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Les tenants et opposants au suicide
assisté débattent depuis plus de 50 ans. Les
premiers se prononcent au nom de l’inaliénable
liberté humaine, de la dignité et de la compassion
devant des souffrances insupportables; les seconds
mettent surtout en avant le caractère sacré de la
vie et les risques d’abus, particulièrement à
l’endroit de personnes vulnérables. Prendre parti
n’est pas chose simple, le présent débat en est la
preuve.
Marcel Boisvert
L’auteur a été médecin en soins
palliatifs à l’hôpital Royal Victoria.
Les esprits s’échauffent aussitôt posée la question :
« Êtes-vous pour ou contre le suicide assisté? »
Mais pour peu qu’on demande : « Existe-t-il des
situations où celui-ci se justifie? », la plupart
répondent par l’affirmative, y inclus des
éthiciens de renom comme David Roy. En fin de
compte, dans une société aussi pluraliste que la
nôtre, la solution est à chercher du côté du
juridico-politique.
Des lois contradictoires
Les lois canadiennes en ce domaine sont contradictoires.
Le « caractère sacré de la vie » en est l’élément
central. En son nom, on interdit le suicide
assisté tout en cautionnant 100 000 avortements
par année. Or, toutes les traditions admettent le
caractère quasi sacré des dernières volontés des
êtres humains. Que peut-il y avoir de plus sacré
que la dernière volonté d’un mourant affligé
d’insupportables souffrances et qui implore qu’on
devance le moment de sa mort de quelques jours ou
de quelques semaines?
La loi accuse d’homicide volontaire quiconque pratiquerait
le suicide assisté. Les mots « tuer »,
« meurtre », « homicide » signifient ôter la vie
de manière violente (de violare : violer),
c’est-à-dire « contre la volonté de ». Or, cet
élément est absent du suicide assisté.
On emprisonne ainsi, au même titre, un tueur à gage et une
personne ayant posé un geste altruiste motivé par
la compassion. De fait, le législateur ne cache
pas son inconfort face à sa propre loi en
n’enquêtant pas, même quand elle est défiée
ouvertement comme dans le cas de madame Rodriguez,
en 1997. Une loi qu’on n’ose faire respecter ne
doit-elle pas être modifiée?
L’opinion publique
La société évolue généralement plus rapidement que ses
lois. Les sondages témoignent de l’augmentation
croissante depuis 30 ans du nombre de personnes
favorables à des pratiques réglementées. Ces
dernières années, plus de 80 % des répondants se
sont prononcés en faveur d’une reconnaissance
légale de la liberté de choix face à la mort.
Cette évolution de l’opinion publique se reflète
dans l’opinion de quatre des neuf juges de la Cour
suprême, dont le juge en chef, émise dans le cas
de madame Rodriguez. Se déclarant favorables à la
demande d’une aide au suicide, ils ont conclu
qu’il est injuste et cruel d’imposer à des
mourants, contre leur gré, une période indéfinie
de souffrance insupportable; que notre société n’y
trouve aucun intérêt; que les risques invoqués,
hypothétiques, n’apparaissent pas inévitables; et,
donc, que la rigueur de la loi est excessive.
Plus de dix années d’euthanasie tolérée puis légalisée aux
Pays-Bas démontrent qu’il n’y a pas eu
d’accroissement débridé de la pratique, le nombre
étant demeuré stable au cours des dernières
années. Aucune suspicion d’abus envers des
personnes vulnérables n’a été décelée. Les
familles des malades euthanasiés ont vécu plus
facilement leur deuil. L’organisation des soins
palliatifs a connu un essor remarquable,
contrairement à l’effet dissuasif anticipé. En
fait, la véritable pente dangereuse est
l’invitation sournoise à contourner la loi que
constitue l’absence d’une voie alternative
légitime offerte aux victimes de souffrances
intolérables.
Au-delà des règles
Une juste tradition veut que l’exception confirme la
règle. Ces quelques malades qui demandent l’aide
au suicide méritent une considération unique, dont
la description des détails scabreux mais
essentiels de leur condition : cloués au lit, leur
corps décharné, parfois affreusement mutilé,
défiguré, baigné d’excréments détournés de leur
cours normal, leurs facultés à peine l’ombre de ce
qu’elles étaient… sous les regards de leur famille
éplorée. Quand toutes les règles sont dépassées,
que même la sédation terminale est inappropriée,
c’est le cœur qui doit dicter l’action. Encore
faut-il que la loi accorde au juge la latitude
pour compatir, le devoir du médecin étant de
servir les malades, non de faire respecter la loi
ni d’imposer ses vues.
