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Un visiteur du site nous a fait parvenir ses
réflexions sur un sujet délicat, difficile à
débattre en Église, mais qui préoccupe nombre de
nos contemporains. Nous vous invitons à nous faire
parvenir
vos réactions…
Suicide altruiste ?
Peut-on penser à se suicider par altruisme ? À cette
question, je réponds par l'affirmative.
J’ai assisté mon père dans ses derniers moments. Ce
fut pénible. Il lui arrivait de ne plus me
reconnaître, il avait parfois peur de celui qu’il
voyait dans son miroir et qui était… lui. Je passe
vite sur les trois derniers mois passés à
l’hôpital. Et sa fin douloureuse malgré la
morphine.
Maintenant, ma femme et moi avons la charge de ma
belle-mère qui aura 103 ans en juillet. Elle a
toujours refusé la maison de retraite et nous nous
sommes refusé à aller contre sa volonté. Elle vit
donc dans son appartement. Nous avons mis en place
tout un dispositif : aide-ménagère, infirmière
tous les jours pour sa toilette, collier-alarme en
cas de chute, gardes de nuit.
Ce qui veut dire qu’il nous arrive d’être alertés
parce qu’elle est tombée (sans fracture). Nous
nous précipitons : malheureusement, je ne peux
plus la relever, elle est trop lourde et mes
lombaires sont fragiles. J’ai dû faire, une fois,
appel aux pompiers. J’ai eu droit à un sermon :
nous ne devions pas la laisser seule. La prendre
chez nous ? Notre maison ne se prêterait pas à un
tel hébergement et nous n’aurions plus d’intimité.
Ça veut dire aussi que nous nous absentons le moins
souvent possible, téléphone portable allumé. Nous
n’avons pas pris de vraies vacances depuis trois
ans. L’an dernier deux fois 5 jours grâce à la
complaisance de deux cousines de ma femme qui ont
bien voulu prendre le relais.
Ça veut dire enfin que chaque visite que ma femme lui
fait est l’occasion de plaintes et récriminations.
Tous les petits détails qui ont pu clocher sont
énumérés. On a beau être blindé, le moral en prend
un coup.
Je ne veux pas que mes enfants vivent ce que nous
vivons actuellement. Lorsque je sentirai
l’approche de la dépendance, je souhaite pourvoir
quitter cette vie. Le problème, c’est que ce n’est
pas si facile que ça. Je m’intéresse moins à
l’euthanasie – terme employé lors de maladies
incurables – qu’au suicide (assisté ou non). Je
profiterais mieux des années qui me restent à
vivre si je savais pouvoir y mettre un terme
lorsque je le jugerai bon.
Je ne parle pas du suicide du dépressif. J’envisage le
départ dans des conditions telles que je ne sois
plus à la charge de quiconque. Dans 15 ou 20 ans,
mes enfants auront droit à une retraite paisible
et non accaparée par les soins et les soucis que
nous pourrions leur infliger.
C’est en ce sens que le suicide peut être altruiste.
Je dirai même un acte d’amour.
Un tabou à lever : la fin de vie
Je ne crois pas que Dieu ait été à l’origine de la
rencontre de l’ovule et du spermatozoïde à
laquelle je dois ma naissance. Dieu n’est pas dans
les phénomènes biologiques.
Je ne crois pas non plus que Dieu soit le maître de la
mort et réside dans les tremblements de terre, les
éruptions volcaniques ou les ouragans.
Pas plus que je ne crois qu’il se loge dans les
désordres physiologiques qui affectent ma santé.
Il n’est ni dans le cancer, ni dans les artères
bouchées, ni dans les atteintes neurologiques.
Nous vivons dans le repos du septième jour, Dieu s’est
retiré et laisse aux lois physico-chimiques leur
autonomie. Il n’est pas le maître de notre destin.
Contrairement à ce que je lis dans certaines
nécrologies, ce n’est pas lui qui se plaît à
« rappeler à lui sa créature ».
Concrètement, cela veut dire que je me sens libre de
disposer de ma vie et de décider d’y mettre un
terme si celle-ci est pour mon entourage et
moi-même un fardeau, une souffrance inutile, une
mobilisation insensée de moyens médicaux.
Qu’on me comprenne bien ! Je ne parle pas d’euthanasie
– qui ne concerne que ceux pour lesquels la
médecine ne peut plus rien. Je parle d’auto
délivrance que je peux décider si les handicaps,
les misères de l’âge, les désordres physiologiques
me sont devenus insupportables. Auto délivrance
que je souhaite ailleurs que dans un hôpital et
qui resterait ma décision personnelle.
Mais, me dit-on, l’Église s’y oppose et combat toute
forme d’atteinte à la vie, laquelle serait sacrée.
Avec Hans Küng (Vie éternelle, pages 232 –
233), je pense que cette vision est erronée. On
peut être chrétien et partisan de l’auto
délivrance que j’évoquais. C’est du moins ma
conviction profonde. J’aime trop la vie pour
accepter qu’elle me soit retirée sans que je
puisse assumer cette fin (hors bien sûr accident
inopiné).
