Culture et Foi > Dossiers > Mourir dans la dignité > Le droit de mourir dans la dignité

Le droit de mourir dans la dignité
Jean Beauté


 

Un visiteur du site nous a fait parvenir ses réflexions sur un sujet délicat, difficile à débattre en Église, mais qui préoccupe nombre de nos contemporains. Nous vous invitons à nous faire parvenir vos réactions

 

Suicide altruiste ?

Peut-on penser à se suicider par altruisme ? À cette question, je réponds par l'affirmative.

J’ai assisté mon père dans ses derniers moments. Ce fut pénible. Il lui arrivait de ne plus me reconnaître, il avait parfois peur de celui qu’il voyait dans son miroir et qui était… lui. Je passe vite sur les trois derniers mois passés à l’hôpital. Et sa fin douloureuse malgré la morphine.

Maintenant, ma femme et moi avons la charge de ma belle-mère qui aura 103 ans en juillet. Elle a toujours refusé la maison de retraite et nous nous sommes refusé à aller contre sa volonté. Elle vit donc dans son appartement. Nous avons mis en place tout un dispositif : aide-ménagère, infirmière tous les jours pour sa toilette, collier-alarme en cas de chute, gardes de nuit.

Ce qui veut dire qu’il nous arrive d’être alertés parce qu’elle est tombée (sans fracture). Nous nous précipitons : malheureusement, je ne peux plus la relever, elle est trop lourde et mes lombaires sont fragiles. J’ai dû faire, une fois, appel aux pompiers. J’ai eu droit à un sermon : nous ne devions pas la laisser seule. La prendre chez nous ? Notre maison ne se prêterait pas à un tel hébergement et nous n’aurions plus d’intimité.

Ça veut dire aussi que nous nous absentons le moins souvent possible, téléphone portable allumé. Nous n’avons pas pris de vraies vacances depuis trois ans. L’an dernier deux fois 5 jours grâce à la complaisance de deux cousines de ma femme qui ont bien voulu prendre le relais.

Ça veut dire enfin que chaque visite que ma femme lui fait est l’occasion de plaintes et récriminations. Tous les petits détails qui ont pu clocher sont énumérés. On a beau être blindé, le moral en prend un coup.

Je ne veux pas que mes enfants vivent ce que nous vivons actuellement. Lorsque je sentirai l’approche de la dépendance, je souhaite pourvoir quitter cette vie. Le problème, c’est que ce n’est pas si facile que ça. Je m’intéresse moins à l’euthanasie – terme employé lors de maladies incurables – qu’au suicide (assisté ou non). Je profiterais mieux des années qui me restent à vivre si je savais pouvoir y mettre un terme lorsque je le jugerai bon.

Je ne parle pas du suicide du dépressif. J’envisage le départ dans des conditions telles que je ne sois plus à la charge de quiconque. Dans 15 ou 20 ans, mes enfants auront droit à une retraite paisible et non accaparée par les soins et les soucis que nous pourrions leur infliger.

C’est en ce sens que le suicide peut être altruiste. Je dirai même un acte d’amour.

 

Un tabou à lever : la fin de vie

Je ne crois pas que Dieu ait été à l’origine de la rencontre de l’ovule et du spermatozoïde à laquelle je dois ma naissance. Dieu n’est pas dans les phénomènes biologiques.

Je ne crois pas non plus que Dieu soit le maître de la mort et réside dans les tremblements de terre, les éruptions volcaniques ou les ouragans.

Pas plus que je ne crois qu’il se loge dans les désordres physiologiques qui affectent ma santé. Il n’est ni dans le cancer, ni dans les artères bouchées, ni dans les atteintes neurologiques.

Nous vivons dans le repos du septième jour, Dieu s’est retiré et laisse aux lois physico-chimiques leur autonomie. Il n’est pas le maître de notre destin. Contrairement à ce que je lis dans certaines nécrologies, ce n’est pas lui qui se plaît à « rappeler à lui sa créature ».

Concrètement, cela veut dire que je me sens libre de disposer de ma vie et de décider d’y mettre un terme si celle-ci est pour mon entourage et moi-même un fardeau, une souffrance inutile, une mobilisation insensée de moyens médicaux.

Qu’on me comprenne bien ! Je ne parle pas d’euthanasie – qui ne concerne que ceux pour lesquels la médecine ne peut plus rien. Je parle d’auto délivrance que je peux décider si les handicaps, les misères de l’âge, les désordres physiologiques me sont devenus insupportables. Auto délivrance que je souhaite ailleurs que dans un hôpital et qui resterait ma décision personnelle.

Mais, me dit-on, l’Église s’y oppose et combat toute forme d’atteinte à la vie, laquelle serait sacrée.

Avec Hans Küng (Vie éternelle, pages 232 – 233), je pense que cette vision est erronée. On peut être chrétien et partisan de l’auto délivrance que j’évoquais. C’est du moins ma conviction profonde. J’aime trop la vie pour accepter qu’elle me soit retirée sans que je puisse assumer cette fin (hors bien sûr accident inopiné).