L’enseignement des soins palliatifs doit être activement
promu à l’université; des niveaux d’expertise
doivent être définis et les candidats dûment
accrédités par les autorités compétentes; une
responsabilité déontologique d’accéder à cette
expertise doit être décrétée. L’expertise
canadienne accumulée en soins palliatifs, depuis
30 ans, démontre qu’il est possible d’organiser,
sans risque d’abus, une approche
multidisciplinaire permettant d’offrir le suicide
assisté sur demande avec professionnalisme et
compassion, à ces quelques malades dont la
souffrance est exceptionnelle.
Hubert Doucet
L’auteur est professeur au
Programme de bioéthique de l’Université de
Montréal.
Lorsque, dans une discussion entre amis ou à l’occasion
d’une intervention publique, j’indique ma forte
opposition à la décriminalisation de l’aide au
suicide, je lis aussitôt la déception sur le
visage de plusieurs de mes interlocuteurs. Il a le
cœur dur celui qui refuse à un ami, un proche, un
patient, la demande suppliante qu’il lui adresse
de l’aider à mettre un terme à ses jours! Le
principe du respect de la vie doit-il être à ce
point inhumain?
Des soins palliatifs inadéquats
De mes échanges avec les médecins et autres soignants qui
abordent la question des cas exceptionnels, j’ai
appris que ces derniers le sont rarement. Ces
situations représentent plutôt le lot quotidien de
la médecine moderne. Celle-ci a permis des
avancées et des victoires importantes dont il faut
se réjouir, mais qui obligent des malades à vivre
une vie de souffrances tant les exigences du
traitement peuvent être difficiles à supporter. La
médecine ne remporte que des demi-victoires; le
cancer, entre autres, est devenu une maladie
chronique, tout comme le sida ou la sclérose
latérale amyotrophique, pour ne prendre que ces
exemples. Après des luttes épuisantes, des
rémissions et des rechutes, le malade doit un jour
s’avouer vaincu et le médecin annonce qu’il n’y a
plus rien à faire. Que seront alors les derniers
jours, les dernières semaines ou même les derniers
mois de ces personnes épuisées par la lutte et de
plus en plus impuissantes?
En acceptant l’aide au suicide comme une réponse à la
souffrance du patient, la médecine fait sans doute
preuve de compassion. Son humanité la fait alors
échapper à la critique de n’être que volonté de
puissance. Du même coup, elle évite de se poser
une question fondamentale qu’elle devrait regarder
en face : pourquoi une médecine si fière de ses
réalisations en arrive-t-elle à faire souffrir
autant les gens qu’elle prétend sauver? Pourquoi
les laisse-t-elle dans un tel état?
Le développement des soins palliatifs a permis de faire
des pas de géant dans le contrôle de la douleur,
douleur qui peut être causée tant par l’évolution
naturelle de la maladie que par les
extraordinaires efforts de la médecine de
prolonger la vie des malades. Si, dans plusieurs
secteurs de la médecine, les soignants se soucient
de plus en plus de prévenir la douleur des
patients, il n’en demeure pas moins que, malgré
tous les rapports et tous les discours officiels,
de nombreux patients qui approchent de la fin de
vie n’arrivent pas à trouver des soins palliatifs
appropriés. Ne mettons-nous pas les patients en
situation de demander l’aide au suicide?
Une souffrance sans douleur
La question se pose d’autant plus que maîtriser la douleur
ne constitue qu’un élément du problème de la
souffrance. L’expérience des soins palliatifs fait
souvent naître une situation paradoxale : la
réussite du contrôle adéquat de la douleur place
le patient devant sa souffrance, celle même de
durer en état de maladie dont la seule issue est
la mort. En contrôlant la douleur sans se soucier
d’adoucir la souffrance, les patients atteints de
maladies incurables vivent un état qu’ils
considèrent indigne d’un être humain. La
souffrance de mourir peut devenir encore plus
insupportable que la douleur de la maladie. Elle
est d’un autre ordre que la douleur et peut-être
même non médicalisable. Quel est le devoir d’une
société face à cette situation? Comment aider la
personne souffrante à sortir de l’impasse dans
laquelle elle est enfermée? L’aider à mettre un
terme à sa vie ne l’empêche-t-elle pas de se
regarder en face pour se demander ce qu’elle peut
faire pour humaniser ce qui apparaît tellement
contre nature? Décriminaliser l’aide au suicide
constituerait sans doute le meilleur moyen
d’éviter d’aborder ces questions de fond.
Autoriser l’aide au suicide ne conduirait pas, me
fait-on remarquer, à mettre à mort tous les sujets
souffrants puisque seuls les sujets aptes
pourraient le demander. Et qu’en est-il alors de
tous ces enfants et ces majeurs inaptes dont la
souffrance est immense? Le respect de l’autonomie
oblige ici à la discrimination.
Il est vrai que certaines situations sont inhumaines.
Avant de les reconnaître comme exceptionnelles,
peut-être faudrait-il se demander pourquoi les
avons-nous rendues inhumaines? L’aide médicale au
suicide me paraît une solution boiteuse à un vrai
problème.
(Revue
Relations, juin 2005)
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