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Dans le cadre de la journée internationale de la
femme, le Comité
diocésain pour les femmes en Église de
l’archidiocèse de Moncton tenait son atelier de
ressourcement annuel le samedi 11 mars 2006.
L’archevêque de Moncton était présent, de même
qu’une dizaine de membres du clergé et quelques
centaines de laïques, hommes et femmes. L’atelier
comprenait une table ronde formée de quatre
invités, deux hommes et deux femmes.
Étant donné que nous nous en tenons trop souvent aux
réactions viscérales, je nous invite à faire un
voyage au-dessus des nuages. Question de voir les
choses d’une certaine hauteur. J’ai un très grand
respect pour l’Église catholique : je le dois
d’ailleurs largement à mes parents. En outre, mes
ancêtres sont chrétiens catholiques depuis
peut-être avant Charlemagne. L’Église catholique
n’est la propriété d’aucun pape, ni d’aucune
classe cléricale. Elle est la famille de Dieu sur
cette terre. Jésus a fondé son Église sur
l’expérience fraternelle et non sur la structure
hiérarchique. Ce sont des ecclésiastiques manquant
d’imagination ou craignant l’originalité
évangélique qui veulent réduire l’Église à une
institution hiérarchique. Ils sont incapables
d’imaginer comment des frères et des sœurs peuvent
vivre en communion sans se contrôler les uns les
autres.
Tout récemment, en traitant de la question de la réception
par les fidèles du Concile Vatican II, le pape
Benoît XVI a osé dire que, pour bien expliquer ce
concile, l’Église aurait besoin d’une nouvelle
herméneutique. L’herméneutique c’est la science de
l’interprétation des textes philosophiques et
religieux. À cette occasion, le pape a précisé que
nous avions besoin d’une herméneutique de la
continuité et non de la rupture. Or Mgr
Lefebvre et ses disciples, et même un grand nombre
de catholiques conservateurs qui rejettent
l’œcuménisme, la liberté religieuse, le missel
romain de Paul VI, etc., ont bien vu qu’au Concile
Vatican II, et aussi dans d’autres circonstances,
l’Église s’est exprimée de façon différente, voir
contradictoire, par rapport à ce qu’elle avait
déjà déclaré comme vérité définitive.
On ne me fera pas croire qu’entre Dignitatis humanae
(document de Vatican II sur la liberté religieuse)
et le Syllabus de Pie IX, il y ait une
suite ou un lien organique. On se rappellera que
Pie X affirmait solennellement qu’il fallait
croire que Moïse était l’auteur du Pentateuque
(les cinq premiers livres de la Bible) : cinquante
ans plus tard, Pie XII écrira qu’on ne peut plus
soutenir cette opinion étant donné l’état des
sciences bibliques des années 1950. La demande de
pardon de Jean-Paul II pour les fautes de l’Église
de jadis aurait été absolument impensable même
sous Pie XII. Quand j’étais séminariste
(1957-1960), on nous enseignait que les membres de
l’Église peuvent commettre des erreurs, mais
jamais l’Épouse immaculée du Christ. Je me
souviens d’avoir été passablement scandalisé en
lisant The Fair Bride de l’écrivain
britannique Bruce Marshall. Il y décrivait une
Église totalement dépassée et déphasée dans une
Espagne en pleine révolution.
Au cours de l’année dernière, un théologien américain qui
n’est pas persona grata au Vatican, John T.
Noonan, a publié un livre intitulé The Church
that can and cannot change. Il y relève les
principaux éléments qui ont fait l’objet de
changements parfois radicaux dans l’Église. Ainsi,
le prêt usuraire longtemps interdit fut finalement
autorisé; l’esclavage d’abord toléré, puis
finalement condamné; la liberté de conscience ou
la liberté religieuse longtemps refusée puis
reconnue à Vatican II; l’annulation des mariages
longtemps interdite et maintenant pratiquée depuis
Paul VI.
