concerne
l’homosexualité, l’enjeu est de relier ce
travail de l’altérité à la différence
fondamentale des sexes. Qu’est-ce qui va
permettre, dans un amour de personnes
homosexuelles – où donc la ressemblance de fait
est présente – de faire droit au travail
d’altérité? »[xvii]
Parler du rapport à l’altérité nous ramène au
coeur de l’éthique dont la question commune et
universelle est celle de la juste relation à
autrui et de l’humanisation des personnes.
Au-delà de la différence des sexes ou de
l’orientation sexuelle, il s’agit de faire
advenir le sujet dans son ouverture aux autres
et à l’Autre, dans ses relations avec tous les
autres sujets humains. Toute personne, qu’elle
soit homosexuelle ou non, est confrontée à
l’exigence éthique de la réalisation de soi dans
l’ouverture à l’autre et dans la recherche du
Sens. Cela présuppose une éthique qui prend en
réelle considération la personne concrète, avec
ses valeurs, ses plans de vie, ses espoirs et
aussi ses réelles capacités. Cette éthique
n’écarte pas le problème de l’articulation entre
les principes et les actes. Mais elle essaie de
tenir compte à la fois des situations marquées
par le manque et l’imperfection de la condition
humaine, de l’appel au dépassement et de la
réalisation plénière de soi. Il s’agit en
d’autres mots d’une éthique qui maintient en
tension le souhaitable humain intégral et
l’effectivement possible, laissant l’espace pour
un cheminement et une croissance. Et dans ce
travail, l’être humain n’est pas laissé à
lui-même. Il peut compter sur la lumière et la
force de l’Esprit.
On lira avec
intérêt l’article de Sidney CALLAHAN,
«Homosexuality,
Moral Theology, and Scientific Evidence»,
in Patricia Beattie JUNG, with Joseph
Andrew CORAY, Editors, Sexual
Diversity and Catholicism - Toward the
Development of Moral Theology,
Collegeville, Minnesota: The Liturgical
Press, 2001, p. 201-215.
[ii]Voir
Anatralla, Tony, Le sexe oublié,
Flammarion, 1990. Et aussi du même
auteur: Non à la société dépressive,
Paris, Flammarion, 1993.
[iii]
Consulter les textes de Jacques
CLOUTIER, «Le
changement d’orientation sexuelle chez
l’homosexuel masculin»,
Revue québécoise de psychologie,
vol.3, n.2., 1982, p.2-12; Jacques
CLOUTIER et Suzanne RENAUD,
«Relation au
père, identité et homosexualité»,
Revue québécoise de psychologie,
vol 16, n. 3, 1995
[iv]
Jules BUREAU, «L’intimité
et l’identité sexuelle: une approche
existentielle»,
Revue sexologique, vol. 3, n. 1,
1995, p.17.
[v]
Cf. Th. R. CLARK, The American
Journal of Psychoanalysis, n. 35, p.
163-168 ( 1975), cité dans THÉVENOT,
Xavier, Homosexualités masculines et
morale chrétienne, Cerf, Paris,
1985, p. 36. On lira à profit le
chapitre VI du livre de Thévenot,
chapitre qui porte sur l’étiologie de
l’homosexualité, sur ses désignations et
ses répercussions.
[vi]
Pour cette partie, nous nous inspirons
grandement de l’article de Isiaah
CRAWFORD and Brian D. ZAMBONI,
«Informing the
Debate on Homosexuality: The Behavioral
Sciences and the Church»,
in JUNG AND CORAY, Sexual Diversity
and Catholicism, p. 216-251
[vii]Dénonciation
faite par Caroline Éliacheff dans
Famille chrétienne, no.1503, 4-10
novembre 2006, p. 27
[viii]Voir
Dossier La revendication d’homoparentalité,
Famille chrétienne, no 1503 - du
4 au 10 novembre 2006, p.26.
[ix]
La pensée officielle de l’Église sur
l’homosexualité est exprimée
principalement dans les documents
suivants: «Déclaration
sur certaines questions d’éthique
sexuelle» (
Persona humana), Congrégation pour
la Doctrine de la foi, 29 décembre 1975;
«Orientations
éducatives sur l’amour humain»
Congrégation pour l’éducation
catholique, 1 novembre 1983;«Lettre
aux évêques sur la pastorale des
personnes homosexuelles»,
Congrégation pour la Doctrine de la foi,
1 octobre 1986; Le Catéchisme de
l’Église catholique, promulgué par Jean
Paul II en 1992, texte français publié
le 8 décembre 1992; «Vérité
et signification de la sexualité humaine»,
Conseil pontifical pour la famille, 8
décembre 1995; «Au
sujet des propositions de loi sur la
non-discrimination des personnes
homosexuelles»,
Congrégation pour la Doctrine de la foi,
23 juillet 1992.
[x]Cf.
Charles A. CURRAN, Critical Concerns
in Moral Theology, Notre Dame:
University of Notre Dame Press, 1984. On
retrouve aussi la pensée de Curran dans
deux autres livres: Catholic Moral
Theology in Dialogue, Notre Dame:
University of Notre Dame Press, 1976, p.
184-219 et Transition and Tradition
in Moral Theology , Notre Dame:
University of Notre Dame Press, 1979, p.
59-80
[xi]
Cf. Philip S. KEANE, Sexual Morality:
A Catholic Perspective, New York/Ramsey/Toronto:
Paulist Press, 1977, p. 85-90
[xii]
Lisa SOWLE CAHILL,
«Moral Methodology: A Case
Study», in
Robert NUGENT (ed), A Challenge to
Love Gay And Lesbian Catholics in the
Church, New York: Crossroad, 1983,
p. 78-92
[xiii]
John J. MACNEIL, The Church and the
Homosexual, 3ième
édition, Revisée et augmentée, Boston:
Beacon Press, 1988
[xiv]
«Always our Children»
«Ils sont
toujours nos enfants»,
Conférence américaine des évêques
catholiques, 10 septembre 1997, En
français dans La Documentation
catholique, 16 novembre 1997, n.
2170.
[xv]
Denis MULLER, «L’éthique
homosexuelle: un défi à l’éthique
chrétienne traditionnelle»,
in Guy LAPOINTE et Réjean BISAILLON,
(sous la direction de), Nouveau
regard sur l’homosexualité Questions
d’éthique, Editions Fides, 1997, p.
30
[xvi]Denis
MÜLLER, «L’éthique
homosexuelle: un défi à l’éthique
chrétienne traditionnelle»,
p.32
[xvii]Véronique
MARGRON, «Le
discours magistériel demeure cohérent»,
in Claire LESEGRETAIN, Les chrétiens
et l’homosexualité,
L’enquête, Presses de la
renaissance, Paris, 2004, p. 170.
[
RETOUR
]
|