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Le testament spirituel de Jean-Paul Lefebvre  (homélie)
Jacques Grand’Maison

 

 


 

Des amours, des engagements, des amitiés qui ont traversé toute sa vie, avec la modestie d’un sacré bon disciple de Jésus de Nazareth et de son Évangile.

Une foi robuste, intelligente doublée d’un humanisme inspirant et attachant. Une solide posture laïque et séculière qui n’a cessé de défendre et de promouvoir des rapports pertinents entre la culture moderne et le christianisme.

Des ouvrages éclairants fondés sur sa riche expérience sociale, éducative, politique et ecclésiale.

Des combats nécessaires pour des débats de fond dans une institution qui depuis un bon moment s’y refuse. Quelque chose ici qui rappelle les affrontements cruciaux entre Paul et Pierre au début de l’Église. Mais surtout une dynamique qui tient de l’importante tradition prophétique inspiratrice de tous les renouveaux historiques de l’Église.

Un bon serviteur de la liberté, surtout celle de la conscience et celle de la foi. Et oui, la conscience humaine n’est-elle pas le sanctuaire où Dieu lui-même n’y entre que sur notre invitation.

Et cette autre conviction : selon Jésus de Nazareth et aux yeux de Dieu, ce n’est pas d’abord la religion qui démarque les êtres, mais leur humanité ou leur inhumanité. Conviction qui amène le chrétien à cheminer avec tous ceux, croyants et incroyants qui travaillent à l’humanisation dans toutes ses dimensions.

Et sa tendresse qui a fait de lui, au quotidien, un sacré bon époux, un père très présent et attentif, et un merveilleux grand-père.  Comment ne pas célébrer ici Marie-Berthe. Elle est du meilleur cru de la femme moderne et une formidable éducatrice. Une famille réussie quoi!

Tel est, me semble-t-il un écho au testament spirituel de Jean-Paul.

Nous sommes ici de toutes les postures religieuses ou humanistes. Mais nous avons en commun la même condition de base face aux rapports entre la vie et la mort. Du bord de la mort on ne mesure pas la vanité de la vie, mais sa grandeur, sa beauté, sa gravité.

Nous sommes aussi, ici, dans une église chrétienne porteuse d’une parole particulière, singulière qui bien comprise, n’a rien d’un monopole de la vérité. On ne possède pas la vérité, on a besoin de la vérité des autres. Il en est ainsi de Dieu autre qui nous a risqués libres pour une alliance offerte gratuitement à notre liberté, de plein pied avec Lui. Il a voulu être une parole parmi les nôtres. Quelle leçon pour ceux qui absolutisent leur religion, leur morale ou leur dogme qu’il soit religieux ou laïque.

Permettez-moi de citer ici un témoin de ceux qu’on appelle des incroyants, des agnostiques ou des athées. Disons d’abord que ces nominations négatives me semblent injustes. Et encore plus aujourd’hui où un nombre grandissant de nos contemporains veulent aller au bout de leur humanité jusque dans ses profondeurs spirituelles, sans religion ou croyance en Dieu.

Je suis entrain de lire le dernier ouvrage d’un philosophe athée que j’estime beaucoup.  Il s’agit d’André Comte Sponville et de son livre qui s’intitule L’esprit de l’athéisme.

Cet extrait du livre donne un sens émouvant et pertinent à ce que nous sommes entrain de vivre dans cette cérémonie d’adieu.

« Ce que la religion chrétienne apporte, lorsqu’on a perdu un être cher, ce n’est pas seulement une consolation possible; c’est aussi un rituel nécessaire. Une veillée funèbre, une oraison, des chants, des prières, des symboles, des attitudes, des rites, des sacrements.  On n’enterre pas un homme comme une bête.  On ne le brûle pas comme une bûche. Le rituel chrétien marque cette différence, il la souligne, il la confirme. Et oui, le christianisme humanise la mort et la civilise (et l’ouvre sur un horizon de sens et chez les croyants chrétiens, sur Dieu) ».

Le respect de ce philosophe athée pour nous chrétiens devrait nous inviter à mieux comprendre et accueillir la plausibilité de sa propre option. Et oui, il y a aussi de la vérité hors de chez soi. Je pense que Jean-Paul signerait ce propos.

Mais revenons au testament spirituel de Jean-Paul.

Dans la foulée de l’Évangile de ce matin, il y a d’autres perles de son testament.

« Je ne vous quitte pas, j’arrive sur l’autre rive dans les bras des miens qui m’ont précédé. Je serai votre pied-à-terre sur la rive de l’éternité.  Et je veillerai sur vous qui êtes sur la rive du temps; c’est un des plus beaux cadeaux que le Dieu du Ressuscité nous a fait.  Bien sûr, c’est là un grand mystère. Mais quelle espérance inestimable! »

Pour nous chrétiens, la mort c’est un peu comme la lampe qui s’éteint quand se lève un nouveau jour. Et le chrétien altruiste qu’est Jean-Paul ajoute ceci : « Quand on quitte cette terre il ne reste que ce que l’on a donné. »

En terminant je vais évoquer des symboles seuls capables d’exprimer l’indicible de l’âme humaine et aussi de la foi.

D’abord Paul Éluard et puis François Mauriac.

La nuit n’est jamais complète.

Il y a toujours au bout du chagrin

une fenêtre ouverte,

une fenêtre éclairée.

Il y a toujours un rêve qui veille,

désir à combler, faim à satisfaire.

Un cœur généreux

Une main tendue

Une main ouverte

Des yeux attentifs

Une vie, la vie à partager.

Peut-on mieux dire notre foi en celui qui seul peut nous entraîner au-delà de la mort, de nos deuils inconsolables.

Dans une société où tout se joue à court terme, dans une culture narcissique de l’individu qui pense et agit comme s’il n’y avait rien avant lui et après lui, il est bon de se rappeler cette pensée chrétienne de François Mauriac.

«Nous sommes libres de lutter contre le sommeil de la mémoire et de l’oubli … Dieu nous a donné la grâce de ressusciter en nos âmes la présence de ceux qui dans nos vies ont été un sang chaud, un cœur brûlant, aimant et aimé …»

Nous sommes d’une tradition charnelle et spirituelle qui traite de la naissance et de la mort,
Du pain et du vin,
De l’angoisse et du désir,
De l’homme et de la femme,
De la justice et de l’amour
Comme des constituants sacrés
De la vie et de la conscience humaine,
Comme des traces fulgurantes
De l’esprit de Dieu qui, au matin du monde,
Nous a inspiré un souffle, un élan qui
Cogne toujours à notre vœu d’immortalité …

Avec le fol amour entêté des nôtres, de notre coin de terre, et de l’arbre de vie que nous y avons planté, redisons-le :

Cette parole souvent confuse que nous murmurons dans la nuit de notre plus intime mystère
Ce cœur silencieux qui est le nôtre avec ses cris étouffés quand il éclate de peine
Ce visage obscur de notre plus secrète aventure intérieure en quête de sens et d’espoir
Tout cela appelle le jour et la lumière à la source comme à l’horizon de nos courages, de nos amours, de nos abandons, de nos re-partances, envers et contre tout.

Mais tu le sais, Seigneur, notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il se repose en toi et en ces êtres à travers qui tu nous as aimés.

Mon cher Jean-Paul, que Dieu te garde au milieu des tiens. Veille sur eux.

Et nous tes amis et tes collègues
Longtemps, longtemps après ta mort
Nous dirons, non tu n’es pas mort
Six pieds sous terre, tu frères encore.


 

 

 

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