L’Église a une réelle difficulté à accepter le changement, à
voir le côté positif des choses et à s’expliquer
sur les changements qu’elle veut provoquer. Elle
n’a pas encore réussi à digérer le siècle des
lumières. Selon moi, elle a besoin de plus qu’une
science de l’interprétation de textes, elle a
aussi besoin d’une nouvelle épistémologie ou
théorie de la connaissance et de sa validité. En
effet, l’Église en tant qu’institution humaine vit
en pleine relativité, mais elle persiste à vouloir
s’exprimer en termes d’absolu comme si elle était
Dieu lui-même. Ainsi son concept de loi
naturelle est pratiquement incompris ou écarté
par la plupart des grands penseurs du jour. Elle
gagnerait à se trouver une meilleure façon
d’expliquer la réalité que celle d’Aristote et de
Thomas d’Aquin, puisque leurs explications
échappent au grand nombre. En plus d’une nouvelle
théorie de la connaissance, l’Église aurait aussi
besoin d’une meilleure théorie du langage, une
meilleure compréhension de la symbolique (qui
pourtant pullule dans nos textes scripturaires et
liturgiques) et des mythes. Les récits
mythologiques ne sont pas des contes de fées qu’il
faut mépriser : ce sont des récits qui expriment
symboliquement les grandes réalités de l’existence
humaine. Lisez Tobie de Drewerman et vous
verrez l’enseignement merveilleux qui en ressort
concernant la beauté et les exigences de la vie du
couple humain.
Vous auriez peut-être envie de me dire que nous sommes très
loin de notre sujet : je ne crois pas. L’Église
catholique est une société humaine totalement
organisée à partir du système patriarcal qui nous
vient de la nuit des temps. Aussi loin qu’on
puisse remonter, à part quelques rares exceptions
de sociétés matriarcales, l’ensemble des sociétés
humaines est patriarcal. Le patriarche est le
porteur de la semence, qui est à l’origine de la
vie. Il confie cette semence à la femme qui assure
la gestation de l’œuf fécondé. Quant au
patriarche, il assure la sécurité, le bien-être et
l’alimentation de sa famille : femmes et enfants.
Nos ancêtres sémites ont très vite découvert l’existence du
mal. L’ethnologue René Girard nous enseigne que la
vie humaine est fondée sur le mimétisme : nous
apprenons en imitant les autres. Or dans ce
contexte, il arrive très vite que deux individus
désirent le même objet. En vertu de la loi du plus
fort, il faut alors faire disparaître le plus
faible pour permettre au premier de jouir
pleinement de l’objet de son désir. Voilà pourquoi
plus la société humaine progresse et se développe,
plus elle a besoin d’interdits, de balises, de
lois pour organiser les rapports entre ses
membres. En ce sens, l’interdit de l’inceste est
sans doute le premier et le plus fondamental de sa
catégorie.
Dans la Genèse, nous constatons que les anciens penseurs
religieux juifs n’ont pas trouvé mieux que
d’attribuer à Ève la responsabilité de la première
désobéissance à Dieu et de l’entrée du mal dans le
monde. Cela pèsera lourdement sur toute la pensée
religieuse judéo-chrétienne. Ève avait été créée à
partir d’Adam pour être la compagne de celui-ci,
et voilà qu’elle en devient la perte. À cela
viendront s’ajouter les interdits concernant la
sexualité, souvent nécessaires pour toutes sortes
de raisons. La femme devient très vite une source
importante d’impureté rituelle. Il faudrait aussi
évoquer les interdits juifs reliés au sang, mais
je n’en dirai pas plus pour ne pas nous étendre
inutilement. (Il serait utile de mettre en
parallèle avec la femme « danger » la Vierge
Marie, Mère de Dieu, qui dans certaines cultures
catholiques n’est ni plus ni moins qu’un
demi-dieu.)
Après la découverte du mal, nos ancêtres dans la foi
finissent par découvrir le Dieu unique, après
avoir vénéré des dieux domestiques pendant des
siècles. Naturellement, ils feront de ce Dieu
unique le Patriarche suprême : il sera au début le
grand Dieu domestique du peuple d’Israël. Pourtant
Jésus révélera Dieu comme étant un être de
relations (Trinité : Père, Fils et Esprit ou une
communauté d’amour). On se demande comment
l’Église catholique peut prétendre que Jésus a
fondé une Église hiérarchique alors que tout son
enseignement parle d’une fraternité où le plus
grand doit se faire le serviteur de tous.