Où est le problème ? Il est dans les résistances de l’Église qui impose à ses fidèles une totale irresponsabilité face à la mort. « Nul ne connaît le jour ni l’heure » objecte-t-on. Certes, je ne maîtrise pas mon horloge biologique, j’ignore tout de mon avenir à court et moyen terme. Mais je sais que sortir de cette existence est pour moi la dernière liberté.

Alors je me plais à rêver que des chrétiens qui partagent mon analyse se fassent connaître et qu’ensemble nous puissions constituer une sorte de groupe de pression. Ou du moins que nous ne nous sentions pas seuls. Que notre parole – hors du magistère – puisse être entendue.

Toutes choses égales, le combat pour une fin de vie librement décidée est de même nature que la lutte pour la reconnaissance de la contraception. Je n’ignore rien des oukases du Vatican, mais je pense que la question que je soulève mérite examen. Après tout, comme disent certains amis allemands « Nous sommes l’Église ! » Et tant pis si nous ne sommes qu’aux marges.

On aura compris, mais autant lever toute ambiguïté, je ne parle pas du suicide des jeunes frappés par un amour déçu, ni du chômeur en fin de droit qui se sent exclu. Pas plus que je ne pense aux états dépressifs auxquels il est le plus souvent possible de remédier. C’est bien de la fin de vie, lorsque l’âge est là, que je parle.

 

Peut-on être chrétien et adhérent à l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) ?

Telle est la question qui me taraudait à la suite d’un texte donné ici prônant l’euthanasie ou le suicide assisté. Ma conviction est que l’appartenance au christianisme n’est pas incompatible avec la position que j’affirmais. Allais-je me lancer dans une démonstration forcément longue et circonstanciée ?  Oserai-je, moi qui ne suis pas théologien, m’aventurer dans un domaine outrepassant mes compétences ? Or le hasard me fait tomber sur quelques lignes du grand théologien Hans Küng  que je reproduis ici.

La vie humaine est un « don » de Dieu, certes. Mais n’est-ce pas aussi, selon la volonté de Dieu, une tâche pour l’homme ? La vie humaine est une « création » de Dieu, certes. Mais selon l’ordre du créateur, n’est-elle pas également responsabilité de l’homme ? L’homme doit tenir jusqu’au terme fixé. Mais quel terme est fixé ?

Une « restitution anticipée » de la vie serait, dit-on, un refus de l’homme au don de Dieu. Mais qu’est-ce qui est anticipé par rapport à une vie physique ou/et psychique altérée ?

Plus loin :

Il ne faut poser en absolu aucune des trois visées de l’euthanasie : prolongation de la vie, apaisement des souffrances et sauvegarde de la liberté, mais il faut les faire concorder.

Plus loin encore :

Nombre de théologiens moralistes ont naguère interprété et rejeté le contrôle actif, « artificiel », des naissances comme un refus de la souveraineté de Dieu sur la vie, jusqu’à ce qu’ils aient été obligés de reconnaître que le commencement de la vie humaine a été lui aussi laissé par Dieu à la responsabilité de l’homme (et non à son arbitraire). Pourrait-on envisager que la fin de la vie humaine soit, plus qu’on ne l’a pensé jusqu’ici, laissée à la responsabilité (non à l’arbitraire) de l’homme par ce même Dieu qui ne veut pas que nous lui imputions une responsabilité que nous pouvons et devons assumer nous-mêmes ? (in La vie éternelle, pages 233 et 234, Seuil, Paris, 1985).

J’aurais quelque scrupule à ajouter quelque chose à ces lignes nuancées, mais claires dans leur inspiration. On me rétorquera que l’auteur, expert au concile Vatican II, a par la suite été malmené par sa hiérarchie. Il ne répète pas aveuglément ce que dit la doctrine officielle, mais il ose penser par lui-même. On peut s’en réjouir. J’ajouterai que Jean Kamp, prêtre actuellement à la retraite, dénonce dans un livre lumineux ce qu’il appelle : Ce grand silence des prêtres (éd. Mols). Selon lui, la crise du christianisme vient justement de ce que les clercs n’osent pas dire ce qu’ils pensent vraiment. Il cite un de ses confrères qui lui a dit : Cher ami, n’oublie pas que dans le clergé il y a aujourd’hui trois niveaux de pensée : celle qu’on développe tout haut dans les homélies ou des conférences, celle que l’on chuchote dans le petit cercle très restreint des amis intimes, et, enfin, celle qu’on ne dit qu’à soi-même (page 54).

Je n’oublierai pas Jacques Pohier qui a eu également des problèmes avec sa hiérarchie à propos de son livre Quand je dis Dieu (1977) et qui a milité au sein de l’ADMD. Décidément, les croyants peuvent être à l’aise au sein de l’ADMD pourvu qu’ils n’aient pas peur d’oser parler selon leurs convictions.

 

 

 

 

[ RETOUR ]

 


 

 

© 2000-2001 - Le réseau Culture et Foi - culture_et_foi@videotron.ca