Où est le problème ? Il est dans les résistances de
l’Église qui impose à ses fidèles une totale
irresponsabilité face à la mort. « Nul ne connaît
le jour ni l’heure » objecte-t-on. Certes, je ne
maîtrise pas mon horloge biologique, j’ignore tout
de mon avenir à court et moyen terme. Mais je sais
que sortir de cette existence est pour moi la
dernière liberté.
Alors je me plais à rêver que des chrétiens qui
partagent mon analyse se fassent connaître et
qu’ensemble nous puissions constituer une sorte de
groupe de pression. Ou du moins que nous ne nous
sentions pas seuls. Que notre parole – hors du
magistère – puisse être entendue.
Toutes choses égales, le combat pour une fin de vie
librement décidée est de même nature que la lutte
pour la reconnaissance de la contraception. Je
n’ignore rien des oukases du Vatican, mais je
pense que la question que je soulève mérite
examen. Après tout, comme disent certains amis
allemands « Nous sommes l’Église ! » Et tant pis
si nous ne sommes qu’aux marges.
On aura compris, mais autant lever toute ambiguïté, je
ne parle pas du suicide des jeunes frappés par un
amour déçu, ni du chômeur en fin de droit qui se
sent exclu. Pas plus que je ne pense aux états
dépressifs auxquels il est le plus souvent
possible de remédier. C’est bien de la fin de vie,
lorsque l’âge est là, que je parle.
Peut-on être chrétien et adhérent à l’Association
pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) ?
Telle est la question qui me taraudait à la suite
d’un texte donné ici prônant l’euthanasie ou le
suicide assisté. Ma conviction est que
l’appartenance au christianisme n’est pas
incompatible avec la position que j’affirmais.
Allais-je me lancer dans une démonstration
forcément longue et circonstanciée ? Oserai-je,
moi qui ne suis pas théologien, m’aventurer dans
un domaine outrepassant mes compétences ? Or le
hasard me fait tomber sur quelques lignes du grand
théologien Hans Küng que je reproduis ici.
La vie humaine est un « don » de Dieu, certes.
Mais n’est-ce pas aussi, selon la volonté de Dieu,
une tâche pour l’homme ? La vie humaine est une
« création » de Dieu, certes. Mais selon l’ordre
du créateur, n’est-elle pas également
responsabilité de l’homme ? L’homme doit tenir
jusqu’au terme fixé. Mais quel terme est fixé ?
Une « restitution anticipée » de la vie serait,
dit-on, un refus de l’homme au don de Dieu. Mais
qu’est-ce qui est anticipé par rapport à une vie
physique ou/et psychique altérée ?
Plus loin :
Il ne faut poser en absolu aucune des trois visées
de l’euthanasie : prolongation de la vie,
apaisement des souffrances et sauvegarde de la
liberté, mais il faut les faire concorder.
Plus loin encore :
Nombre de théologiens moralistes ont naguère
interprété et rejeté le contrôle actif,
« artificiel », des naissances comme un refus de
la souveraineté de Dieu sur la vie, jusqu’à ce
qu’ils aient été obligés de reconnaître que le
commencement de la vie humaine a été lui aussi
laissé par Dieu à la responsabilité de l’homme (et
non à son arbitraire). Pourrait-on envisager que
la fin de la vie humaine soit, plus qu’on ne l’a
pensé jusqu’ici, laissée à la responsabilité (non
à l’arbitraire) de l’homme par ce même Dieu qui ne
veut pas que nous lui imputions une responsabilité
que nous pouvons et devons assumer nous-mêmes ? (in La vie éternelle, pages 233 et 234, Seuil, Paris,
1985).
J’aurais quelque scrupule à ajouter quelque chose à
ces lignes nuancées, mais claires dans leur
inspiration. On me rétorquera que l’auteur, expert
au concile Vatican II, a par la suite été malmené
par sa hiérarchie. Il ne répète pas aveuglément ce
que dit la doctrine officielle, mais il ose penser
par lui-même. On peut s’en réjouir. J’ajouterai
que Jean Kamp, prêtre actuellement à la retraite,
dénonce dans un livre lumineux ce qu’il appelle :
Ce grand silence des prêtres (éd. Mols).
Selon lui, la crise du christianisme vient
justement de ce que les clercs n’osent pas dire ce
qu’ils pensent vraiment. Il cite un de ses
confrères qui lui a dit : Cher ami, n’oublie
pas que dans le clergé il y a aujourd’hui trois
niveaux de pensée : celle qu’on développe tout
haut dans les homélies ou des conférences, celle
que l’on chuchote dans le petit cercle très
restreint des amis intimes, et, enfin, celle qu’on
ne dit qu’à soi-même (page 54).
Je n’oublierai pas Jacques Pohier qui a eu également
des problèmes avec sa hiérarchie à propos de son
livre Quand je dis Dieu (1977) et qui a
milité au sein de l’ADMD. Décidément, les croyants
peuvent être à l’aise au sein de l’ADMD pourvu
qu’ils n’aient pas peur d’oser parler selon leurs
convictions.
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