Lorsqu’on dit à Jésus que sa mère et ses frères
sont là qui le cherchent, il demandera qui est sa
mère et qui sont ses frères, sinon ceux et celles
qui font la volonté de son Père. En outre, Jésus
valorise l’individu et semble se distancier par
rapport à la famille méditerranéenne. Certains
auteurs affirment même que c’est cela qui au fond
lui a valu sa perte. Le projet de Dieu, tel que
présenté par Jésus, n’est pas un mécanisme
d’organisation ou une structure d’embrigadement,
c’est plutôt l’éclatement de la vie qui se donne,
se partage et se multiplie, et se développe dans
la cadre d’une communion fraternelle.
C’est avec Constantin que l’Église catholique s’est mise à se
structurer comme une monarchie. Il faut dire que
les êtres humains ont besoin de tout hiérarchiser
pour se faire croire qu’ils contrôlent quelque
chose. Il y a aussi ce désir de la préséance,
d’avoir la priorité sur les autres, qui vient du
besoin fondamental d’être reconnu comme valable.
On voit ce désir de se faire valoir dans nos
communications quotidiennes et aussi chez les
premiers disciples eux-mêmes. Qu’on pense
seulement aux fils de Zébédée et à leur sainte
mère qui veut avoir les meilleures places pour ses
deux fils. L’être humain a aussi besoin d’une
structure pour maintenir le bon ordre dans ses
rangs et apaiser ses angoisses congénitales. De
tout temps, les sociétés se sont dotées de règles,
de lois, de mécanismes d’encadrement et même
d’interdits. Et on croit volontiers rendre hommage
à Dieu en lui imposant le carcan du langage de la
domination humaine. Ce faisant, nous avons abîmé
l’image de Dieu : nous avons confondu sa justice
avec la nôtre et trop souvent nous en avons fait
un monstre exécrable ou un justicier pointilleux.
D’ailleurs, on pourrait dire sans exagérer que
beaucoup de personnes soi-disant religieuses se
méfient encore de Dieu et s’adonnent à toutes
sortes de pratiques pour apaiser sa colère et
obtenir sa reconnaissance. Nous sommes alors en
pleine religion païenne.
Pour conclure, je jetterai un petit peu d’huile sur le feu ou
de sel sur la plaie vive. Nos chicanes de croyants
et de croyantes ont peu à voir avec la recherche
ou la défense de la vérité ou encore de Dieu, mais
beaucoup avec le désir de contrôler les autres et
d’exercer un pouvoir sur leur intelligence et leur
conscience. Quand nous aurons concrètement accepté
que le seul pouvoir des disciples de Jésus c’est
de servir et de se faire les plus petits, bien des
choses changeront pour le mieux. Nous vivons
toujours dans une Église foncièrement humaine où
la vanité, la susceptibilité, la cupidité, la
méfiance, et que sais-je encore, prennent beaucoup
trop de place. Heureusement, les saintes et les
saints de toutes les époques nous évitent de
perdre l’espérance et nous portent à croire que
l’Esprit poursuit son œuvre de purification du
cœur humain.
Il ne faut pas oublier non plus que les interdits ou les
déclarations les plus solennelles, même dans
l’Église, ont un double effet : dans un premier
temps, elles ont un effet de frein, puis elles
tendent à susciter un débat. En rétablissant le
latin dans les séminaires, Jean XXIII aurait
dit quelque chose comme ceci : « Donnons-lui une
dernière chance, si ça marche tant mieux, sinon
qu’on n’en parle plus! » Il en a été de même du
costume religieux : au début des années 1960 on le
réimposait avec vigueur dans le diocèse de
Montréal, par exemple, et à peine deux ans plus
tard on le remplaçait par l’habit noir (pantalon
et veston), pour ensuite passer à la pratique
actuelle. Ce phénomène est bien sûr plus facile
dans le domaine disciplinaire que dans celui de la
doctrine. La doctrine de l’Église a un fondement
permanent qui nous vient de l’évangile, des
conciles et de l’enseignement habituel de
l’Église, mais les esprits changent et les
idéologies évoluent, et à la longue les gens
d’Église ne font pas totalement exception. Les
disciples de Jésus n’ont pas à changer de doctrine
pour faire plaisir au monde, mais plutôt pour se
rapprocher de l’enseignement et de l’exemple
initiaux de Jésus dont on s’est éloigné au cours
des siècles par mimétisme avec la société civile
ou avec les structures sociales du temps.
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